Chère écrivante, cher écrivant, tout va bien. Vous êtes mort·e mais vous avez de la chance : vous êtes arrivé·e au bon endroit : au paradis !
Racontez comment vous êtes accueilli·e, ce qu’on trouve ici pour le confort de votre repos éternel et surtout dites-nous pourquoi vous avez cette drôle d’impression : quelque chose cloche ! Pour bien comprendre ce qui se passe, vous pouvez piocher des pistes dans la liste ci-dessous :
Tout va bien - Je voulais voler - Alerte catastrophe apocalyptique - Ce que nous devons à l'autre - La douleur éternelle - Le meilleur espoir - Un club qui m'accepterait comme membre - Quelle est ma motivation ? - Le pari risqué - Tout est top - Le club des intellos - Le chasse-neige - Rupture héréditaire - Le pire usage possible du libre arbitre - Ne laissez pas filer la bonne vie - Voir la lame du temps - Pandémonium - Résolution, danse, danse - L'équipe cancrelas - Crise existentielle - Le dilemme du tramway - Sauts d’anges - La meilleure version - D'autres projets - Une fille qui vient d'Arizona - La taupe - Tu aideras ton prochain - Irrévocables funérailles - La réponse - T’as changé, mec ! - Moi aussi je déteste le lundi - Quand vous êtes prêt
Vous pouvez également vous inspirer d’une ou des deux images ci-dessous
N.B. L'image, qui a servi à confectionner un puzzle de 1000 pièces, est signée de Michael Ryba
La consigne est inspirée de la série "The Good place". Les "pistes" sont les titres des épisodes.
... vers un club qui m'accepterait comme membre après d'irrévocables funérailles
- Allo ? Le paradis ? Je voudrais parler au bureau des entrées au paradis, s' il vous plaît ?
- C'est à quel sujet ?
- J'aimerais faire une réservation pour mon éternité et voir avec vous quelles sont les conditions d'accueil et de logement que vous proposez.
- Je vous passe la secrétaire.
C’est que, peut être, c'est comme pour trouver un généraliste, un opthalmo ou un dentiste : il y a très peu d'offres et beaucoup de demandes, il ne faut pas s'y prendre à la dernière minute.
Personnellement je ne suis pas pressée et j'attendrai bien un peu avant de m'embarquer dans la charrette de l'Ankou.
Peut être qu'on n'accepte pas tout le monde et qu'il faut montrer un certificat de bonne conduite ou un passeport acceptable ou bien qu'il faut être parrainée par une personnalité religieuse et de bonne moralité ?
Et puis je ne voudrais pas y être avec n'importe qui, ni dans des conditions déplaisantes : c'est que ce sera ma dernière demeure pour un temps que l'on dit éternel après d'irrévocables funérailles !
- Est ce qu'on peut choisir sa place sur l'hémicycle ? J'aimerais être plutôt à gauche sur le perchoir, loin des bien pensants de l'extrême-droite s'il y en a ?
- C'est possible, oui.
- J'éviterais bien aussi les bigotes de la paroisse, les dames patronnesses, les curés aux mains baladeuses, les fans de la liturgie intégriste, les communistes soviétiques, les dictateurs de tout bord, les paramilitaires et même les militaires tout court.
- Je vais vérifier mais je pense que certains n'ont pas accès au paradis.
- Merci , autre chose , voilà, euh…
- Oui ?
- Sur les publicités qui circulent sur les réseaux sociaux et sur certains blogs, j'ai vu des photos qui me font craindre le pire.
- C'est à dire ?
- C'est très peuplé, le paradis, et moi j'aime les plages désertes et les étendues vierges. Une ville bruyante, surpeuplée, grouillante de gens de toutes sortes, d'anges et de serviteurs, de mères de famille et de marmots braillards, très peu pour moi. Je veux du calme, du silence, des petits oiseaux et des arbres.
- C'est qu 'il y a du monde depuis 2000 ans à avoir demandé une place !
- Il y a des chiens au paradis ? C'est que je n'aime pas les chiens, par contre quelques chats , je ne serais pas contre . Et on mange bien ? C'est important, la cantine, tous les vieux en maison de retraite vous le diront, c'est l'unique sujet de conversation qui ne fâche personne.
- Avec la météo.
- Absolument ! Il pleut un peu au paradis ? Jusqu'à cet été, j'aurais réclamé un endroit ensoleillé toute l'année mais avec ce qu'on a vécu dernièrement, trois mois de pluie nous rafraîchiraient.
- Je comprends.
- Et on y va comment au paradis ? Je préférerais un transport rapide genre seringue et produit léthal injectable plutôt qu'une longue agonie dans la charrette de l'Etre à la faux ou bien une chute mortelle à vélo ou un infarctus massif, rien en tout cas qui ressemble à un TGV Ouigo annulé à la dernière minute ou à un avion bloqué sur le tarmac des heures pour une grève des personnels au sol ou je ne sais quoi dans ce genre !
- Une capsule spatiale fabriquée par Elon Musk ? Et gérée par l'IA ? Une voiture électrique sans pilote ?
- Pas sûr, on pourrait dévier de route et se retrouver en enfer, à griller sur un barbecue avec de méchants diablotins !
- Pour le logement ?
- Mon souhait ressemblerait à ce que j'ai actuellement, je suis comme les chats, je n'aime pas trop changer d'environnement, une petite maison avec un jardin potager sans mauvaises herbes, avec des fraises et des framboises toute l'année, des voisins aimables, un gazon qui ne pousse pas , des fleurs toute l'année et un grand hamac entre deux arbres en pensant que j'aurais retrouvé toute ma souplesse pour y monter car bien sûr, au paradis, on reste jeune éternellement et donc agile, lisse et beau ?
- Faut peut être pas trop demander !
- J'ajouterais bien du chocolat, des amis, les gens qu'on aime, de la musique, du théâtre, le cinéma et la mer ! Et aussi des ateliers d'écriture avec des animateurs sympas.
La secrétaire, je le voyais bien, commençait à s'impatienter, surtout qu'une longue file s'était formée derrière moi, des gens qui tenaient en main des formulaires, des laisser-passer, des recommandations et tendaient l'oreille pour entendre mes considérations.
- Si vous êtes intéressée, prenez un formulaire à droite !
- Très bien , je vais prendre le temps d'y réfléchir ! Après tout j'ai encore quelques années devant moi, peut être ?
Elle rêvait d’une autre vie, Violette. La crise de la quarantaine, ça la travaillait.
– Pour une fille comme moi qui vient de l'Arizona, pourquoi suis-je venue dans ce coin perdu des Appalaches pour guider en montagne des gens hyper friqués en recherche de sensation fortes ?
Le mois dernier, j'ai balancé mon mec. Il draguait les donzelles. En dix ans il a trop changé.
Aujourd'hui, Violette a un coup de déprime. Elle n’aime pas le lundi, trop triste. Pour se distraire, elle va voler, faire des sauts d’ange avec un ULM.
Hélas, son dernier saut d’ange, Violette l'a raté. Quelques jours plus tard, elle se réveille dans un carrosse tiré par des chevaux.
– Vous êtes au bon endroit, lui dit le cocher en arrêtant le véhicule.
La voilà dans un autre monde, une cité radieuse. Des personnes avec des ailes, comme des anges, lui tournent autour, des immeubles construits comme dans l’antiquité, pleins de couleurs, et partout des gens joyeux, dans la rue et aux fenêtres des femmes et des hommes habillés comme au moyen âge, des oiseaux qui volent autour d'elle, des chants, de la musique, de la joie.
Son carrosse est reparti. Un petit homme tout de rouge vêtu lui dit :
- Vous êtes au bon endroit, Si vous trouvez un club qui vous accepte, vous serez toujours heureuse.
Violette ne comprend rien, elle voulait du changement dans sa vie, ici c'est au-delà de ses espérances.
Elle rentre alors dans un immeuble près d'une tour et se met à explorer les étages. Des couloirs, des portes aux noms bizarres : « Le meilleur espoir », « Le club des intellos », « Pandémonium » et beaucoup d'autres encore. Elle monte plus haut et découvre une pièce qui s'appelle « La salle mandoline ». Elle pousse la porte. Quelques personnes sont là, entourées de centaines de cahiers. L'une d'elles lui dit :
- Nous vous attendions, venez, vos amis de Villejean nous rejoindront un de ces jours ! Pour passer le temps, on écrit et on lit nos histoires.
- Où suis-je ? demande Violette
- Eh bien, vous êtes au paradis, ma chère, là où on est heureux pour l'éternité.
- Sur terre j'étais en pleine crise existentielle mais, quand même, c'est pas un peu long et ennuyeux, l'éternité ?
« Tout va bien, tout va bien... » Il est bon, lui, le grand Saint Pierre !
Tout au long de ma vie, j'ai quand même eu d'autres projets que celui de mourir ! Je n'ai jamais imaginé, du reste, de me retrouver au paradis, pas plus qu'en enfer, même si de ne pas avoir de religion, de ne pas applaudir le pape quand il vient en France, de ne pas porter Bolloré, Retailleau et de Villiers dans mon cœur — l'équipe Cancrelat, comme je l'appelle —, c'est sans doute un péché mortel qui eût dû me valoir les flammes de Belzébuth ou les marais du Yeun Elez ou même plus simplement le purgatoire.
Alors bon, je vais devoir m'y faire à la douleur éternelle qui se profile. Être au paradis, être devenu un ange, avoir une auréole en permanence au-dessus de la tête, ne plus avoir de sexe - Horreur, malheur, salsa du démon ! - et porter des ailes dans le dos.
Moi, je voulais voler ? J'ai toujours été aérodromophobique sur Terre, jamais pris l'avion. Bilan carbone tellement négatif que la semaine avant mes irrévocables funérailles, j'ai été éjecté d'un questionnaire en ligne sur le sujet une fois que j'eus répondu que je prenais le bus et que je marchais pour mes déplacements en ville.
- Vous ne serez pas dépaysé, m'a dit Saint Pierre. Ici, on ne se déplace qu'à pied. Il n'y a qu'une carriole tirée par un cheval, mais c'est pour le fun. Ça va ? Vous avez encaissé la situation ? Si tout est top, quand vous êtes prêt, je vous emmène voir votre logement.
Alerte catastrophe apocalyptique ! Le paradis est plus peuplé encore qu'une mégalopole asiatique. C'est La Grosse Pomme et Paris en 1850 ! C'est Bruxelles qui bruxelles avec des omnibus, des messieurs en gibus et des dames en crinoline. C'est le Moyen Âge avec un haut du pavé, des chiens errants, un seul balayeur, un seul agent de la circulation, un distrait qui renverse des paniers et marche sur des œufs, un punk avec walkman qui plane en patins à roulettes. Ne manquent plus que des trottinettes électriques, des vélos sur les trottoirs, des joggers à foison et on se croirait à Rennes en 2026.
On m'a logé en en haut à gauche de l'immeuble, au second étage. C'est petit, la fenêtre située entre les moulures baroques. Bon, je suis sorti faire un tour. J'ai cherché un resto mais j'avais oublié ce que m'a dit Saint Pierre : « On n'a plus faim ni soif ici, vous n'avez plus de besoins philosophiques. » Il s’est repris après ce lapsus révélateur : « de besoins physiologiques. »
De fait, il n'y a ni café, ni bancs publics. J'ai dit bonjour aux habitants mais ils ne m'ont pas répondu. C'est pourtant le minimum de ce que nous devons à l'autre, non ? J'ai comme l'impression d'être entré dans un club qui m'accepterait comme membre, mais qui sentirait bien que je marche sur la pointe des pieds, que je descends en chasse-neige, que je suis du genre à faire le pire usage possible du libre arbitre.
Quelle est ma motivation pour rester ici ? Est-ce que j'ai un moyen de sortir ? Si je ne peux pas intégrer un club des intellos, si je ne peux pas donner la meilleure version de moi-même en aidant mon prochain à s'exprimer dans un atelier d'écriture ou une chorale, je vais vite me retrouver en crise existentielle !
Et puis, j'ai regardé la fenêtre de l'appart’ en dessous de chez moi. On y voyait un couturier, des épingles dans la bouche, qui ajustait une robe par-dessus la plus belle paire de seins que j'aie jamais vue de ma vie !
J'avais la réponse. Je suis remonté, j'ai accroché un petit mot au bout d'un fil. C'était un pari risqué, mais de fait, j'avais peut-être réellement gagné le paradis. J'ai fait descendre mon message par la fenêtre. Sur le papier, j'avais écrit : « Isaure Chassériau, je vous ai reconnue, je vous AI-AI-AI-ME ! »
Le voyage fut long et très inconfortable. Au fur et à mesure, je me vis dépouillée de tous les attributs de mon séjour sur Terre. Mais à l'arrivée, moi qui faisais partie des gens qui ne sont rien, je fus reçue comme un roi. Un carrosse, rien que ça, m'attendait. À l'intérieur, des coussins moelleux, des boissons enivrantes et toutes sortes de douceurs que je m'étais interdites afin de ne pas arriver trop vite là où j'étais.
Car, je venais de l'apprendre par la bouche d'une charmante hôtesse aux ailes d'ange, j'étais passée de vie à trépas. Mais, bonne nouvelle selon elle, j'étais au bon endroit. La nouvelle n'était pas si bonne que ça à mon sens, car j'avais laissé dans l'autre monde mes amis, mes amours… et, je dois le concéder, les emmerdes aussi.
Comme tout a une fin, même dans ce monde nouveau pour moi, le voyage en carrosse terminé, je me vis déposée au milieu d'une foule, certes ailée et auréolée, mais bruyante à souhait. Dans une ville étrange aux rues étroites, grouillante de vie, ce qui était un paradoxe.
À ma grande stupéfaction, je vis que là aussi on faisait la police, certes avec une auréole et des ailes dans le dos, mais la police tout de même. J'avisai aux fenêtres des ailes d'ange qui séchaient. Parce que là aussi il faudra faire la lessive, me dis-je ?
J'avais quitté la cohue des villes encombrées du XXIᵉ siècle pour la cohue du paradis, moi qui pensais trouver un jour le repos éternel. On m'adjugea un logement coquet et étrangement il ressemblait à ce dont j'avais toujours rêvé, comme si on avait lu dans mes pensées. Mais l'essentiel me manquait. Quand tout à coup : « T'as changé mec ! », quelqu'un m'interpella. Et là, tout venait de basculer. Je venais de retrouver l'ami très cher de mon enfance, celui qui, parti trop tôt, avait laissé en moi ce grand vide que je n'avais jamais su combler. Mais oui, bien sûr ! J'allais retrouver là ceux qui étaient partis avant moi. Il me faudrait parcourir les ruelles encombrées, frapper à toutes les portes, mais… n'avais-je pas l'éternité devant moi ?
Faites parler un objet, un animal, une plante. De son environnement proche, de tout, de rien, des sujets que vous trouverez dans la liste suivante. A défaut, truffez son discours de mots ou de noms de cette liste.
Alain Souchon - Alléluia - Angela - Annapurna - Arthur Rimbaud - Auguste Renoir - Aveu - Baie des anges - Barcarolle - Belle au bois dormant - Belle époque - Brigitte Bardot - Cassel - Champollion - Concours Lépine - Corrida - Courage - Crème Chantilly - Dame de cœur - Docteur Watson - Dynastie - Edith Piaf - Fifty fifty - Grand nord - Ibiza - La Marseillaise - La Passionnata - Lampion - Le Grand huit - Les quatre saisons - Macha Méril - Mélodie - Moin moin - Parfum de rêve - Petit marquis - Rayon de soleil - René Goscinny - Rêverie - Rêves de gosse - Saint-Exupéry - Souvenir d’enfance - Vœux de bonheur
Je suis Annapurna
La Belle au bois dormant des cimes
Étendue dans mon manteau de neige depuis la nuit des temps.
On croit que je dors mais je veille.
Je veille sur les pas des vivants
Sur leurs élans
Leurs peurs
Leurs rêves de gosses qui viennent se frotter à mes falaises comme des oiseaux trop téméraires.
J’ai connu la belle époque des premiers alpinistes.
Ces silhouettes minuscules qui gravissaient mes flancs avec un parfum de rêve accroché au souffle.
Ils me parlaient comme on parle à une Dame de cœur
Avec respect
Avec fièvre
Avec cette naïveté qui me touche encore malgré ma roche dure.
Dans mes crevasses les souvenirs d'enfance du monde se sont déposés :
Des rires
Des peurs
Des promesses
Des vœux de bonheur murmurés dans le vent.
Je les garde.
Je les protège.
Je les laisse résonner comme une mélodie fragile entre mes parois.
Je traverse les quatre saisons sans jamais bouger.
Le Printemps me dépose un rayon de soleil sur l’épaule.
L’Été me dénude.
L’Automne me peint.
L’Hiver me couronne.
Et pourtant je ne suis pas immobile.
Je bouge dans le cœur de ceux qui me regardent.
Je deviens leur rêverie
Leur défi
Leur vertige
Leur refuge.
Je deviens ce qu’ils cherchent sans le dire.
Je suis Annapurna.
Je ne demande rien.
Je reçois tout.
Et lorsque un être humain se tient devant moi
Minuscule mais brûlant de vie
Je lui souffle en silence :
" Monte si tu veux
Mais sache que je ne suis pas un sommet.
Je suis une question. "
Bien sûr, je crains la canicule comme tout le monde, même plus que tout le monde. Je sais que cette catastrophe peut intervenir plus tôt que prévu. Je sais que le sol tiédit de plus en plus. Je n’ai aucun abri pour lutter contre cette malédiction.
Mais vais-je seulement exister ? Vais-je pouvoir rouler et rouler encore avec le plaisir de sentir mon corps s’arrondir et ma tête se poser avec douceur sur mon buste aguerri ?
Vais-je retrouver mes yeux de charbon, mon nez de carotte, ma pipe au bord des lèvres, mon cache-nez tricoté main ?
J’ai peur, comprenez-moi. Si la neige ne tombe pas, on m’oubliera. J’existerai uniquement dans les contes pour enfants sages. Je ressemblerai à deux boules de coton ridicules posées sur le flanc d’une montagne aux ombres grises.
Et si j’existe, je ne serai plus que le souvenir de moi-même. Je deviendrai un tas de boue gelée piétinée par des passants pressés de rentrer chez eux. Il n’y aura plus de cris d’enfants aux joues groseille, plus de chiens pour renifler mon ventre rebondi, plus de crissement de la neige pour tasser mes reliefs, plus de caresses du soleil couchant pour iriser mon corps assoupi.
J’attends là-haut que les nuages décident de mon sort. Ils sont si légers, si indifférents, si capricieux. Ils me parlent d’un ailleurs où la neige ne fond jamais. Ils me disent que c’est le cimetière des bonhommes comme moi.
Je crois que mon heure est venue. Je vais retrouver les miens là-bas, au Grand Nord.
Je suis depuis de nombreuses années réduite au silence : il paraît que mon tic-tac bruyant énerve les gens à l’heure où juste les vieux possèdent une montre et où les jeunes savent à peine lire l'heure sur un cadran. Mais enfin, disent-ils, il est 15 h 17, c'est écrit sur mon téléphone, trop cool !
Il est vrai aussi que je sonne toutes les demi-heures, un coup à la demie et le nombre d'heures aux heures, alors à minuit je sonne les douze coups, romantique, non ?
Ne parlons pas des amis insomniaques qui ne peuvent imaginer une nuit hachée en morceaux d'une demi-heure ! Eux, ils me détestent.
Je suis pourtant une belle pendule comtoise avec des poids, une petite clé pour me remonter et un beau cadran blanc et or en chiffres romains, très bourgeoise et distinguée.
La maison où je vis aujourd’hui n'est pas ma première demeure et, souffrant d'amnésie, je ne saurais dire à quel moment je suis née et où. Mais j'en ai vu des choses dans ma vie, voyez vous !
Je ne me souviens de rien avant de me retrouver dans un salon rue Edmond Rostand dans une maison bourgeoise, un peu avant la guerre de 1939 : grande table de salle à manger, petite cheminée décorative, chaises et buffet imposants, j'étais au fond près de la fenêtre qui donnait sur la rue et on me remontait chaque semaine avec soin car je devais sonner les heures dans cette maison qui avait connu la guerre, les bombardements, les restrictions alimentaires et une belle histoire d'amour entre une jeune infirmière et un apprenti chirurgien venu du Nord.
Dix ans après est apparue une petite fille avec la jeune femme devenue mère et j'ai entendu des rires dans cette maison quand elle a fait ses premiers pas accrochée au dos d'un des chiens de chasse du grand père. D'autres enfants ont suivi, quatre je crois, qui venaient avec leur mère le jeudi chez grand-père et mamie parce qu’eux ils avaient un jardin, tout petit, mais à cet âge-là le tout petit est immense : ça courait, ça sautait, ça inventait, ça jouait. Je les vois encore faire du ski dans les allées gravillonnées avec des planches de bois attachées sur leurs souliers et des longs bâtons ou faire du vélo dans les minuscules chemins bordés de myosotis. Des rêves de gosses et des souvenirs d'enfance.
Mon jour de gloire et de prestige c'était le déjeuner du 1er janvier, chaque année. Il se faisait traditionnellement dans cette maison : il y avait les propriétaires de la maison, dits Grand père et Mamie, déjà un peu âgés, le grand-père grand et gros avec bedaine, gilet et montre à gousset, la mamie minuscule, vêtue de noir et de dentelles avec un petit chapeau à voilette sur ses cheveux mauves. Il y avait la sœur de la mamie, la tante couturière avec son vieil appareil photo Leica et sa tenue chic. Ces deux-là ne s'entendaient pas du tout et parfois se tiraient la tronche et même la langue en catimini, je les voyais le faire en douce et je voyais les enfants interloqués pouffer de rire. Il y avait les cinq enfants, que la mère essayait de faire tenir tranquilles. Il y avait le père qui arrivait de l’hôpital et se tenait dans un coin, en tant que pièce rapportée. Il y avait la tatie Mado quand elle n'était pas de service qui parlait de ses voyages et d'un monde lointain qui faisait rêver.
Je sonnais les heures paisibles et les heures difficiles, les heures de solitude et les heures de fêtes.
J'ai cessé de sonner quand est parti le grand-père, j'ai sonné irrégulièrement ensuite, quand on pensait à me remonter, pas la mamie car elle était trop petite même grimpée sur son petit banc.
Je n'ai plus sonné quand la mamie est partie et puis j'ai déménagé.
Dans un appartement étranger, on m'a remise en route mais, mal calée, je boitais un peu ; on m'a stoppée pour préserver le sommeil des mères et des enfants, j'ai continué de marquer le temps et de voir passer les années mais de manière irrégulière.
Nouveau déménagement et me voilà dans une maison avec des volets orange. Ici je sers plutôt de décoration, on avait perdu ma clef glissée dans un carton, on a négligé de me caler et de me faire sonner, je suis un peu vieille, un peu fragile et j'ai pris ma retraite.
Seul le chat de la maison m'a trouvé une utilité, il y cache les souris qu'il attrape chaque jour et quand elles sont vivantes, c'est séance de chatouilles avec leurs petites griffes sur mon bois.
J'éclate de rire et je sonne de joie silencieusement pour ne déranger personne.
La prochaine fois que vous me verrez, saluez-moi et écoutez bien.
Vous entendrez sonner le rire de la pendule et résonner les histoires de sa vie.
« On est bien peu de chose,
et mon amie la rose me l'a dit ce matin ».
Elle m'a dit aussi :
« Le fait que je sois la rose m'en impose. On me dit la reine des fleurs, souvent droite et raide dans ma dignité royale, ma couronne de pétales joliment organisée évolue au cours de ma vie.
Je parle aux femmes et aux hommes dans un langage simple : si j'ai soif je penche la tête, si je suis en colère je pique, de quelques gouttes de rosée je fais un collier de perles pour faire éclater ma beauté.
J'ai un pouvoir phénoménal quand je deviens un cadeau, une offrande, une récompense mais surtout une preuve d'amour.
Je suis omniprésente sur les tissus d'ameublement, sur les vêtements sur les tableaux. Ah les tableaux ! Quand je les vois arriver avec leurs pinceaux, leurs palettes et leurs couleurs, je pose. Monsieur Renoir, Redouté et bien d'autres me font la cour. On est amoureux de moi et je peux même dire que je suis le symbole de l'amour.
En littérature, celui qui s'est longuement penché sur mon cas avec brio, qui m'a donné la parole avant toi, chère Maryvonne, c'est ce bon Antoine de Saint-Exupéry. Il m'a donné une âme et une mission, sitôt que je sors de terre. Il a su expliquer comment je peux devenir unique au cœur d'un ami.
Et, plus fort encore, merci Monsieur Aragon qui m'a donné un rôle politique ! Avec mon copain le réséda nous méritons la légion d'honneur pour unir celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas, pour enfin lutter ensemble contre la swastika, fleur vénéneuse. Plus tard j'ai aussi été prise en otage par un parti politique.
J'avais souvent autrefois un parfum de rêve quand je venais des temps anciens avec les atouts de mes ancêtres. Aujourd'hui après quelques erreurs de manipulations génétiques mon parfum est plus banal. On m'a imposé d'être présente aux quatre saisons, ça me rend plus ordinaire.
Qu'importe, je chipote, je chipote ; je reste la passionata des parterres, la dame de cœur associée aux vœux de bonheur....LA ROSE quoi ! Alléluia ! ».