Salut Vélyn ! / Dominique H.
- Salut Vélin ! Comment vas-tu depuis que t'es recyclé ?
- Un peu chiffon, parfois, et toi ?
Pointe d'humour sans concession autorisée par la complicité et l'intimité que partagent ces deux amis de longue date. Depuis leurs récentes grandes retrouvailles, ces deux phrases étaient devenues leur code secret de salutation.
- Bof ! répondit Félix, je suis en mode « pause ». Béatrice « souchonne » à Betton, elle a besoin de calme pour déconfiner. Alors je m'occupe et l'idée m'est venue de venir faire un tour du côté de ta forêt domaniale. Quelques coups de pédale et me voilà. J'avais aussi envie de te voir depuis les dernières finitions de ton recyclage et de savoir si ta peau avait gardé la douceur du vélin à l'ombre du confinement.
- Ce en quoi, répondit Evelyne, moi aussi je suis ravie de te voir en chair et en os, Félix, après ces huit longues semaines confinées et surtout de revoir ton sourire en coin ponctuer ton humour à nul autre pareil !
Félix fait comme chez lui et installe dans un joli vase col de cygne en pâte de verre opalescent une sublime rose jaune.
C'est aussi cette rose qui m'a fait penser à toi, Evelyne. Je sortais mon vélo tout en balisant mentalement mon itinéraire quand une senteur abricotée m'arrêta : c'était l'arôme d'une rose fraichement éclose du rosier-tige Nicolas Hulot, celui que j'ai planté l'automne dernier près de l'allée. Je l'ai regardée avec tendresse, peut-être même avec amour, et elle m'a souri ! J'ai cru rêver, je suis revenu sur mes pas et, à mon grand étonnement, l'ourlet des trois pétales du bas dessinait vraiment un beau sourire. Et par un chemin de traverse du pré de mon cerveau, je l'ai aussitôt imaginée dans ton joli vase vert d'eau. Voilà, mon itinéraire était fait : direction la coquette masure de Vélyn dans la forêt domaniale de Lulu. Avec un peu de chance je te trouverais chez toi encore confinée. Bingo ! J'ai gagné, et toi aussi : me voici arrivé la bouche en coeur, la rose dans la poche extérieure plus un saucisson dans le fond du sac à dos. Je sais que tu as une bonne cave. Beau programme !
Minette, la vieille chatte d'Evelyne, a observé la scène de retrouvailles des deux potes et n'en pense pas moins : s'il y en a un qui connaît sa maîtresse Evelyne dans tous les coins, ou presque, c'est bien Félix. Ces deux-là se connaissent depuis la sixième et à vrai dire, c'est à cette époque que la démarche mentale de «recyclage» de Vélyn a commencé.
Vélyn est né à Rennes, mais il a vécu ses dix premières années à Londres, sa mère, Véronique, y ayant accompagné son père, John, peu après la naissance de leur fils. Véronique avait connu John dans la librairie où elle était vendeuse, rue Saint- Georges, il cherchait un guide touristique de la Bretagne. John venait d'arriver en France, il travaillait « dans les affaires », il était grand et mince, roulait à vélo, son accent était charmant. Bref il avait tout pour plaire. Adroit de ses mains, il bricola un tandem et les voilà tous les deux partis en août faire le tour de la Bretagne, la canadienne dans les sacoches. A Carnac, le condom craqua et neuf mois après, en mai 1950, un petit garçon naquit. Son père le reconnut, et déclara sous le prénom anglais épicène d'Evelyn et son nom Smith.
Pour la famille de Véronique ce prénom étranger ambigu fut la goutte qui fit déborder le vase du déshonneur familial et elle décida de vivre sa vie. La nouvelle famille habitait en meublé dans une chambre de bonne de la rue Saint-Georges, au-dessus de la librairie. C'est là que Véronique était venue se réfugier trois mois avant la naissance pour échapper aux remontrances familiales. Elle avait eu vingt et un an, gagnait sa vie et avait donc les moyens de sa liberté. La naissance se passa comme une fleur à la maternité de l'Hôtel-Dieu, John reconnut l'enfant et le déclara donc sous le prénom d'Evelyn rapidement transformé en Vélyn avec la prononciation à l'anglaise.
Quand Vélyn eut un mois, John et Véronique se rendirent à la gare à pied, le père tenant fermement le tandem alourdi par les sacoches pleines à craquer et la mère poussant le landau rempli par leur linge qui tenait lieu de matelas au bébé. Vélyn était un bébé florissant comblé par le sein de sa mère, les bras de son père. Vélyn a souvent entendu ses parents se remémorer cette expédition : Rennes-gare Montparnasse, gare Montparnasse-gare du Nord, quatre kilomètres cinq à pied dans les rues de Paris, puis Paris-Calais en train, puis Calais-Douvres en bateau, et enfin Douvres-Londres en train.
A Londres John retrouva ses repères et son réseau et la famille se débrouilla. Vélyn apprit la langue maternelle et la langue paternelle et Véronique devint aussi bilingue. Dès que Velyn fut scolarisé, John l'aida à trouver un travail de vendeuse en librairie. Cette vie heureuse aurait pu continuer ainsi si John n'avais pas succombé aux charmes d'une nouvelle vendeuse en librairie. Elle était portugaise et John partit un beau jour vivre au Portugal, il aimait charmer, il vivait dans l'instant et oublia tout simplement sa famille de Londres.
Pas de mariage, donc pas de divorce. Vélyn avait alors huit ans. Véronique qui n'avait pas un tempérament de victime continua à payer le loyer, hébergea une fille au pair et resta vivre à Londres encore deux ans. Puis, ayant renoué avec certains liens d'avant, elle revint vivre à Rennes. Vélyn avait eu dix ans, et bon élève, était prêt à entrer au collège. Véronique retrouva facilement son ancien travail d'autant plus qu'elle maitrisait bien l'anglais et que Rennes sortait de sa léthargie séculaire de ville administrative pour devenir une ville étudiante. Véronique trouva à se loger rue d'Isly et Vélyn entra au lycée de l'avenue Janvier, bientôt nommé lycée François René de Chateaubriand puis en 1971 lycée Emile Zola.
C'est là qu'il rencontra Félix et que leur amitié démarra rapidement. Après l'école, ils fréquentaient tous les deux la section de gymnastique du patronage de la Tour d'Auvergne. Ils partageaient le goût pour cette discipline et Véronique qui travaillait jusqu'à dix-neuf heures et le samedi toute la journée était rassurée de savoir que Vélyn ne traînait pas dans les rues de Rennes en son absence.
Mais ce qui souda encore plus leur amitié c'est que Félix prit franchement la défense de Vélyn quand il fut victime de railleries : bon élève, particulièrement en anglais évidemment, jeune avec un physique encore d'enfant, il dérangeait certains, surtout les plus âgés qui avaient commencé leur puberté. Alors l'intimidation et l'humiliation étaient tentantes et la prononciation de son prénom à la française, Evelyn, se prèta à une raillerie facile : « Vélyn le vilain ! ». Ce fut une solide amitié qui dura pendant toutes les années du lycée, renforcée aussi par les camps d'été qu'organisait le super aumônier du lycée.
Félix aida vraiment Vélyn à survivre à son adolescence inconfortable et douloureuse. Vélyn cumulait les difficultés : l'absence de son père, un prénom épicène commençant de surcroît par Eve, une petite taille liée à une puberté tardive, puis le tumulte hormonal, les hésitations de l'orientation sexuelle et encore plus de celle de l'identité de genre. Vélyn avait expérimenté avant la puberté l'attrait qu'il déclenchait chez les garçons dont certains se révèleraient homosexuels par la suite, mais aussi l'intérêt des filles qui recherchaient aussi sa compagnie, il était gentil et délicat disaient-elles.
Vélyn était perdu dans toute cette confusion, et encore plus quand sortirent les premiers poils et les boutons... Heureusement, la peau de son thorax resta glabre et il échappa à la pomme d'Adam « Normal, remarqua Félix, ton prénom commence par Eve !».
Pour Félix, la vie était beaucoup plus simple : il rêvait clairement des filles et son premier poil sur le thorax lui fut un ravissement attendu. L'absence d'ambiguïté de Félix fut d'ailleurs d'un grand secours pour Vélyn qui pouvait s'ouvrir de ses atermoiements à son ami sans risquer de le troubler. C'était plus facile d'en parler à Félix qu'à sa mère qui, bien qu'occupée, n'était pas sans ressentir le désarroi de son fils, mais tous ces sujets autour de l'orientation et de l'identité sexuelle étaient encore tellement tabous dans les années soixante.
Alors Félix et Velyn partageaient les plaisirs des agrès, des barres parallèles, et bientôt 1une autre passion les accapara : les Beatles. Véronique avait pu offrir un électrophone à Vélyn pour son succès au brevet. Alors ils passèrent de la gymnastique sportive à « Salut Les Copains » pendant une courte période puis rapidement à la musique anglaise. Vélyn écoutait en boucle « Please, please me », il avait quinze ans.
Puis ce fut le bac en 1967 et chacun partit de son côté. Velyn avait choisi Paris pour vivre sa vie plus librement qu'à Rennes et mettre de la distance avec sa mère, ses amis.
Il a fait des études d'architecture puis s'est orienté vers le design. Son métier l'a passionné et la vie parisienne culturelle l'a nourri. Par contre, sa vie affective fut une succession de hauts et de bas, de liens éphémères avec des hommes et des femmes, sans pouvoir créer de famille. Il s'allongea longtemps sur le divan d'une femme psychanalyste. Sans résoudre son problème d'identité, ce soutien régulier l'aida à vivre.
Pendant ce temps, Félix qui n'aimait pas se compliquer la vie fit des choix plus pragmatiques. Voulant éviter un métier trop accaparant, il choisit les sciences économiques puis les statistiques et fit carrière à l'INSEE. Il aimait la précision des chiffres et les conclusions claires. Ainsi il gagna bien sa vie, le cerveau occupé à simplifier des problèmes complexes. Le reste du temps il gardait l'esprit libre. Il était adapté à l'air du temps, se maria puis divorça à l'amiable au bout de dix ans et s'occupa de ses deux filles avec un système de garde conjointe.
Pendant plus de quarante ans les deux amis se amis ne se sont pas revus, les quelques tentatives de rapprochement initiées par Félix restant sans suite. Les rares fois qu'il croisait Véronique dans les rues de Rennes, elle répondait « Vélyn va bien, son travail marche mais sa vie est compliquée ». A l'heure de la retraite, Véronique s'est retirée à la campagne et Félix apprit plus tard qu'elle était décédée depuis 2010, elle avait quatre-vingt-deux ans.
Et voici trois ans qu’Evelyne a refait subitement surface à Rennes. Il lui avait fallu la conjonction de la retraite, de la loi du 18 novembre 2016 et probablement de quelques bonnes étoiles pour qu'elle s'autorise à changer d'état-civil tout en débutant une transition hormonale et physique. Ce fut pour elle une libération sans nom et une véritable renaissance. Elle a pu suivre patiemment les étapes de ce parcours médical complexe grâce à une endocrinologue compétente de Rennes qui l'a soutenue pour accepter les tâtonnements du traitement. Et, bénéfice secondaire, les œstrogènes ont été une vraie cure de jouvence, en particulier pour sa peau. Elle a seulement gardé sa voix un peu grave qui rappelle un peu celle de Juliette Gréco.
Par une amie, Lulu, Evelyne dégota une jolie maison dans la forêt domaniale. Au fond de son terrain, un vieux châtaignier, Féfé, lui tient compagnie et lui raconte des histoires.
Une fois bien installée, elle retrouva facilement les traces de Félix, elle se sentait prête et même impatiente de retrouver physiquement cet ami de jeunesse qui, sans qu'il le sache, l'a accompagné toute sa vie durant. Elle l'invita chez elle... par SMS en signant Evelyne suivi de sa date de naissance.
Félix tomba des nues et répondit aussitôt sans réfléchir « Oui, où tu veux, quand tu veux ! Je te joins une photo pour te préparer à l'état des lieux ».
Evelyne répondit aussi par une photo, et Félix la trouva très belle et très chic, avec bizarrement un petit air de Béatrice... A la retraite Evelyne était passée du design à la couture ou, comme elle aimait dire à l'art du chiffon. Elle était très douée pour recycler le moindre bout de tissu en fringue originale cool-class.
Et aujourd'hui, pour ces retrouvailles post-confinement, magnifique dans la dernière robe un peu décolletée qu'elle s'était créée, Evelyne avait réservé une nouvelle surprise à Félix, une surprise de taille : 90 B, la dernière étape du recyclage.












































































