Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
L'Atelier d'écriture de Villejean
Publicité
2 juin 2020

J'ai des monstres / Jean-Paul

J’ai des monstres.

J’ai des monstres dans mon salon.

J’ai Arthur le fantôme qui traverse les murs et traite tout le monde de « boulets ».
J’ai Jacques Flash, l’homme invisible.
J’ai Group-Group, la copie du Marsupilami.

J’ai des monstres dans ma cuisine.

J’ai Rahan, l’homme préhistorique et son collier de griffes hérité de Crao. Sur le couvercle noir de la cocotte-minute, il faut tourner son coutelas en hurlant « Moi vouloir retourner âges farouches ! Pas glop ! Pas glop, coronavirus !

AEV 1920-33 Jean-Paul murmure_temps 0023

J’ai Davy Crockett qui signale qu’il n’y en a plus pour le chat (des croquettes). Je n’ai jamais eu de chat, Monsieur, ou alors, il y a longtemps et il ne sentait pas bon.

Oui, j’ai des monstres plein le lac, de celui du Loch Ness à celui de Chick Bill sans oublier cette Odyssée du Kara-Ko, une aventure de Nique et Prune mais on ne sait jamais qui est Nique et qui est Prune.

J’ai des affreux électroniques, des martiens verts de science-fiction, j’ai zappé Hulk, largué King-Kong et oublié quel drôle d’oiseau pouvait être ce Cracoucass !

J’ai des trésors de vieillerie dessinés sur papier jauni, des images riquiqui du chevreau Roudoudou, des animaux qui parlent comme le perroquet d’A. Babord ou le cheval de Lucky Luke. J’ai des monstres d’hier, Rascar Capac et la momie d’Adèle Blanc-Sec, le Raspoutine de Corto, l’Ombre jaune de Morane et toutes ces frayeurs enfantines conservées, paradoxalement, me gardent à l’abri des guerres des adultes, plus terrifiques encore car hélas bien réelles.

illustration empruntée à M. Herra.

 

Publicité
28 avril 2020

Deux autres listes / Raymonde

Liste des choses peu rassurantes (carrément flippantes)

AEV 1920-28 Raymonde trump

La tête de Trump

La tête de Kim Jon Un

La tête de ...(qui vous voulez !)

Les gens masqués
T'es qui toi ?

Les promesses non tenues

D’autres promesses

Qui ne seront toujours pas tenues

Le 11 mai


Le 12 mai ....


Liste des choses qui apaisent

AEV 1920-28 Raymonde bonsaï

Un bonsaï

Un chat qui ronronne


Une main sur l'épaule


Le bruit de la mer


Marcher en méditant


Méditer en marchant


La télévision en sommeil


Les écrans en veille


Et ... un petit verre de Campari !!

26 mai 2020

Souvenirs, souvenirs... / Marie-Thé

AEV 1920-32 Marie-Thé garde partagées

Marie n’a pas oublié sa presqu’aventure avec le beau brun du 5e étage. Elle est continuellement enflammée, rêvant la nuit d’inconnus qui la conduisent au bord de l’extase. Félix est de plus en plus attentionné mais il devient si jaloux qu’elle ne peut plus le supporter. 

C’est en repensant à son enfance perturbée par des parents volages qu’elle s’est ressaisie. La garde partagée ne sera pas pour leurs enfants. D’ailleurs, ils n’en ont pas encore.

Elle se souvient de ses retours les dimanches soirs où elle devait cacher sa joie d’avoir passé son week-end à la mer avec son père. Sa mère avait quitté celui-ci après avoir perdu la tête pour un étranger qui l’avait abandonnée un an plus tard.

Elle réalise que Félix pourrait bien se fatiguer d’elle et la quitter pour une femme plus sage.

AEV 1920-32 Marie-Thé armand-sueur-537Pourtant, comment oublier sa rencontre avec lui, dix ans auparavant, dans les Vosges où elle randonnait avec sa copine Josette. Elles l’ont aperçu au sommet d’un col, pédalant dans la semoule, aussi vite qu’Armand Sueur, six fois vainqueur du Tour du Rhin.

Elles l’ont retrouvé le soir par hasard. Il campait seul près de la tente de Marie et ne s’est pas fait prier lorsque les deux filles lui ont offert de partager leur repas.

Ils ont beaucoup ri ce soir soir-là. Félix racontait des histoires à dormir debout. Son grand-père, qui avait connu le général Dourakine, célèbre personnage de la Comtesse de Ségur, avait vécu la fameuse épidémie de moustache en 1890. Félix avait raconté bien d’autres blagues encore. Il avait du bagou. 

AEV 1920-32 Marie-Thé Dourakine

Marie était fascinée par ce garçon tellement drôle. Elle n’a pas été surprise lorsqu’il l’a rejointe dans sa tente au milieu de la nuit en lui disant au creux de l’oreille qu’il voulait jouer à des jeux interdits.

Josette n’a jamais su ce qui s’était passé dans la nuit, mais au matin Félix et Marie ont échangé leurs adresses.

On dit dans les contes « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». 
Marie et Félix ne se sont jamais mariés et n’ont jamais eu d’enfants.

AEV 1920-32 Marie-Thé épidémie-de-moustache-A2-Villeurbanne-1200x830

26 mai 2020

Voilà ce que c'est de donner trop de pain aux canards ! / Dominique H.

AEV 1920-32 Dominique Romancier affamé

Félix a été ravi de recevoir enfin un message de Béatrice l'invitant à une soirée « jeux d'écritures ». Certes ce n'est pas une déclaration d'amour mais, pour le moins, l'invitation à la poursuite de leur histoire. Béatrice est vraiment une experte dans l'art de raccrocher les wagons sans en avoir l'air. Félix, pour sa part, a tout du savoir ne pas faire de manières, alors, entre ces deux-là, la règle du jeu est finalement simple, il suffit de la connaître. Et puis Félix aime bien écrire, Béatrice aussi et surtout, ils ont plaisir à écrire ensemble. Selon leurs conventions, ensemble peut être en même temps ou pas, dans le même lieu ou à distance mais avec la même contrainte, la même matière première. Ce qui compte c'est que la liberté créative de chacun soit garantie : les jeux d'écritures sont en soi une aventure, l'imaginaire n'ayant pas de frontières. Autre avantage, la fiction permet parfois d'envoyer un message subliminal voire d'égratigner en douceur.

Il se demande bien quelle consigne farfelue elle aura imaginé ce soir et comment la magie de l'inattendu convoquera une fois de plus le délire ou la poésie. Mais au-delà de cette mise en scène bien rodée, le principal pour Félix, ce soir, c'est surtout qu'ils seront en tête à tête. Voilà déjà deux nuits qu'il rêve de jeux interdits...

Il est venu à bicyclette par le chemin de halage du canal d'Ille-et-Rance. Les onze kilomètres qui séparent leurs deux habitations sont pour lui une sorte de préliminaire à la rencontre amoureuse, quand une pointe d’angoisse se mêle à la joie de retrouver sa belle. En posant son vélo contre le mur, sous la glycine, il pense à leur dernière séparation précipitée, Béatrice étant pressée de lui épargner sa mélancolie. Depuis le temps, elle devrait savoir pourtant que ces moments où affleure sa fragilité sont justement l'opportunité pour Félix de lui manifester des égards... Il s'attarde à regarder autour de lui et se dit qu'il aime bien la paix familière de cette maison ancienne, à l'abri des taillis des bords de l'eau.

Il est ponctuel et n'aurait pas voulu montrer son impatience en arrivant en avance. La porte est grande ouverte, il fait beau et le soleil est encore haut. Le tintement familier du carillon que Félix a offert à Béatrice lors de leur dernière escapade dans les Pyrénées orientales annonce son arrivée en égrenant des notes cristallines : « la-ré-fa-sol-la-ré-fa-la ». Face à la porte, leur affiche fétiche de Marabout-Hopper avec la cow-girl au volant du Chevrolet rouge, joli souvenir qui le fait sourire et penser à Béatrice avec son panama dans sa Kangoo. Il est visiblement attendu : sur une jolie nappe, un pot à crayons, du papier, un grand vase transparent plein de carrés de papiers pliés colorés et, à côté, un paquet de vieilles cartes postales retournées. Egalement un plateau avec un pichet de citronnade et deux verres en libre-service.

Béatrice apparaît, refermant la porte de la cuisine, estivale dans une robe à fleurs mouvante, souriante, sa mélancolie s'étant, semble-t-il, évaporée. Moment de tendres retrouvailles assez rapidement écourté par la maîtresse des lieux qui déclare que l'écriture n'attend pas. Il ne faudrait pas quand même que Félix s'imagine avoir été invité uniquement pour la bagatelle, Béatrice a aussi besoin de plaisirs intellectuels partagés.

- Alors je t'explique : dans le vase, quarante papiers et sur chacun un mot qui évoque l'enfance ou autre chose. Tu es libre d'en tirer au sort un, cinq ou vingt maximum, les vingt autres étant pour moi. En complément des mots, tu choisis une ou plusieurs cartes postales dans la pile. Je m'applique la même règle et nous avons une bonne heure pour délirer. Il y a un pot de citronnade sur la table. Top, c'est parti, à toi l'honneur, et tu gardes pour toi les mots que tu tires !»

Félix commence à piocher dans le vase et à découvrir des mots qui ne l'inspirent pas du tout. Il est habitué à cette angoisse de la page blanche, il lui faut toujours un peu de temps pour qu'opère la mystérieuse alchimie de la contrainte consentie. Mais cette fois, c'est le pompon, les mots restent muets, sans échos. Il pressent que la convocation de son enfance, par trop sérieuse, voire austère, ne va pas l'amuser. Alors il tente sa chance du côté des cartes postales retournées et là, bonne surprise, ce sont des cartes de Plonk et Replonk, les deux hurluberlus helvétiques adeptes d’absurde et autre pataphysique. Ca lui va bien.

AEV 1920-32 Dominique trop-de-pains-aux-canards

Rapidement il fait son choix et une carte l'inspire immédiatement. Déjà l’ambiance en est poétique : en sépia, une belle dame de la Belle Epoque est assise dans une barque sur les eaux turquoise du Lac Léman. Elle jette du pain aux canards. Ce pourrait être un dimanche après la messe parce que la dame semble convaincue de faire une bonne action. Félix se surprend à la dénommer Victoria comme si c'était une vieille connaissance et comme d'habitude, une fois l'objet nommé, il prend vie et le délire décolle. Observant de plus près sa tenue collet monté, il se dit que ses vêtements ostentatoires de bonne chrétienne ne sont que des oripeaux masquant une roublardise cupide, une bêtise coupable et un hubris démesuré. Et que dire de son sourire enjôleur...

Prends garde Félix, elle va bientôt t'appeler « mon canard » et t'attirer dans son lit. Tu n'as rien à y gagner, tu y laisseras même des plumes, Béatrice sera furieuse et, en ces temps de Corona, ils le répètent à la radio, la stricte fidélité est de rigueur. Et puis souviens toi de ta bonne éducation quand ta mère, Louise, te disait de te méfier des jolies filles de la société d'en haut qui cachaient souvent sous leurs jupons affriolants des maladies vénéneuses. Trêve de supputations et autres élucubrations, Félix revient à la raison, laisse momentanément tomber Victoria au fond du lac pour s'intéresser enfin au drôle d'oiseau. Il se rappelle qu'il ne faut pas prendre les canards sauvages pour les enfants du bon dieu et se dit que ce canard bizarre est de toute évidence génétiquement modifié, à moins que ce ne soit un mâle d'oie blanche ? En tout cas cet animal gourmand est devenu géant. En combien de temps, la carte ne le dit pas. La dame au cortex mal affuté remonte des profondeurs et semble très fière des effets spectaculaires de sa générosité, d'autant plus qu'elle est friande de magret de canard. Avec son mari, catholique mais néanmoins braconnier, elle fait la paire : il lui a promis de venir une nuit faire son affaire à ce volatile grassouillet, surtout que lui, c'est le foie gras qu'il préfère.

Mais voilà que Victoria qui ne réfléchit pas plus loin que le bout de son joli petit nez retroussé, dans son inconséquence béate et sa sollicitude intéressée pour ce palmipède prometteur, va déclencher un vrai drame. La dame est en réalité en train de commettre un crime contre cette espèce animale. En effet, elle continue à gaver le gros volatile mais pour qu'il grossisse encore plus, c'est maintenant avec de la pâtisserie qu'elle le nourrit. Dès qu'il la voit, le canard monstrueux lui palme après, le bec ouvert. Ce qu'elle ignore, c'est que cette nourriture trop riche a en outre des effets aphrodisiaques. Alors, depuis les trois semaines que dure le gavage, le mâle, repu, obèse mais lubrique, féconde jour et nuit toute les jolies canettes qui bougent dans les roseaux. « Dans vingt-huit jours, à raison de dix-huit œufs par nid, un joyeux baby-boom de canetons s'annonce » se dit Victoria, et, ravie d'avance, elle se met à rêver comme Perrette.

Elle imagine des nichées de gros canetons qui hériteraient de la génétique de leur père et lui fourniraient des magrets ad libitum et ad vitam. Elle et son mari organiseraient un élevage industriel dans leur propriété, ils raseraient les arbres du petit bois près de l'étang, ils deviendraient riches, très riches et son homme n'aurait plus besoin d'aller braconner.

Eh bien non, le scénario réel qui va surgir n'est pas du tout celui-là : les nombreux nids de la roselière restent désespérément vides et bientôt les canes, dans un dernier cancanement à la mort, se mettent à mourir les unes après les autres : hécatombe au lac.

Des riverains intrigués préviennent le garde- champêtre qui lui-même, inquiet, alerte la sécurité vétérinaire qui, tout aussi perplexe prévient la maréchaussée du canton : cordon sanitaire, baignades et canotage interdits ! Victoria, trop occupée pour lire les journaux, ignore tout de ce remue-ménage et continue son gavage méthodique : son palmipède mâle préféré est magnifique.

Elle est en pleine action dans sa barque quand un pédalo silencieux activé par deux hommes masqués en uniformes, l'accostent courtoisement mais néanmoins fermement : « Madame, vous ne lisez pas les pancartes ? Le canotage est interdit depuis deux jours. Les autorités sanitaires nous ont mandatés pour ordonner à tous les citoyens du canton de rester chez eux, confinés et masqués jusqu'à nouvel ordre. En conséquence, nous vous prions de regagner immédiatement le ponton et votre habitation. Nous vous remettons un patron d'aide à la fabrication d'un masque aux normes ». Victoria pourrait, avec son charmant sourire, faire valoir son innocence et sa bonne action mais la peur du gendarme la sidère et pas un mot ne sort. « Veuillez obtempérer s'il vous plaît ! ».

Victoria, abasourdie, s'exécute, retrouve tous ses gestes automatiques de bonne rameuse, amarre sa barque, rejoint sa maison et ouvre les journaux de la veille encore pliés. Elle tombe des nues en lisant les nouvelles : il est question d'une épidémie venue de Chine par les canards migrateurs, que le microbe responsable se promène dans l'air et qu'il pourrait contaminer les humains... Paniquée, elle se met aussitôt à pédaler sur sa Singer et c'est masquée qu'elle accueille son mari de retour des bois, tout sourire, la gibecière pleine. Elle lui fait signe de ne pas s'approcher d'elle et lui tend son masque au bout du balai. Les deux couverts sont disposés en bout de table, espacés de deux mètres et elle lui montre du signe du menton le plat au centre de la table, bien contente en un sens de ne plus avoir à faire la domestique.

A la fin du repas, elle se re-masque, débarrasse sa seule assiette et fait sa petite vaisselle personnelle avant d'indiquer par gestes qu'elle invitait son mari à faire de même. Eberlué, il commence à s'énerver. Elle lui montre alors les journaux sur le fauteuil près de la cheminée et elle consent enfin à ouvrir la bouche pour lui dire : « Lis les nouvelles, tu vas comprendre, c'est grave ! Alors moi, j’ai décidé de dormir à l'étage. Bonne nuit ». Le mari lit les journaux, fait sa vaisselle et va se coucher en bas, seul dans le lit conjugal. Après une courte réflexion, il se relève, remet sa gibecière, prend son fusil et un grand sac et quitte la maison à vélo à l'insu de sa femme. Il se dirige vers la roselière et plus précisément vers la hutte sommaire qu'il a déjà fabriquée depuis quelques jours pour observer facilement les habitudes du monstre. Il avait prévu d'attendre la pleine lune dans trois jours pour accomplir son forfait mais, après l'article du journal, c'est ce soir ou jamais qu'il lui faut faire son sort à la bête, sinon adieu magrets et foie gras.

AEV 1920-32 Dominique braconnierLa nuit est claire, un seul coup de fusil a suffi, deux heures après il est de nouveau dans son lit, la bête ébouillantée, plumée, découpée. Les deux énormes magrets et le foie gras bien emballés dans des torchons reposent au frais dans le cellier. Pendant trois jours, il n'en dira rien à Victoria.

Le lendemain matin, à la une des journaux un scoop extraordinaire révèle le fond de l'affaire et met fin à cette mascarade. L'article décrit en détail le beau travail du vétérinaire légiste réquisitionné. C’est un homme méthodique et rigoureux et le journaliste de la gazette du canton est du même acabit. Les lecteurs sont convaincus : l'article, précis et bien documenté, n'a rien d'une infox. Tout le monde est soulagé, ou presque... sauf Victoria qui se demande bien quand elle va être démasquée.

Voici le texte intégral de l'article : « Intrigué par le ballonnement anormal qu'il observe sur les femelles volatiles décédées, le vétérinaire décide courageusement de procéder à des autopsies. Masqué, ganté, il incise l'abdomen des cadavres et découvre, dans la cavité coelomique des canes, l'unique ovaire gauche caractéristique de l'espèce aviaire et dans l'oviducte la présence de plusieurs jeunes œufs, de cinq à dix, les plus gros étant les plus proches du cloaque. Ces œufs sont anormalement gros et le plus gros, dans l'utérus, là où se forme la coquille est même énorme. Il les mesure avec un pied à coulisse et confronte leur taille aux dimensions de la filière génitale des malheureuses canes : la ponte naturelle était impossible, seule une césarienne aurait pu les sauver. Le vétérinaire consciencieux, interviewé, conclut son rapport d'autopsie en écrivant : décès de cause naturelle due à une rétention d'oeufs, par disproportion ovo-maternelle. Mais ce diagnostic pose une autre question au scientifique que je suis: pourquoi une épidémie de gros œufs chez les canes de notre canton ? Le mystère reste entier».

En lisant l'article, la mauvaise conscience de Victoria s'allume dans son cerveau, elle réalise son crime. Elle comprend que c'est le baiser cloacal en tir groupé du gros canard qu'elle a gavé et drogué avec application qui a transmis son ADN modifié aux fluettes canettes. Un instant son orgueil la titille, elle imagine son portrait à la une des journaux avec un titre flatteur «grâce à la contribution de Victoria à la science, le mystère des gros œufs de canes du canton a pu être éclairci». Mais elle mesure que ce serait l'exposition publique de sa coupable cupidité. Elle tremble de peur et se met à prier son dieu par crainte du châtiment. Elle s'agenouille et lui demande le pardon, elle ne pouvait pas savoir, elle lui promet de piocher dans son gros compte en Suisse et de faire un don pour la toiture de la chapelle qui vient de brûler, sous condition bien entendue qu'il n'oublie pas de le défiscaliser l'année prochaine. Elle choisit de rester discrète, comme son mari.

Morale de l'histoire :« Voilà ce que c'est de donner trop de pain aux canards ». Ainsi, selon l'implacable loi de la nature, ce déséquilibre, issu d'une transgression, se régule tout simplement par l'extinction locale d'une espèce. C'est ainsi, on en a vu d'autres et on en verra d'autres. Le problème c'est qu'entre deux catastrophes les hommes oublient. Notre espèce humaine est dérégulée, elle, par un striatum hypertrophié qui ne pense qu'à la satisfaction de ses plaisirs immédiats, « Tout le monde sait ça » dirait Mino. Point final.

Félix a écrit d'un seul jet et a un peu dépassé l'heure. Il est content, il se dit qu'avec Hubert, Jacques et Corona, ils vient de s'offrir une jolie partie carrée dans le lit des mots et des délires à la manière d'Alfred Jarry, un vieux copain de lycée, à un siècle près. Et, bénéfice secondaire, le côté fable de son texte, en cette période de dé-confinement, lui a fait le plus grand bien.

Béatrice écrit encore, s'interrompt, promène ses yeux dans le vague en suçant son crayon, rature, évite de croiser le regard de Félix, soupire... La vie, ce soir, semble plus difficile pour elle que pour Félix.

Alors, délicatement, il remplit les deux verres de citronnade, se lève en prenant le sien et dit à Béatrice : « (Amour, juste pensé mais pas prononcé) prends ton temps, je vais faire un tour dans le jardin ». En sortant, il refait tinter son carillon préféré puis se promène dans l'happy-culture de Béatrice parmi les iris et les pivoines, respire les roses, évite de marcher sur les laitues qui poussent entre les délicates nigelles bleues. « La-ré-fa-sol » et voici Béatrice qui le rejoint, le verre à la main.

AEV 1920-32 Dominique Plonk pangolin

 

AEV 1920-32 Dominique contamiNain

- Bon, rentrons, nous allons pouvoir lire. Je vais commencer, pour me libérer de ce texte alambiqué que j'ai pondu dans la douleur. Je n'étais pas inspirée par les mots de mon enfance qui comme la tienne a tiré plus du côté du sérieux que de l'humour sans drame suffisant non plus pour me raccrocher à l'absurde. Alors j'ai fait comme toi, j'ai tiré des cartes de nos chers amis Plonk et Replonk. Ayant préparé la consigne, j'avais une longueur d'avance sur toi, parce que les derniers jours j'ai pu me faire livrer les toutes dernières cartes liées au Corona et au confinement : je t'en montre quelques-unes. Tiens celle-ci avec les nains de jardin bien connus scellés dans des cubes de béton « Je ne veux pas être contaminain, alors je sors pas de mon cube », signé « un nain confit né ». Cette autre « On z'a pas gardé les pangolins n'ensemble, merci donc de respecter une distance raisonnable » ou encore celle-ci plus franchouillarde : « Messieurs, merci de bien vouloir vider vos deux coudes après chaque éternuement ». J'aurais dû choisir celle qui montre l'infantilisation des vieux qu'ont de l'âge (nous !) : « Pendant le confinement les vieux perdent les pédales » avec sur la photo des personnes très âgées assises sur un banc agrippées à un landau en guise de déambulateur. Je me serais bien défoulée avec une saine colère contre cette discrimination par l'âge, comme l'a fait Bernard Pivot. En y repensant maintenant, celle qui aurait pu vraiment me faire décoller c'est plutôt celle des librairies : « La Confineriez n'est pas du gâteau, je ne peux pas te feuilleter, je ne voudrais pas te briser », ouvrant à l'infini sur la littérature. Je m’y collerai peut-être demain.

AEV 1920-32 Dominique désertFinalement, c'est le texte d'une dernière « le sens de la vie » qui m'a conduite vers cette autre, plus ancienne : celle du militaire de la coloniale planté en plein cagnard au milieu d'un désert de dunes à côté d'un panneau indicateur « Attention, ralentir, virage dangereux à gauche ». Voilà déjà un moment qu'il a ralenti, lui. Il s'est fait un selfie des années trente en mettant le retardateur et regarde l'objectif, le regard vide, statique puisque ses bottes commencent à se recouvrir de sable et que ses propres traces ont disparu : on ne sait pas d'où il vient, ni où il va. A côté de lui les traces du chameau qui est passé. Le chamelier lui a probablement donné à boire mais ils ne parlent pas la même langue et ils sont en guerre. Peut-être que les chars ennemis sont en route ? Le chamelier ne s'attarde pas, il va bientôt disparaître à l'horizon, un horizon qui semble arrondi pour rappeler que la terre est ronde : cet homme est seul au monde, pas un palmier même à l'agonie, pas de GPS évidemment pour se fabriquer un parcours, pas d'étoiles puis qu'il sera mort avant la nuit. Le drame absolu. Il restera seulement cette photo pour témoigner qu'il était là ce jour-là.

Et me voilà partie dans des élucubrations, que je ne vais pas te lire, sur les angoisses existentielles que m'a déclenchées le confinement. Je réalise ce soir que c'est encore trop tôt pour moi, je suis encore collée au confinement, je vais devoir continuer à « Souchonner » pendant quelques jours...

Il l'a senti venir le coup classique du Souchon, « sale con de faux frère » pense Félix sans le dire! Il se sent confire et re-confire. Mais en même temps, depuis quelques minutes, des effluves familiers de la fatale quiche lorraine aux asperges vertes viennent émoustiller sa muqueuse olfactive qui transmet le message à son striatum. Béatrice ne va quand même pas l'éconduire maintenant. La comédie de la grande mélancolique a assez duré ! Et puis il a faim !

Béatrice décrypte sur le visage de Félix sa déconfiture intérieure. Alors, sentant qu'il ne faut pas qu'elle exagère, elle vient l'enlacer tendrement pour lui susurrer :

- Chéri, je suis impatiente d'entendre ton texte, tu m'as semblé très inspiré, je t'ai vu sourire plusieurs fois et tu écrivais très vite sans lever la plume. Puis nous mettrons le couvert pour dîner et tu ouvriras la bouteille de rosé Lo Bartas que j'ai mise au frais, elle devrait bien s'accorder avec ta quiche préférée qui a bien doré. A la fin du dîner, la nuit sera tombée, et comme tu n'as toujours pas de lumière sur ton vélo, je te confinerai avec plaisir cette nuit, histoire de te protéger, parce que je t'aime. Alors ? tu me le lis ton délire ?

« Ca c'est du condensé ! » se dit Félix, jusqu'alors en apnée ! Il expire de bonheur, sent son striatum frétiller et commence à lire son hypertrophique histoire de gros canard tout en se disant que demain est un autre jour.

26 mai 2020

Changements de métiers / Anne J.

AEV 1920-32 Anne J

J’ai longtemps exercé le métier de peigneuse de girafes dans un laboratoire. Tous les matins, une bonne dizaine de girafes m’attendaient dans la salle d’attente et, chacune leur tour, je les invitais à passer dans la salle de prélèvement. Pendant de longues minutes, grimpée sur mon escabeau, je passais mon grand peigne à dents très fines sur leur peau douce et leur court pelage tacheté. Je ramassais des quantités de poux de girafes que j’enfermais dans des boites pour ensuite les observer, les disséquer, les découper, les débiter en tranches et les jeter dans la poubelle. Travail parfaitement insipide et inutile sauf peut-être pour le bien-être des girafes à qui j’évitais ainsi les interminables shampooings à la Marie Rose.

Pour moi, chaque jour ressemblait au précédent et se terminait par une poubelle remplie de poux et des ampoules aux mains. Une girafe en chassait une autre, j’étais payée au kilo de poux. Et puis un jour, j’ai claqué la porte …

De nouveaux horizons s’ouvraient devant moi.

AEV 1920-32 Anne J Le filage des vieilles barbes 2Fileuse de vieilles barbes ? Moi qui aurais adoré devenir costumière dans un théâtre et qui aime coudre, tricoter, broder et bricoler…

Avec l’arrêt des coiffeurs et des barbiers depuis 2 mois, les clients présentent désormais une matière première appréciable. Sans doute je pourrais encore y chercher des poux mais je rêve plutôt de caresser ces longues barbes blanches, de les couper et de les transformer en grosses pelotes duveteuses, prêtes à être tricotées pour l’hiver.

AEV 1920-32 Anne J Les naufrageurs de touristes 2Moins casanier, plus aventureux, plus guerrier ? Naufrageuse de touristes me plairait assez : sans doute le souvenir génétique de mes ancêtres bretons, naufrageurs des mers et pilleurs d’épaves.
Quand les Parisiens viennent envahir nos plages, pique-niquer, qu’ils laissent des barquettes de frites, des verres en plastique et des papiers gras, je me sens une âme de tueuse : noyer le touriste dans une flaque laissée par la marée, appuyer sur sa tête et collectionner les chapeaux comme l’Indien collectionne les scalps puis rendre la plage à son silence

Et quand j’en aurais fini, je deviendrais dresseuse d’étoiles pour qu’elles brillent toujours à la même place, faciles à reconnaitre sans se tordre le cou et faciles à décrocher pour en mettre une au sommet de l’arbre un soir de Noël.

AEV 1920-32 Anne J La dresseuse d'étoiles

Publicité
5 mai 2020

Manifestations avec parapluies / Anne J.

Atelier La Croix hors série atelier 03

De gros nuages gris sombre et de lointains grondements dominent la ville. Quelques gouttes de pluie s'écrasent sur l'asphalte brûlant et s’évaporent. On entend au loin les hurlements des sirènes de police et dans le cortège les slogans scandés par les porte-voix emplissent l’air. Quand les manifestants reprennent leur souffle, on entend le grondement sourd de la foule. L’air sent le pneu brûlé et les gaz lacrymogènes. 

Et puis là, au coin de la rue, un attroupement. On ne voit rien d'autres que des parapluies noirs ouverts, des jambes nues et des baskets bleues.

La foule se fend en deux de part et d'autre pour passer de chaque côté du groupe des parapluies.

Je tentai de m'approcher en poussant les corps et en frôlant les épaules. Je voulais voir.

Au milieu de l’attroupement et au centre du groupe de parapluies, une petite fille en robe de coton jaune est accroupie sur ses talons. Elle contemple une petite fourmi qui transporte une brindille dorée en direction de la touffe d'herbe du caniveau.

 N’est-ce pas la chose la plus importante du moment ?

26 mai 2020

Plombe et Replombe / Maryvonne

AEV 1920-32 Maryvonne Plonk et Replonk 122446321Voilà, je vais être honnête, j'ai bien cherché la corrélation entre les cartes de Plonk et Replonk et la liste de mots déclencheurs de souvenirs d'enfance. Les cartes des frères Froidevaux sont la vitrine de l'humour, de l'inventivité et surtout du propos décalé. Je n'ai pas vraiment trouvé le lien. Moi mes souvenirs c'est plutôt « Plombe et Replombe ». Par exemple mes hontes, ce sentiment bien poisseux qui vous piétine votre EGO menu menu. Vous voulez savoir ?

Non ! Vous n'aurez pas mes hontes, ce serait la double peine : les vivre et les raconter.

Comment mélanger ces monuments de drôlerie que sont les cartes postales des gars du Jura suisse et la soupe de mon enfance ? Déjà, je le sais, vous n'avez aucune envie, et vous avez raison, de connaître la soupe de chez moi en Ille-et-Vilaine. Quel intérêt de savoir que d'une part nous épluchions les légumes et les faisions cuire dans l'eau qui deviendrait le bouillon. Que d'autre part nous découpions des tailles de pain assez fines, disposées ensuite en couches bien ordonnées dans la soupière. Quand les légumes étaient cuits nous écrasions à la fourchette 2 pommes de terre et un navet sans laisser aucun grumeau. Cette purée était étalée sur les tailles de pain et servait de filtre au bouillon puis donnait de l’épaisseur à cette soupe de pain journalière. « Alors, heureux ? » comme disent les jeunes mariés. Vous en voulez de ma soupe ? Mon père y tenait : c'était la soupe que faisait sa mère.

En tout cas moi elle me plombait bien l'estomac et je lui faisais un peu la soupe à la grimace, lui préférant la soupe passée avec les légumes écrasés au moulin. Celle-là je lui trouvais un côté chic et raffiné. C'était l'image de la soupe des villes contre la soupe des champs.

Les voyages sont restés en rade. Nous allions à la mer une fois par an dans une ambiance affreuse, mon père n'aimait que son clocher de son petit bourg dans les terres.

AEV 1920-32 Maryvonne Plonk et Replonk balançoire

Mais Dieu, ça je peux vous en parler ! Il était « persona non grata » chez nous. J'ai essayé de le contacter une fois avec une copine mais il n'a pas répondu à mon appel. Paradoxalement j'ai souhaité faire ma communion contre l'avis de mes parents pour avoir une robe longue et participer à la pompe de l'église. Je trouvais ça théâtral en diable. Je savais que je faisais un gros mensonge et un acte hypocrite. Si Dieu avait été sympa il m'aurait fait un signe ou laissé un message. Mais rien.

Nous avions si peu de distractions. Mais je ne vais pas non plus vous pomper l'air avec ce souvenir largement raconté dans un vieux texte intitulé : « Sainte-Nitouche » disponible sur demande.

Comme Raymonde, j'étais un peu dissipée et en plus paresseuse. Mon institutrice me donna un mot à remettre en mains propres à mes parents et à rendre signé de mon père. Aïe ! Compte tenu des informations qui s'y trouvaient, ma mère et mes sœurs, par crainte d'une grosse colère de mon géniteur décidèrent de faire un faux. C'est ma grande sœur qui n'avait pas froid aux yeux qui s'y colla. Ma maîtresse n'y vit que du feu sauf que, pas très maline, quand ma copine me demanda « Tu t'es fait gronder ? » fièrement je répondis - « Même pas, c'est Simone qui a signé ». Cette petite oie alla rapporter l'affaire à la directrice qui était sa marraine. Un deuxième mot prit cette fois la direction de mon père en mains plus propres que propres cette fois. Bizarrement je ne me souviens pas de la punition, juste de la trahison et de la leçon. Ne pas se vanter de ses bêtises.

Plus tard j'ai fait une soupe dans mes bols de dînette avec l'eau du caniveau. J'ai obligé petit Pierre, un voisin plus jeune, à la boire. Le lendemain il était très malade mais là « motus et bouche cousue ».

De toute façon petit Pierre s'est empoisonné tout seul. Il est mort alcoolique.

Mensonge et trahison, voilà le monde cruel de l'enfance.

26 mai 2020

Mon amie / Eliane

Ce n'était pas vraiment mon amie. Nous ne nous faisions pas de confidences. Je dirais plutôt que c'était une copine, une camarade de jeux. C'était la copine de mes années d'enfance.

De 6 à 13 ans, j'habitais dans un village entièrement construit pour la population blanche, de diverses sociétés, venues travailler au Sénégal. Terme-Sud, 14 kms de Dakar, proche de l'aéroport, pas très loin de la mer.

Ces habitations récentes, bien alignées, étaient des bâtiments tout en longueur, constitués de 4 appartements de plain pied. Ma copine et moi, filles uniques à l'époque, habitions à chaque extrémité de l'un de ces bâtiments.

Nous fréquentions toutes deux l'école du village, dans la même classe puisque nous avions le même âge.

Nous étions très différentes. Elle avait des difficultés en classe, alors que j'y brillais, sans tellement de mérite car nous étions assez peu nombreux. Mais ma copine avait des doigts de fée. Elle cousait, brodait, crochetait ou tricotait comme personne.

Nous passions énormément de temps ensemble, souvent dans le jardin de l'une ou de l'autre. Nous nous inventions des amoureux avec des troncs d'arbres.
Parfois elle me prêtait sa maison de poupées dont j'étais très friande. Je me serais régalée si les Barbies avaient existé à cette époque.

Ensemble nous faisions aussi de la bicyclette, Sillonnant allégrement les allées entre les habitations. Ou encore nous faisions du patin à roulettes (4 roues en ce temps-là), sur l'unique route goudronnée devant chez nous.

Nous aimions aussi sauter entre trois cordes quand une autre petite fille se joignait à nous.

AEV 1920-32 Eliane championne de balançoire

26 mai 2020

Ma soeur / Eliane

Lorsque j'avais 8 ans ½, ma mère tomba enceinte. Grossesse désirée. Ce qu'il y a de plus surprenant c'est que la mère de ma copine se retrouva également enceinte à peu près à la même période. Curieuse coïncidence qui allait encore nous rapprocher.

Notre bébé devait arriver en juillet. Mais en mai, alors que mon père était à Paris pour sa société, ma mère fut prise de contractions. Elle souffrait visiblement et je ne savais que faire. Complètement démunie face à cet événement.

Les voisines vinrent à la rescousse et ma mère accoucha, à l'hôpital de Dakar, D'une petite fille pas plus grosse qu'un oisillon. Mon père arriva bien vite.

Les conditions étaient détestables. Il n'y avait pas de couveuse et le personnel, nonchalant, oubliait fréquemment de brancher l'oxygène.

Le jour de la fête des mères, alors que j'arrivais toute fière avec mon petit napperon brodé à la main, nous avons trouvé ma mère en pleurs. Elle avait trouvé son bébé tout bleu. Le tuyau d'oxygène s'était débranché, et personne ne s'en était soucié. Ma mère ne pouvait pas dormir.

Après cet épisode éprouvant, mes parents réussirent à faire admettre ma petite sœur dans le bâtiment des enfants malades, attenant à l'hôpital. Cette section était tenue par des sœurs tout de blanc vêtues. Femmes sérieuses et compétentes. Ma petite sœur vécut.

La petite sœur de ma copine était née, à terme, un mois plus tôt.
Nous nous transformâmes vite en petites mamans accomplies, sachant donner le biberon et changer les couches.

Il existe encore un film super 8, transformé en DVD, où l'on me voit jouant à la maîtresse devant une petite puce qui lève son ardoise le plus haut qu'elle peut d'un air réjoui.

AEV 1920-32 Eliane classe d'hyperactifs

26 mai 2020

Ma dernière poupée / Eliane

Les parents de mon amie lui avaient offert une nouvelle poupée. Elle ne s'en séparait plus. Cette poupée faisait désormais partie de nos jeux. Je me sentais un peu défavorisée.

Cette poupée était classiquement blonde aux yeux bleus. Mon amie avait un style hispanique, brune, les yeux bruns, le teint mat.

Je désirais une nouvelle poupée pour équilibrer la relation. Et bien sûr, moi qui était blonde aux yeux bleus, je la voulais brune aux yeux marrons.

Mon père, qui repartait une nouvelle fois en France, proposa de m'en rapporter une. J'étais toute contente.

Quand mon père revint avec le précieux cadeau il me confia qu'il avait eu beaucoup de mal à la trouver. Les poupées brunes ne courent pas les rayons des magasins de jouets. Mais dès qu'il l'avait vue il en était tombé fou amoureux. En disant cela son œil riait.

Et je le compris très vite. Elle était d'une beauté à couper le souffle. Esméralda en modèle réduit.

A partir de ce moment-là, avec nos « filles » respectives, nous primes l'habitude de leur confectionner toute une garde-robe à l'aide de chutes de tissus que nous donnait ma mère qui cousait beaucoup.

Ma copine et moi avions chacune une petite machine à coudre, qui fonctionnait vraiment. Je me demande si nos parents se concertaient pour savoir quels cadeaux nous faire.

Aujourd'hui la petite machine à coudre est chez ma fille. Je ne sais pas ce qu'est devenue la poupée, pourtant ramenée en France dans les bagages. Je le regrette, j'aurais aimé la garder.

AEV 1920-32 Eliane manque d'R

26 mai 2020

L'univers, les étoiles / Jean-Paul

Comme je m’interdis de parler de mon frère (Comment s’appelait-il déjà ? Jack ? William ? Averell ?) je vais parler de mon cousin Alan, de généalogie, du monde et des étoiles.

Dans la famille, nous sommes au moins trois à être partis habiter ailleurs que dans notre lieu de naissance (C’est quoi, le pluriel de « social-traître » ?). Mon frère qui, comme tout le reste de la famille, était resté vivre là où il était né, disait du cousin Alan qu’il me ressemblait. Chez lui ça voulait dire « un mec sérieux, équilibré, avec une vie affective stable, une vie sociale riche, des intérêts prononcés pour telle ou telle discipline et de la discipline pour dégager du temps afin de s’y adonner avec intérêt».

Alan, l’un de ses dadas, c’est la généalogie. C’est fou de voir jusqu’où il est remonté dans l’arbre familial ! 1629 !

01 Sommet de l'arbre généalogique Krapov

C’est grâce à ce travail-là d’exploration des archives que j’ai découvert, très récemment, la raison d'être réelle de mon sentiment de belgitude.

En 1629 la famille Krapov est établie à Hasnon, un village du département du Nord situé entre Douai et Valenciennes. Elle y demeure jusqu’en 1779. A cette date mon ancêtre Pierre-Antoine Krapov épouse dame Anne-Joseph L. native de Ville-Pommeroeul dans la province du Hainaut en Belgique. D’après M. Google-Maps 31 km 300 les séparaient avant qu’ils ne fusionnent dans la même rivière d’un lit à deux places (Ne confondons pas la rivière du lit et le lit de la rivière : c’est moins facile de faire des cochonneries dans le deuxième sauf si on est pollueur professionnel).

Leur union est féconde puisqu’ils ont sept enfants tous nés à Ville-Pommeroeul. L’une des filles, Jeanne-Agnès-Joseph donnera naissance en 1816 à François-Joseph Krapov né de père inconnu. La dame était servante, vous pouvez imaginer tous les scénarii que vous voulez sur ce Belge de passage. On avait bien dit qu’on écrivait sur un univers d’étoiles filantes, aujourd’hui, hein ?


02 Milieur de l'arbre généalogique Krapov

Ce François-Joseph est né à Beloeil (où tous les natifs de sexe masculin sont surnommés « Coco »). Il épouse en 1839 une dénommée Catherine Q. née à Sirault (Existe-t-il aussi outre-Quiévrain une ville qui s’appellerait Suppausitoire ? (question de M. Joe Krapov, quatre étoiles au guide Michelin de la vulgarité (et troisième prix du concours international d’ouverture de parenthèses))).

Eux aussi ont sept enfants mais en 1854, lorsque naît Jules Krapov, la famille a déménagé à Elouges, un peu plus au Sud. Ce fils-là devient mineur de charbon. Il épouse Joséphine-Catherine M. de Wasmuel en 1880. Le mariage a lieu à Réty (Pas-de-Calais donc France). Ils ont trois enfants : François né à Réty, Jules né à Mazingarbe et Jean-Baptiste né à Liévin. Celui-là est mon arrière-grand-père du côté paternel. La famille Krapov est redevenue française.

03 Bas de l'arbre généalogique Krapov

Voilà. Magnifique, le travail, hein ? Merci, cousin Alan !

Nous sommes sept milliards d’êtres vivants dans l’univers, sans compter les petits hommes verts de la planète Mars, et il aura fallu toutes les vies et les souffrances de ces gens-là, dans les quelques kilomètres carrés de ce plat pays, belge ou français, pour que l’on aboutisse ce jour à l’évocation de cette dichotomie fraternelle.

Moi je leur dis merci à tous ces gens de ma famille. Ils m’ont porté, ils m’ont soutenu, ils m’ont poussé, ils m’ont aimé et ça m’a bien aidé dans la vie (même si, comparativement aux astronautes de la mission « Space X crew dragon » je ne suis pas allé bien loin !). Mon frère, lui, reprochait à mon grand-père « de lui avoir laissé trop croire que la vie était facile ». Comment, qu’est-ce que tu dis  ? Le père Noël est une ordure ?

Ben non, fallait pas croire ! Et même, il ne faut pas croire, écrire un texte comme celui-ci, c’est du boulot aussi !

Mais comme disait Rimbaud : « Faut jamais s’arrêter sinon on meurt ! ».

AEV 1920-32 Joe K Plonk Père Noël

24 mars 2020

Recettes confinées / Dominique H.

Après quelques jours de séparation contrainte par le confinement, Béatrice se languit de Félix mais ne veut pas le lui dire franchement. Alors elle entreprend par un biais culinaire de lui envoyer un message subliminal, espérant que Félix comprenne qu'elle avait le désir de confiner à deux. De bon matin, elle lui envoie ce mail avec en pièce jointe un texte de recettes confinées : 

Mon cher Félix, j'ai rêvé cette nuit que nous nous confinions ensemble et que nous partagions les plaisirs de la table. J'ai transcrit mon rêve ce matin et je te l'envoie sans plus attendre (tu es Chéri et Amour c'est moi). Bon appétit. Baisers confinés. 

Béatrice, ta vieille amoureuse.

Deuxième semaine de confinement !

C'est pas si  marrant  finalement,
même si confiner rime avec câliner,
bouquiner et surtout  cuisiner.
La bouffe devient une obsession,
avec une addiction à Marmiton.

- Dis, mon ange,
qu'est-ce qu'on mange ? »

- Je ne sais pas, mon amour,
cette semaine c'est ton tour !
Moi je m'occupe du vin
et je sors acheter le pain,
Ce n'est pas pour te déplaire,
mais j'ai besoin d'air !».
 
AEV 1920 23 Dominique crêpage de chignonLa vie à deux peut tourner à la patate
chaude, pas très délicate.
Comment casser la croûte
sans se crêper la choucroute
ou le chignon ?
 
Une idée serait de cuisiner aux  petits oignons.
Dans le journal ils disent bien  de faire attention
à ne pas hausser le ton
et, pour éviter de se prendre un gnon,
de rester  calme et mignon,
comme le filet,
pour continuer à boire du petit lait,
d'abandonner les injures  de  « poisson pourri »
pour retrouver  « bien sûr Mon Chéri »,
« comme tu voudras mon Amour ».
 
Nous avons abandonné nos prénoms
et c'est ainsi que nous nous nommons.
Nous évitons aussi la vache enragée,
pas recommandée aux encagés.
C'est déjà difficile  de se ravitailler
alors mieux vaut éviter de se chamailler. 

AEV 1920 23 Dominique vouvrayEt pour adoucir les meurs,
je propose à Chéri  un peu de liqueur,
cependant sans  abuser des nectars
pour qu'il ne tombe pas  dans le coltard
ni  finisse beurré comme un petit Lu
parce qu'alors rien n'irait  plus. 

Cette semaine, je m'occupe de l'accord vins-mets

ça me va bien, je m'y connais.
 
Déjà à l'apéro deux doigts de Vouvray
évidemment bien frais.
Après selon l'inspiration
de Chéri, le chef, j'ajusterai le flacon.
 
AEV 1920 23 Dominique sancerre_blanc-1485182913Ce soir c'est hareng – pomme de terre
alors ce sera du Sancerre.
Dimanche c'est gigot -haricot.
je servirai un Bordeaux.
Lundi Chéri annonce quiche loraine
alors Amour (c'est moi) proposera  un rouge léger de Touraine, 
dommage que cette semaine
pas de marché et donc pas de belle romaine
mais heureusement
en nous promenant  dans les champs
tout en respectant strictement
les règles du confinement
en nous limitant au périmètre
de un kilomètre
nous avons cueilli
du tendre pissenlit.
 
Chéri est très content
du confinement ;
Il me dit «  Ca roule,
ma poule »
notre organisation
est aux petits oignons,
nous parvenons à rester cool
et de concert on roucoule.
Nous découvrons un nouvel art de vivre
il nous faut bien survivre.
Alors continuons !
Mardi ce sera  filet mignon
et je sortirai  un Fronton.
Attention quand même : dans les bouteilles
c'est pas du jus de groseille
alors je modère la dose
pour éviter l'overdose ;
il ne faudrait pas qu'au lit
Chéri s'endorme sur le rôti,
ce seraient alors les carottes cuites, 
je veux dire «  trop cuites »  et  pas « cuite ».
 
Chéri me dit que je dérape
ok, Amour va lâcher la grappe,
surtout qu'à la radio ils disent de faire attention
aux diverses addictions...
 
AEV 1920 23 Dominique pomerol-clos-rene (1)L'alcool, c'en est une, est anxiolytique
mais il ne faudrait pas devenir alcoolique.
Donc nous sommes passés  à l'eau ferrugineuse
vertueuse, précieuse et finalement goûteuse.
C'est un bon accord avec le  gratin de nouilles
agrémenté de râpé de  fenouil.
Chéri varie les plaisirs , il est créatif
et vraiment imaginatif,
ainsi il associe  andouille
à la purée de citrouille.

Vraiment, de mon fauteuil,  je me gondole
à regarder  Chéri  qui rigole,
qui joue avec ses queues de casseroles
pour préparer ses ravioles.  
La semaine se termine
mais comme, toujours,  on confine,
nous allons changer de rôle :
pour moi, Amour, c'est moins drôle,
je vais  passer aux casseroles
pendant que Chéri choisira le  Pomerol.

18 juin 2019

Raoule , la petite poule trans, toujours contente

Je m'appelle Raoule
et je suis une poule.

AEV 1819-32 poule 3

A vrai dire je suis une poule trans,
j'ai rajouté un e à mon prénom de naissance
et depuis que je ne suis plus un coq
je suis toujours contente.

D'abord c'est moins fatigant d'être une poule.
Déjà, pas besoin, comme le coq,
de se lever aux aurores.
Pas de rang à tenir,
plus besoin de se pavaner,
pas besoin d'avoir l'air intelligent,
pas besoin de pérorer,
simplement déambuler,
caqueter, picorer,
simplement pondre un œuf
certains jours.

J'ai trouvé ma liberté.
C'est vraiment plus cool
d'être une poule
et depuis quelques années
le vent a tourné,
l'époque
n'est plus aux coqs :
des voisins incommodés
les font condamner.

Les poules au contraire sont très tendanceAEV 1819-32 poule 2
elles auraient même une intelligence,
surtout la poule de collection.
Moi je suis une Coucou rustique
mais ma copine est une Padoue très chic.
Pour nous faire cohabiter
nous sommes vaporisées
de la même essence parfumée
qui nous intègre à la communauté.
La nouvelle arrivée, d'étrangère,
devient familière,
c'est presque la paix assurée
au poulailler.
Nos habitations sont fonctionnelles
propres et coquettes
grâce au zéro déchet.
Notre alimentation est variée,
équilibrée,
nous participons à l'écosystème,
nous sommes devenues des petites reines
citoyennes.


Tu comprends maintenant
pourquoi je suis contente
d'être une poule trans ?

26 mai 2020

La Poupée décapitée / Raymonde

Fin des années 50, au cœur de la Bourgogne, à 5 kilomètres de Chardonnay (ça vous dit quelque chose ?)  :

" Au pied d'une vigne nous naquîmes un jour
D'une mère digne de tout notre amour "

Des faux jumeaux, mon frère type méditerranéen comme ma mère et moi type " nordique " comme mon père.

Même si, à cette époque, les enfants jouissaient d'une grande liberté, les garçons avaient des jeux de garçons et les filles des poupées, des dinettes.

Nous étions relativement pauvres, habillés comme des perroquets avec des pulls tricotés, détricotés, retricotés avec des laines de toutes les couleurs ; 100/100 locavores et scolarisés à six ans, pas d'école maternelle au village.

Donc, jusqu'à six ans, la campagne environnante était notre immense terrain de jeux, parfois interdits :
- faire du feu
- fumer des branchettes d’arbustes qui dégageaient une odeur âcre et nous faisaient tousser
- goûter à tout ce qui était mangeable (comestible, moins sûr !)
- faire vivre des expériences inédites et insolites au souffre-douleur du groupe.

Il ne fallait pas se faire " choper " sinon c'était la punition ! Coups de houssine sur les mollets, vite oubliés, et prêts à tenter d'autres expériences. Ma mère avait le coup de houssine facile et le premier qui lui tombait sous la main prenait pour les deux. Comme je courais moins vite que mon frère ... J'avais alors un sentiment d'injustice.

Ma copine Nono pouvait tout faire sans jamais rien risquer. Que je l'enviais! Elle pouvait prendre les poussins dans son lit, n'était pas obligée de finir son assiette de haricots verts et avait une télévision. Un indescriptible désordre régnait chez eux, j'adorais !

Chaque Noël, nous avions un jouet chacun et, un noël en particulier, j'ai eu une poupée qui fermait les yeux quand on la secouait un peu, le mécanisme était assez aléatoire !
J'y tenais beaucoup. Ma grand-mère lui avait confectionné des vêtements ; j'en prenais grand soin.

Mon frère avait eu une panoplie d'indien, les westerns étaient à la mode. Et avec toute la bande de garçons du village, ils se sont improvisés chasseurs de tête. Ils ont décapité nos poupées et accroché les têtes sur les piquets de la clôture.

Vision d'horreur ! J'étais effarée, sidérée ! Quelle violence ! Quel manque de cœur !
Et ce qui m'a le plus marquée : pas de punition !

Ma mère a remis tant bien que mal la tête de ma poupée en place. Elle a ensuite dodeliné du chef les yeux mi-clos pendant de nombreuses années .Elle a fini à la déchetterie il y a peu de temps.

AEV 1920-32 Raymonde Plonk

27 mai 2020

Consigne d'écriture 1920-32 du 26 mai 2020 : Carnet de route avec Plonk et Replonk

Carnet de route avec Plonk et Replonk


AEV 1920-32 Consigne - Plonk et Replonk

 

Consigne empruntée à Faly Stachak (« Ecrire, un plaisir à la portée de tous » p.210-214 – Editions Eyrolles, 2004) et complétée par l'animateur.

Chacun des quarante mots énumérés ci-dessous est une proposition, évocatrice de moments généralement forts, liés à votre enfance. C’est votre carnet de route, là où vous notez votre découverte du monde. Ecrivez un ou plusieurs textes, le thème choisi servant de titre, et, si possible, illustrez chacun d’eux avec une image-collage de Plonk et Replonk.

Ou prenez la consigne à l’envers : choisissez une carte de Plonk et Replonk et essayez de la tirer (histoire ou description) vers le thème proposé par Faly Stachak. 

https://www.google.com/search?q=plonk+et+replonk&rlz=1C1AVSA_enFR440FR440&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=2ahUKEwjO2sKWndLpAhVMyxoKHTHNCXAQ_AUoAXoECBMQAw&cshid=1590520254261851&biw=1280&bih=543#imgrc=wYx3pXj0NHn7pM

La soupe - Dans le noir - Le retard - La maison vide - Le monstre - Nu·e - Du sang - Les gros mots - Mon frère (ou ma sœur) - L’ennui - La cachette - La triche - La cour de récréation - Le voisin (ou la voisine) - La honte - Ma poupée - L’école - Insectes - La punition - Ma maîtresse (mon maître) - Mon prof - Les hauts talons - Le revolver - Dieu - Le loup - La mer - Mon animal - Injustice - Jeux interdits - Un cadeau - La combine - La cave - Mon ami - Voyage - Ma collection - Odeurs - Le mensonge - La mort - L’Univers, Les étoiles - Mon héros.

17 mars 2020

Fin du monde ! / Dominique H.

Alors, je suis Félix le Breton, né le 12 janvier 1949, donc septuagénaire fragile, célibataire donc vulnérable, mon adresse est au 37 rue du Bono 35700 Rennes, quartier vert, propriétaire, retraité avec des revenus assurés donc privilégié.

1er Préambule : Consigne ouverte ou fermée ? Démesurément ouverte parce que autant de scénarios possibles que d'individus, vu que nous sommes tous concernés. Mais l'embarras du choix n'aide pas, il n'y a pas assez de contrainte, de même que sept jours c'est long et propice à la procrastination. Je préférais de loin le confinement de deux heures dans la salle Mélodie ! Alors pour commencer et retrouver l'ambiance de contestation rituelle du début de nos séances,  je vais reformuler la consigne à ma façon : « Racontez le confinement de qui vous voulez » , ou « imaginez le confinement de quelqu'un » (un homme, une femme, en ville, à la campagne, en Europe, en Afrique, en famille, en couple, seul, jeune ou âgé, en bonne santé ou malade, riche ou pauvre, dans 9 mètres carrés ou dans un pavillon avec jardin, en liberté ou déjà emprisonné, optimiste ou angoissé, ou dépressif, ou même violent). Quel vertige ! C'est trop pour mon cerveau confiné !

Je pense que me limiter à mon confinement va me suffire comme contrainte pour m'inspirer. En même temps ça fait documentaire sérieux. Je vais quand même faire un petit pas de côté en modifiant quelques détails : mon prénom, me vieillir d'un an, mon sexe (petit détail), déménager d'une rue, et, pour préserver ma santé mentale, prendre le parti pris d'une adaptation positive . Voyons si Félix va me faire décoller.

AEV 1920-22 Fin du monde ! - Dominique

2ème Préambule : Déjà, je commence par contester la consigne pour tenter de recréer l'ambiance de la MQV et aussi pour stimuler mon système immunitaire. Ce n'est pas vrai que c'est la fin du monde, ce n'est qu'une pandémie liée à un virus. L'agent responsable est un Corona virus. Il n'a rien avoir avec la bière mexicaine, c'est seulement qu'observés au microscope électronique ces virus présentent une jolie couronne. C'est un nom poétique pour un intrus microscopique. Celui qui nous occupe est justement sorti de son confinement animal habituel pour s'aventurer clandestinement chez l'homme. Il n'a pas respecté les gestes barrière et s'est affranchi de ses hôtes habituels pour passer… au-delà de la frontière des espèces. Mais l'homme n'a à s'en prendre qu'à lui-même , c'est lui qui a transgressé en chassant l'animal sauvage et en le consommant. C'est ainsi que ce migrant d'un nouveau genre est passé de la chauve-souris à l'homme via peut-être le pangolin, à la chair délicate, paraît-il. Voilà pour l'approche écolo-historique.

AEV 1920-22 Dominique grippe-espagnole-940x627

Le mot pandémie est la première marche d'adaptation mentale positive, il permet d'accepter le mot confinement qui prend tout son sens : gagner des vies, tout ça pour ça. Il y aura, c'est certain, des millions de morts. Il n'est que de se souvenir que la grippe dite espagnole de 1918-1919 a fait environ quarante millions de morts. Au premier janvier 2020, la population mondiale était d'environ 7,7 milliards, avec une augmentation annuelle de 80 millions de personnes. Il y aura donc des milliards de survivants, ce n'est donc pas la fin du monde. Une façon de voir le verre à moitié plein.

AEV 1920-22 Dominique météorite

Alors pour prendre du recul avec le confinement, je me prends à imaginer un scénario d'une vraie fin du monde annoncée : par exemple des astrophysiciens qui auraient repéré l'arrivée d'une énorme météorite se dirigeant vers la terre. Celle qui a provoqué la disparition des dinosaures il y a 65 millions d'années à Chicxulub au Mexique mesurait 14 km. Au début, l'éloignement du géocroiseur permettait encore d'espérer qu'une variation d'un millième de degré de sa trajectoire épargnerait notre planète et qu'il ne ferait que la frôler. Mais depuis le 23 mars on sait que l'objet céleste numéro 23320, dénommé Clémence par les savants (c'est l'année du C) est en approche de collision. Les derniers calculs de la NASA sont formels : la météorite va croiser l'orbite terrestre, pénétrer dans l'atmosphère et sera happée par le champ gravitationnel. Ce sera inéluctable, l'attraction terrestre étant irrésistible. La trajectoire rencontrera la Terre au niveau de l’Antarctique. Quand ? Au prochain équinoxe le 21 septembre 2020. Il va d'abord faire fondre toute la calotte glaciaire et le niveau des eaux va monter de cent mètres, inondant vingt-cinq pour cents des continents et noyant pour commencer cinquante pour cent de la population soit trois milliards huit cents million d' habitants. Clémence est très grosse : vingt-huit kilomètres de diamètre, soit deux fois plus que l’astéroïde de Chicxulub et donc neuf fois plus lourde. Elle se déplace à la vitesse de vingt kilomètres par seconde. En vertu de la loi physique E= mc2 , le cratère d'impact sera gigantesque, d'un diamètre de cinq cents kilomètres et d'une profondeur de cinquante kilomètres. La vague du tsunami fera 2500 m de haut et fera le tour de la terre, se propageant à tous les océans, noyant encore trois milliards d'habitants. Evidemment ces calculs ne pourront pas être contestés puisqu'il n'y aura pas de survivants. L'impact se communiquera aux plaques tectoniques qui, toutes, s'entrechoqueront, les volcans se réveilleront les uns après les autres sur tous les continents avec des raz de marée secondaires . Des incendies se déclencheront dans les forêts restant encore émergées. Une épaisse couche de cendres se répandra dans l’atmosphère, installant une nuit définitive puis une glaciation généralisée. Ceux qui n'auront pas été noyés seront incinérés ou congelés. L'espèce humaine comme toute vie sur Terre sera anéantie.

Vous l'avez compris, il est inutile de vous mettre à creuser votre petit abri anti-atomique perso rikiki. Non, il vous faut tout simplement trouver des vrais dérivatifs et le confinement est finalement un bon entraînement qui aide à prendre un peu de hauteur avant le tsunami mondial.

Félix (il entre enfin en scène !) l'a bien compris, mais ça devient de plus en plus difficile de jour en jour.

AEV 1920-22 Dominique fritz the cat

Mardi, J1, il a vraiment passé une bonne journée. Il faisait soleil, il a pris son vélo pour aller voir Béatrice sa copine préférée : vingt-trois kilomètres aller-retour. Elle avait eu en plus la délicate attention de l'inviter à déjeuner et il savait qu'en digestif ils s'offriraient une sieste coquine. Bien sûr il s'était muni de son attestation de déplacement dérogatoire. Il a hésité pour choisir la bonne case. Il a même pensé cocher les quatre dernières cases. La deuxième est un peu discutable parce que les prestations de Béatrice ne sont pas tarifées. La troisième convient : santé sexuelle. La quatrième convient aussi : il est une personne vulnérable (septuagénaire) qui se déplace pour un motif impérieux vers une personne qui va l'assister, le nourrir. La cinquième est incontestable : activité physique.

Mercredi, J2, il a pu appliquer le même programme tout en pressentant que cette belle vie n'allait pas durer.

Pour jeudi J 3 il a alors commencé à assurer ses arrières et a envoyé vers midi par WhatsApp une vidéo à Julie avec juste un subtil message subliminal érotique. Il lui fallait être délicat, ça faisait des mois qu'il ne lui avait pas donné de nouvelles et il ne voulait surtout pas qu'elle subodore qu'elle était un plan B. Elle avait l'avantage d'habiter à trois cents mètres de chez lui et puis il avait quand même de bons souvenirs avec elle. Par contre il passerait prendre deux pizzas au centre commercial parce que Julie n'est pas ce qu'on peut appeler un cordon bleu. Le couvre-feu ne fait que couver pour l'instant et le dîner aux chandelles est encore permis . Et avec une bouteille de rosé de Provence, l'affaire sera faite. Là, pour l'attestation, il ne s'est pas compliqué la vie, il a rempli la cinquième case : deux fois trois cents mètres de marche rapide.

AEV 1920 22 Dominique biocoopscarabee_biocoop_03527800_104629454

Vendredi, J4, ne pouvant compter sur Julie pour s'alimenter, il s'est organisé pour ses courses et bien que rentré tard de chez Julie, il est parti dès neuf heures chez les petits producteurs à 5 km de chez lui. Le magasin était ouvert depuis cinq minutes quand il s'est garé et il y avait déjà une queue de vingt-cinq personnes. Alors Félix a mis son i-phone sur silencieux avant d'activer son appli Duolingo et a fait de l'italien pendant une heure. Le temps a passé vite. Il a quand même eu un moment un peu difficile. C'est là qu'il prend son cidre bio et comme il n'avait pas l'intention de revenir de sitôt il allait devoir sortir ses deux cartons de six bouteilles vides devant tout le monde et surtout la pharmacienne en retraite. Il lui a fait un joli sourire distancié mais s'est senti un peu honteux. La suite du circuit était la bio-coop de Saint Grégoire, même scénario, une queue de vingt-cinq bo-bios bien disciplinés. Re-cours d'italien mais cette fois pendant une heure et-demie. C'est bien organisé, une employée souriante règle aimablement le flux (ou la jauge). Cependant un autre employé, un cadre apparemment, vient scotcher trois fois la même affiche répartie sur les cinquante mètres de queue. Félix finit par réussir à lire le message « Merci de rester courtois avec le personnel et avec les autres clients ». Il regarde ses voisins bien propres sur eux qui patientent calmement au soleil. Que se passe-t-il à l'intérieur du magasin ? Est-ce la foire d'empoigne pour s'arracher le dernier paquet de pâtes ? Voilà que Félix se sent contaminé par la fébrilité de la pénurie. Lui il vient d'habitude les mardi et vendredi matins chercher son pain préféré et aujourd'hui il compte bien en prendre le double pour une semaine entière. Dès son entrée dans le magasin il se dirigera en premier vers le rayon pain. Voilà c'est son tour. Il commence par montrer patte blanche avec le nouveau rituel «merci de vous désinfecter les mains avant d'entrer». Comme prévu, il va droit au rayon pain : ouf , il y en a autant que la semaine dernière. Il rentre chez lui fatigué, il est midi.
Cet après-midi, sieste, lecture et écriture.

Et puis demain samedi J5, Julie.

Tiens , depuis quatre jours, Félix n'a pas eu le temps de penser à la fin du monde !

19 mai 2020

Cure de jouvence / Marie-Thé

Une semaine après leur retour des dernières vacances à Petit-Fort-Philippe, Marie ressentait un malaise. Félix ne la titillait plus, elle était de plus en plus serrée dans ses pantalons et surtout elle éclatait en sanglots pour un rien. 

AEV 1920-31 Marie-Thé - Abbé Soury

Levée de bonne heure ce samedi matin, Marie se dit qu’elle devait retrouver de la vigueur. « Fais donc une cure de jouvence de l’Abbé Soury, ça ravigote » lui avait dit sa mère la veille au téléphone.

Pendant 15 jours elle a siroté à petites gorgées la fameuse potion, surveillé sa nourriture et 3 fois par semaine elle a fait du jogging dans son quartier pendant une demi-heure.

Le lundi suivant, dans l’ascenseur, le beau brun du 5e étage lui dit en lui mettant la main sur l’épaule : « Vous êtes resplendissante ce matin ». Toute la journée Marie en est tourneboulée.

Le mardi, toujours dans l’ascenseur, il lui caresse la joue. Marie devient rouge comme une pivoine quand il lui chuchote à l’oreille d’un ton espiègle : « A demain !».

Le mercredi, il l’embrasse sur la joue et lui fixe un rendez-vous. Si elle avait été raisonnable, elle en serait restée là. Mais aujourd’hui elle n’a pas envie d’être sage, elle se sent rajeunie de 10 ans. En passant devant l’étal du fleuriste elle croit rêver en voyant une fleur lui sourire. Elle revient sur ses pas et s’esclaffe devant une anémone rouge au cœur noir qui se balance au gré du vent. « Oh la la, je fabule, je suis vraiment sur un petit nuage ! ».

Ce même matin, Félix a croisé le concierge qui, d’un air narquois lui dit qu’il avait vu sa femme, « belle à croquer », sortir de l’ascenseur tout sourire avec le Don Juan du 5e étage. « Elle est bien mignonne vot’ petite femme, Mr Félix ! ».

Toute la journée Félix a ressassé les paroles du concierge. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas vu Marie sourire, sauf depuis 3 jours où elle fredonne « La Vie en rose » en souriant d’un air mélancolique. 



Il la connaît sa Marie. Le type du 5e pourrait bien l’ensorceler. Marie, c’est son amour « à lui ». Il va la reconquérir. Le soir même, il l’accueille comme une reine et l’emmène au cinéma voir son acteur fétiche, André Dussollier. Dans la nuit Marie se demande ce qu’il y a dans la Jouvence de l’Abbé Soury pour que, d’un seul coup, les hommes s’intéressent à sa petite personne.

19 mai 2020

Le Diagnostic de l'ostéopote / Raymonde

Cher ami, toi qui es " ostéopote" quel est ton avis ?
Depuis que le printemps est là, j'ai comme un pré dans le cerveau.
Dès l'aurore, j'entends tintinnabuler les clochettes d'un troupeau broutant dans ma tête.

Ma chère amie,

AEV 1920-31 Raymonde - Amélie N

Vous m'aviez contacté l'autre jour, dès potron-minet, pour me faire part de votre effarement quand en vous regardant dans le miroir, vous trouviez que vous ressembliez à une loutre mouillée aux yeux globuleux.

Certes vous n'êtes point une beauté fatale, Marie-Chantal ! Vous faites partie de cette lignée qui, au fil du temps, à force de mariages consanguins, est un peu " dégénérée". Je dis " vous " en pensant large, toute votre famille proche et moins proche. Enfin ce que j'en connais !

 Vous m'aviez également appelé, toute affolée, un soir entre chien et loup pour me dire que vous aviez le sentiment d' être habitée par un être étrange qui affirme que 1 et 1 font 11 et non pas 2 et que vous étiez d' origine belge.

 Prenez-vous bien votre traitement pour vos troubles de la personnalité ? Les clochettes du troupeau qui tintinnabulent dans votre tête sont vos neurones qui se désintègrent. Ding ! Ding ! Dong ! Au rythme où ça va, vous serez décérébrée dans peu de temps.

 Pensez à régler mes honoraires par virement dès que possible, avant que vous soyez interdit bancaire. Et dites à votre mari Charles-Hubert qu'il doit augmenter son traitement contre les hallucinations, lui aussi a cru voir une loutre dans votre salle de bain.

Bien à vous. 

19 mai 2020

La Fleur qui parle / Raymonde

Sur l'étal d'un fleuriste, une fleur lui avait souri.
Croyant avoir rêvé, elle revint sur ses pas pour s'en assurer. À son grand étonnement elle entendit :

- Bonjour, Fleur de Tonnerre ! Tu caches bien ton jeu, l'empoisonneuse, tu viens chercher de la belladone, de la ciguë ou du pavot ? Qui veux-tu éliminer de ta vie ? Remarque, parfois, il y a des tronches qui ne me reviennent pas, les hypocrites qui achètent des fleurs pour se faire pardonner leur goujaterie ou leur infidélité, les radins qui veulent le moins cher, les snobs qui donnent le nom latin des fleurs et des plantes. Peu trouvent grâce à mes yeux. Seul le petit enfant qui vient acheter une fleur à sa maman avec ses petites pièces dans la main ou ce jeune homme pour sa mamie qui est à l'hôpital. Et on en entend des histoires vraies ou fausses, va savoir !

- Mais je ne m'appelle pas Hélène, mon prénom est Marguerite !

- Marguerite, fleur sauvage que l'on effeuille pour savoir si c'est à la folie ou pas du tout !

AEV 1920-31 Raymonde - Bégonia

- Eh ! Pas si vite ! Vous ne savez rien de moi, Mr Bégonia ! Je puis vous envoyer sur les roses !

- Voyez-vous ça ! Ne vous méprenez pas, je ne vous conte point fleurette, je voulais simplement que vous vous intéressiez à moi. En ce moment, il n'y en a que pour les orchidées !

- Pouvez - vous m'assurer que vous n'allez pas déprimer si j'oublie de vous arroser ? Que vous n'allez pas vous dessécher si j'omets de vous mettre à l'ombre lorsque le soleil est au zénith? Saurez-vous rester seul quand je partirai en vacances ?

- Je puis vous l'assurer, je suis peu exigeant, j'ai seulement besoin d'attention et de compagnie.

Et c'est ainsi que Bégonia enchanta la vie de Marguerite pendant de longues années.

Puis Marguerite s'en est allée, Bégonia l' a accompagnée, il refleurit chaque année.

19 mai 2020

Le Sourire de la fleur / Jean-Paul

Sur l’étal d’un fleuriste une fleur lui avait souri. Croyant avoir rêvé elle revint sur ses pas pour s’en assurer. À son grand étonnement la rose, car c’était une rose, lui adressa la parole.

- Malgré votre masque, je vous ai reconnue. Vous vous appelez Isaure Chassériau et vous allez tous les ans photographier la roseraie du Thabor.

- C’est vrai mais je ne suis pas la seule à faire cela.

- Vous êtes la seule à oser porter du rose dans cet endroit-là de la ville de Rennes. Alors dites-moi, comment c’était cette année ? Vous avez refait les mêmes photos ?

- Oui, je ne m’en lasse pas. C’est toujours l’Italie là-bas !

- Oui, je sais. Faites attention quand même ! Vous n’avez pas écouté le message d’alerte !

- Quel message d’alerte ?

- Alerte à l’Italiefolievirus. Si vous avez de l’atout et de la fièvre et que vous n’êtes pas en train de jouer au poker ou au tarot, vous êtes peut-être malade. Dans ce cas restez chez vous, limitez les contacts avec les autres personnes, surtout avec Marlon Brando et Bernardo Bertolucci, revoyez vos dévédés de Federico Fellini, mangez des spaghettis et écoutez du Vivaldi. La maladie guérit en quelque jours avec des cerises amarena, du repos et du cappuccino mais si les signes s’aggravent, que vous délirez en chantant « bonbons caramels esquimaux chocolat sucez les mamelles de Lollobrigida », que vous avez des difficultés importantes à respirer le parfum des roses du jardin du Thabor ou rêvez du jardin des Finzi-Contini, si vous voyez la tour Eiffel penchée ou si la Joconde ne sourit plus, appelez le 15 immédiatement.

- Je suis désolé mais si j’avais cette maladie-là, je ne la soignerais pas, je la garderais !

- Vous avez bien de la chance, Mademoiselle Isaure. Les voyous qui m’ont déplantée du Thabor et revendue à ce fleuriste m’en ont guérie. Et de ce fait, je suis la plus malheureuse des roses de ce monde.

Des larmes perlèrent sur les pétales de la fleur. Isaure eut pitié d’elle. Elle entra, paya la fleuriste et lui acheta un vase empli d’eau dans lequel elle planta la rose éplorée.

Elle prit le chemin de la roseraie, traversa tout le parc et redonna vie à l’exilée en la déposant parmi ses sœurs à son emplacement d’origine.

Puis elle se réveilla. Bien sûr que c’était un rêve, qu’elle avait rêvé tout cela. On était le 8 mai 2020, encore confinés comme des cons in fine, et tout autant que le grand jardin public de Rennes, les magasins de fleurs n’avaient pas encore eu le droit de rouvrir leurs portes au public.

200518 Nikon 086

19 mai 2020

Le Secret du vieux châtaignier / Eliane

C'est une forêt domaniale. Lulu en a hérité. Chaque arbre porte le surnom du membre de la famille qui l'a planté. Aujourd'hui Lulu a décidé d'éclaircir quelque chose avec Féfé, un vieux châtaignier qui en sait plus qu'il n'en dit sur Lolo.

Lulu approcha Féfé avec beaucoup de douceur et de diplomatie. Il n'était pas facile de l'inciter à se laisser aller aux confidences. Pourtant c'est ce qui se passa.

- Tu sais sans doute que pour planter son premier arbre à la naissance de Riri, il y a des générations de cela, le vieux Tom-Tom avait choisi l'endroit avec soin. Il fallait que l'endroit soit joli, apaisant, qu'il incite le promeneur à s’y attarder.

L'endroit choisi était voisin d'une source jaillissante et fraîche. On pouvait s'assoir à côté et se laisser bercer par le doux clapotis de l'eau. Cette source était limpide, on ne tarda pas à venir s'y désaltérer.

Mais après avoir bu, ne serait-ce qu'un verre, on constatait qu'on avait un regain d'énergie. Les femmes notaient une amélioration de la fraîcheur de leur teint, un visage plus reposé. Bref un aspect plus jeune. C'était indéniable, les éléments contenus dans cette eau possédaient des propriétés régénératrices. C'était une fontaine de jouvence.

AEV 1920-31 Eliane la_fontaine_de_jouvence_broceliande_-_1

La nouvelle fit bientôt le tour du village et des alentours. Chacun venait s'abreuver à cette eau miraculeuse une ou deux fois par an. Quand ils se sentaient fatigués ou qu'ils constataient un aspect plus terne de leur visage. Ils repartaient ragaillardis.

Lolo, lui, n'y croyait pas. Il affirmait haut et fort que cette eau ne pouvait pas avoir d'effets miraculeux. Qu'elle était comme toutes les autres. Et que les améliorations constatées n'étaient que le fruit de l'imagination. De l'auto-persuasion. Pourtant il se laissa convaincre de faire une cure d'une semaine. Et ainsi de juger en toute connaissance de causes.

Mais la source était futée. Elle multiplia les bienfaits pour Lolo. Celui-ci fut bien contraint de constater les métamorphoses. Il rajeunit de 5 ans. Les femmes commencèrent à le regarder d'un autre œil, plus intéressé.

Alors il ne s'arrêta pas là. Il continua la cure. Bientôt son miroir lui donna 10 ans de moins et il se sentit la forme d'un jeune homme. Il n'avait jamais été si bien dans sa peau. Il abattait un travail colossal. Et dorénavant son regard s'attardait sur les jeunes filles.

La démonstration était faite. Il fut bien obligé de reconnaître les pouvoirs extraordinaires de la source.

Mais cette dernière était une drogue dont Lolo ne pouvait plus se passer et chaque jour il venait boire sa bolée. Et de jour en jour il rajeunissait. Il eut bientôt l'apparence d'un adolescent. Il se disait que de nouveau il avait la vie devant lui.

AEV 1920-31 Eliane la_fontaine_de_jouvence 2

Mais ces spectaculaires transformations n'étaient pas sans conséquences sur sa santé. Il se mit à maigrir dangereusement, à avoir des vertiges. Son moral faisait du yoyo. Il passait de l'euphorie la plus spectaculaire à l'abattement le plus complet, au désespoir le plus noir.

Il dut être hospitalisé. Il était sevré de breuvage pourtant les médecins étaient impuissants à lui redonner la santé. Il fut nourri par perfusion. Branché sur un respirateur qui lui insufflait de l'oxygène. Il continua à dépérir et, à part un autre miracle, il allait mourir.

Le miracle n'eut pas lieu mais la mort ne voulut pas de lui. Depuis on le pousse sur un fauteuil roulant. Il a toujours un masque à oxygène et la moindre parole lui coûte un effort.

Tu vois, Lulu, il aurait dû s'arrêter quand il était encore temps. Ne pas être trop gourmand. ».

Lulu savait désormais le secret de Lolo. Il ne savait s'il fallait le blâmer ou le plaindre.

5 mai 2020

Isis et Osiris / Anne J.

Atelier La Croix 12

- Arrête de bouger, Isis, je n'arrive à rien !

Osiris chiffonna la feuille de papier sur laquelle il venait d'écrire et la jeta dans la poubelle.

- Tiens bien l'oiseau, relève un peu le nez, déplace tes mains vers l'avant du bec. Voilà, parfait ne bouge plus !

- Si tu crois que c'est facile, il n'est pas très coopératif, l'animal, et même avec des gants , il pourrait bien me bouffer les doigts !

- Je sais mais le profil est parfait, ça va faire un super sujet pour mon cours de dessin sur l'art égyptien. Avec un dessin aussi beau, je vais avoir une bonne note et je deviendrai un grand déchiffreur de hiéroglyphes. C'est mon rêve depuis que je suis devenu Osiris. Tu vas être gravée dans la pierre et on viendra encore t’admirer dans des milliers d’années, c’est le premier prix du concours !

- Mouais, ben j’aimerais mieux qu’on ne gagne pas… !

19 mai 2020

Les Ostéopotes de Marco / Anne J.

Marco sortit de chez lui et se rendit chez le fleuriste de son quartier, enfin ouvert. Il voulait un bouquet pour son ostéopathe. Elle l’avait si bien soigné de son mal de dos, de hanche, de genou à force de rester assis dans son canapé. Il voulait la remercier, celle qu’il appelait « ma magicienne » et dont il était secrètement un peu amoureux. L’ostéopathe d’ailleurs n’en avait cure, elle avait déjà un mari et sa seule passion était la pêche à pied. Tout le monde le savait, il était impossible d’avoir un rendez-vous les jours de grande marée, l’ostéopathe était à la pêche et sur sa vitrine un papier collé annonçait : « Repassez plus tard ». 

AEV 1920-31 Pêche à pied - Anne

Marco choisit son bouquet et s’avança vers la caisse mais à son passage une de ces grosses fleurs rouges qui ressemble à une marguerite inclina délicatement la tête pour attirer son intention. Il eut alors une pensée pour sa vieille amie Eléonore qui aimait tant le rouge. A Eléonore Marco confiait ses peines et elle savait si bien l’écouter, son « ostéopote » et elle lui était une amie fidèle depuis si longtemps.

AEV 1920-31 Girafe à vélo - AnneEn se baissant pour prendre la grande fleur rouge, Marco entendit une voix qui murmurait très doucement « Paul !». Intrigué, il regarda autour de lui. Il n’y avait personne de si bon matin, juste la vendeuse derrière son plexiglas. « Paul, Paul ! » disait une grosse fleur blanche. Marco ajouta une pivoine blanche à son début de bouquet.

Sur le trajet jusqu’à la caisse une rose jaune lui murmura « Claire ! », une primevère d’un violet agressif lui susurra « Louis ! » et « Jeanne ! » et un groupe de soucis chanta : « pense à la chorale ! » tandis que les tiges de papyrus lui glissaient à l’oreille « …et à ton atelier d’écriture ! »

Marco sortit du magasin avec une grosse brassée de fleurs et le cœur tout ramolli en pensant à tous ces ostéopotes qui lui faisaient la vie plus douce. Avec son vélo, il entama un grand tour du quartier pour déposer sur le seuil des maisons, la fleur achetée. Au cimetière, il mit une grande gerbe de glaïeuls sur la tombe de Marie et rentra chez lui, tout pensif.

Une fois revenu à la maison, il dessina de longues tiges sur des feuilles de papier blanc, à l’encre de Chine, des dessins doux aux contours fragiles et flous, comme ces amitiés lointaines dans un autre monde. Il les glissa dans des enveloppes, un mode de communication suranné mais si précieux.

Et pour sa grand-mère, il glissa un brin de muguet dans le livre qu’il lui porterait la semaine prochaine.

Alors il s’assit dans son fauteuil et s’endormit. Dans son rêve tous ses ostéopotes dansaient en rond autour de lui. Un sourire ravi se dessina sur son visage.

19 mai 2020

Les Petits papiers / Maryvonne

- Salut Vélin ! Comment vas-tu depuis que t'es recyclé ?

- Un peu chiffon et toi ?

- Oh ! Moi, le papier bristol, je suis complètement glacé. Te rends-tu compte que depuis le début de l'écriture on a fait du chemin vers le déclin ? Je ne te parle même pas des papyrus mais de tes ancêtres les premiers vélins en peau de veau mort-né. Voire même de fœtus. Écologistes, fermez vos yeux sinon nous n'aurons pas assez de papiers buvards pour sécher vos larmes. Tout va à vau l'eau ! Cependant, heureusement que nous avons eu ces parchemins pour nous transmettre notre histoire. Tiens ! Par exemple comme la révolte du papier timbré à Rennes en 1675.

- Tu as raison, mais voilà que la critique pleut aussi sur l'abattage des arbres pour notre famille Vélin plus moderne. Je ne vais pas te faire un croquis sur un joli papier dessin, ni un lamento sur un papier musique mais le recyclage il fallait sans doute y venir.

AEV 1920-31 Maryvonne Clairefontaine

- Oui, à cause des abus, souviens-toi des cahiers d'écolier des enfants. Comme la marque «Clairefontaine » avec ses lignes « Seyes ». Il n'y avait pas de place perdue. Même sur du papier bouffant on n'en perdait pas une miette. Les maîtres ne rigolaient pas avec le gaspillage. Il faut dire que pour les fournitures ils faisaient bien attention à leur papier monnaie.

- Quand-même nous allons vers notre disparition. Tu as vu pendant le confinement les attestations dérogatoires : les « Laisser-passer », les p'tits papiers, comme dit la chanteuse Régine. les vieux remplissaient leur papier pris dans le journal et pour les jeunes et les branchés c'était l'application sur smartphone. Voilà, notre époque papier doré est terminée. A la niche le papier couché, le papier de riz ou d'Arménie. Tu vois, j'ai bien raison d'être chiffonné !

- Mais non, ne sois pas si pessimiste : c'est le renouveau par… le papier toilette !

- Ah ! Ah ! T'es un sacré p'tit trou du c... toi !

18 juin 2019

Léon le caméléon toujours grognon / Dominique H.

AEV 1819-32 cameleon 1

Léon le caméléon 
est toujours ronchon.

Déjà il ne voulait pas être un caméléon
et en plus il déteste son prénom. 
Parce que, évidemment, on l'a appelé Léon.

Et puis ça le rend irascible
d'être invisible.
Il aimerait tant être rouge dans un arbre vert
ou bleu turquoise sur la terre
ou jaune citron dans les airs
mais plus il est grognon
et plus il est marron.
C'est un drame pour ce dragueur
qui voudrait chatoyer de couleurs,
qui, au lieu de passer inaperçu,
préférerait être un m'as-tu-vu.

Le second drame de ce reptile
est sa langue protractile :
elle se déclenche à toute vapeur
comme un ressort sauteur
et le pompon c'est qu'elle est collante,
gluante ;
alors comment oser
un baiser
sans craindre de rester à jamais collé
à l'être aimé ?
Certes il aspire à convoler
mais certainement pas à fusionner :
il tient trop à sa liberté.
Il ne veut pas non plus se mutiler
et se retrouver la langue coupée, 
à ne plus pouvoir parler.


AEV 1819-32 cameleon 2Comment savoir sans essayer ?
Surtout qu'il a repéré
sur le baobab d'à côté
une caméléonne discrète
qui l'observe en cachette
il sent pour elle un attrait
et se dit qu' il lui plaît.
Secrètement il l'a nommée
Dulcinée.

Comment établir le contact
avec cette créature délicate ?
Il en perd le sommeil,
auprès du psy prend conseil
pour garder son assurance
et le goût de l'existence
mais pas de recette miracle. 
Alors ? Consulter les oracles ?

Soudain l'ouragan se lève
et vient balayer ses rêves
il s'accroche à la ramure
pour résister à la tempête qui dure.
Oubliée Dulcinée !
Il faut survivre, s'accrocher.
Une rafale plus violente
le transforme en soucoupe volante ;
le voilà qui atterrit
tout étourdi
dans une touffe d'herbe verte
contre une créature inerte.

AEV 1819-32cameleon-seducteurIl reconnaît Dulcinée :
elle est grise et inanimée.
Léon instantanément se colore
et même se multicolore ;
ses doigts zygodactyles
se font doux et habiles
et caressent Dulcinée
jusqu'à la réanimer.
elle ouvre son œil protubérant
et reconnaît son soupirant.
Elle revit, lui sourit
et lui aussi.

C'est la fin de la tempête
ils ont le cœur en fête
ils grimpent dans leur baobab préféré
pour y mêler leurs destinées
et grâce à Dulcinée
Léon ne sera plus grognon
ni ronchon ni marron !

Publicité
L'Atelier d'écriture de Villejean
Publicité
Publicité
Derniers commentaires
Archives
Publicité