Au matin, le feu craquait dans la forge.
A midi, on l'entendait vrombir, lancé à plein régime.
Au soir, il ronronnait doucement en rougeoyant...
Certains jours de nuit, le métal, de frayeur, courbait l'échine et se tordait de douleur. Le marteau rapace frappait en mesure le tocsin et l'enclume ravageuse lui offrait sa résonance macabre. Le métal devenait souillure vaine du désespoir.
Certaines nuits de jour, le métal fondait de plaisir sous la caresse de la flamme. Le forgeron magicien lui donnait à danser des volutes souples ou des arabesques envoûtantes sous l'emprise des souhaits d'amour qui guidaient ses gestes.
La forge abritait un village de lutins qui menaient leur vie à l'humeur du jour ou de la nuit. Deux jeunes adolescents avaient pris l'habitude de se retrouver le soir près du feu. L'un et l'autre se lançaient des défis pour jouer, rire, découvrir mais aussi pour s'éprouver, rivaliser et même blesser.
Ce soir d'hiver-là, Hatsue et le garçon s'étaient d'abord raconté des histoires improbables, fruits en guenilles et porte couteau. Ils s'étaient ensuite placés l'un en face de l'autre de chaque côté de la forge.
« Hatsue ! Cria le garçon
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Saute par dessus le feu. Si tu sautes par dessus... dit la fille d'une voix claire et forte. Le garçon n'hésita pas. Le corps nu que la flamme illuminait, il prit son élan sur la pointe des pieds et bondit au travers du feu. En un clin d'oeil, il se trouva en face de la fille. Sa poitrine toucha légèrement les seins de Hatsue... »
L'un et l'autre furent surpris de ce qui venait fortuitement de se produire. Un silence de glace s'en suivit. Pour briser la gène qui commençait à étouffer le feu, Hatsue félicita son camarade : « Whaou ! Je n'ai même pas eu le temps de te dire ce que je te réservais si tu sautais que déjà, tu avais bondi ! » Le garçon lui répondit : « Je suis capable de relever tes défis sans que tu aies besoin d'y rajouter un enjeu... Mais tu m'intéresses, quelle était la fin de ta phrase ?
Des petites flammèches s'échappèrent du feu qui s'endormait. Elles dessinaient des images fugitives sur les murs de la forge. Ces images goûteuses, parfumées, luxuriantes, calmes et sensuelles se gravèrent dans les yeux des deux adolescents tout troublés.
En ouvrant son atelier le lendemain matin, le forgeron découvrit les deux lutins. Ils étaient enlacés là, nus, au milieu du feu, dans des draps de soie rouge. Une petite couche de cendre leur servait de couverture. Ils souriaient.
Le forgeron, décontenancé, se tourna vers son grand soufflet qui se gonfla et fit passer sur le feu un air doux. Le garçon et la fille s'envolèrent et disparurent...
Le feu se réveilla et le forgeron se mit au travail. Ce fut un jour onirique. Le métal se plia à toutes les volontés des rêves de celui qui n'avait jamais pensé créer les formes qui sortirent du feu. Il ferma son atelier le soir venu...
Une lampe qui déambula dans les rues cette nuit là crut voir de drôles de lueurs s'échapper de la forge. Elle entendit des rires étouffés et des caresses soyeuses passer par la cheminée et monter en farandole dans la nuit étoilée...