Ce que nous devons à l'autre / Marie Sylvie

Ils arrivent à la queue leu leu comme si la mort avait conservé l’ordre des chaînes de montage.
L’usine a explosé et avec elle l’idée rassurante que chacun possède un corps bien à soi.
Dans le passage entre les mondes
Quelque chose
Une main maladroite
Un souffle cosmique
Un tri approximatif
Les a rafistolés avec des morceaux qui ne leur appartenaient pas.
Un bras d’un autre.
Un œil qui a vu des choses qu’ils n’ont jamais vécues.
Une mèche de cheveux qui porte la mémoire d’un inconnu.
Ils avancent ainsi porteurs de fragments d’autrui comme si la mort avait voulu leur rappeler ce que nous devons à l’autre même dans l’ultime traversée.
Le gardien du Paradis les observe.
Il n’est pas méchant seulement débordé par la complexité du réel.
Lorsque le premier défunt s’approche il fronce les sourcils :
Le corps qu’il voit ne correspond à aucune catégorie de son registre.
Il croit voir une contradiction vivante
Un être qui échappe aux cases.
Il se trompe bien sûr mais les erreurs du gardien sont toujours des révélations déguisées.
- Je… je ne sais pas où vous placer ! dit-il. Vous semblez… composite. Peut-être que vous n’êtes pas attendu ici.
Le défunt ne comprend pas.
Il n’a pas vu son propre corps rafistolé.
Il ne sait pas qu’il porte en lui une mosaïque d’histoires.
- Ailleurs ? répète-t-il.
- Oui… l’autre endroit.
Celui où l’on envoie les âmes plus… complexes.
- L'Enfer ?
Le défunt sourit
Un sourire qui n’appartient peut-être pas entièrement à lui.
- L’Enfer ?
Mais j’en viens.
Il repense à l'explosion
À la chaleur
À la panique.
- Là-bas j’ai vu la lame du temps descendre sur nous.
J’ai senti le monde se défaire.
Si c’est ça l’Enfer alors je l’ai déjà traversé.
Le gardien hésite.
Il regarde ce corps composite
Ce puzzle humain.
Et soudain il comprend :
Ce n’est pas un problème
C’est une crise existentielle incarnée.
Une question vivante.
Un être qui porte en lui la preuve que l'identité n'est jamais un bloc
Mais un pari risqué
Une construction fragile
Un assemblage de souvenirs
De gestes
De rencontres.
- Entrez ! dit-il enfin.
Même si je ne sais pas encore qui vous êtes, vous êtes ici.
Et parfois c’est tout ce que le paradis demande.
Les ouvriers franchissent la porte.
Un vent doux les accueille.
Mais ce vent n’efface pas la question qui les suit comme une ombre :
Qui suis-je ... si je suis fait de morceaux d’autres vies ?
Dans cet endroit rien ne brûle
Rien ne s’effondre.
Et pourtant chacun sent que le vrai travail commence maintenant :
Réapprendre à être soi
Ou accepter que le soi n’est qu’une fiction utile
Un assemblage mouvant
Un meilleur espoir pour traverser le monde sans se perdre.
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