J’ai commencé mon voyage de petit bateau de papier sur le canal de Nantes à Brest, jeté à l’eau pas très loin de Rohan.

Tout au bord du canal, derrière un rideau d’arbres, il y a un petit camping et c’est là que j’ai vu le jour, un camping où les papys et mamies passent tous leurs étés, les papys à la pêche pour avoir la paix et les mamies dans leur fauteuil pliant avec le chien tenu en laisse par les bras du fauteuil. J'ai déjà descendu les échelles de Glomel en essayant de ne pas sombrer et c’est là que j’ai rencontré des cyclistes qui pédalaient vaillamment et même une petite fille brune qui se donnait à fond contre la promesse de lire le deuxième tome de Harry Potter. Plus près de Nantes, j’avais essuyé un bel orage, un peu après Malestroit. C’est là que j’en ai vu trois de ces cyclistes-campeurs qui sifflaient une limonade d'un seul trait après 30 kms. Le soir j’ai bien cru que je ne pourrais pas dormir, il y avait soirée karaoké et l’animateur déchainé n’en finissait pas de reprendre les refrains. Mes campeurs, eux, gavés de nouilles aux sardines et fatigués par leur parcours, dormaient à poings fermés

Au fil de l’eau, voilà maintenant Pont-de-Carhaix, Coblant, Châteaulin et bientôt la mer, la vraie, mais je ne me sens pas encore prêt pour la grande aventure de ma vie, la traversée de l’Atlantique, alors je décide de m’accorder une pause dans un petit coin tranquille, au bord de la rivière de Lannion. Je musarde dans le Léguer, des marcheurs tranquilles avec ou sans bâtons, des paysages de vases et de vallons boisés, des nuages, des oiseaux de mer, un ciel bleu, ou un ciel gris, une odeur de mousse et de bois flotté.
En route pour la grande Traversée de l’Atlantique et après des jours terribles de vagues énormes, de vents et de tempêtes, de mal de mer et de monstres marins voilà qu’apparaît, immense et large, le grand Saint Laurent. Sur les pas de Jacques Cartier, j’entre après avoir jeté un œil aux superbes iles de La Madeleine, terres basses et rouges. Le danger du moment ce sont d’énormes méduses brunes qui flottent partout, je manque de rester là, encerclé par leurs tentacules venimeux.
Le débat est vif autour d’une bière locale : est-ce un fleuve ou est-ce la mer ? Les habitants du lieu l'appellent la mer à partir du moment où le goût devient salé. C'est vrai qu’on ne voit pas la rive en face, qu'il y a des marées et qu'il faut des heures pour le traverser en ferry mais pour moi c'est toujours un fleuve !
Un arrêt à Gotbout pour faire mémoire du grand Gilles Vigneault ; il paraît qu’il s’arrêtait toujours là pour faire une halte dans sa route vers Natashquan. Dans cette petite anse protégée par les collines je me sens bien. J’aperçois deux touristes qui bricolent les moustiquaires avec du sparadrap dans la vieille maison. Il faut dire que les moustiques sont féroces ce soir et on m’a dit que la fille est une étrangère qui ne supporte pas les moustiques. Et les petites moustiquaires sont en piteux état !
Je m’apprêtais à faire la grasse matinée ce matin quand j’ai vu entrer avant le lever du jour ma première baleine. Elle s’est attardée dans le port bien après le départ du traversier du matin pour la plus grande joie des spectateurs. Mais comment dormir avec ce monstre qui souffle et qui plonge en faisant des grands remous partout ?
Allez, en route vers Tadoussac et la rivière Saguenay ! Là j’ai bien ri en voyant l’aventure de deux apprentis kayakistes sur le fjord. On leur avait promis une petite balade tranquille par cette une journée grise et orageuse. Les voilà partis pour une virée paisible, sur une mer d’huile, avec un accompagnateur chevronné. Tout allait donc pour le mieux quand, arrivés au milieu du parcours, se pointe un orage. Les eaux tranquilles font un petit clapot puis des vagues qui bientôt passent par-dessus le Kayak.
- Il faut garder le bateau face aux vagues et tenter de gagner une anse à l’abri ! hurle le moniteur par-dessus le bruit du tonnerre.
Moi aussi j’ai peur pour ma vie, mais ca ne dure pas. Et pendant que je sèche un peu avant de reprendre ma route vers Montréal, j’assiste à la scène la plus drôle du voyage : l’un des kayakistes veut prendre une photo mais c’est long, ces bateaux-là, pas comme moi.
- Recule un peu, dit il à son comparse.
- Je ne peux pas, dit l’autre empêtré dans ses pagaies, recule-toi
Et le porteur d’appareil photo se penche un peu en arrière et hop, grand soleil, tout le monde à la baille dans une eau à 10 degrés et avec une profondeur de 30 mètres.
Tout a bien fini mais je ne pense pas qu’ils aient eu des photos de l’aventure ni que l’appareil ait survécu.
J’ai continué ma route. Après Québec, je suis passé au large de Rimouski et de Rivière du Loup, j’ai fait un arrêt pour déguster des pancakes à la maison du général, doublé l’Île d’Orléans et voilà qu’au loin on voit les tours de Montréal. C’est beau, j’en ai plein les mirettes.
Ma mission s’achève au bord du canal Lachine, chez un certain François qui collectionne les bateaux de papier journal, il lui manquait un petit bateau fait avec « Le Trégor », voilà qui est fait !
Et finir dans une malle avec plein de journaux de tous les pays du monde, c’est une belle fin pour un petit bateau de papier journal : je ne vais pas m’ennuyer !
