Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
L'Atelier d'écriture de Villejean
Publicité
24 novembre 2020

A comme Appia / Adrienne

Un secreto bien guardado, postal creada por dom - Vendu en vente directe - 21997665

               Ma très chère Berthe

Depuis que nous avons emménagé au 13bis rue des Canettes, je n’ai pas encore eu une minute à moi !

Mais tu le sais, j’attends la visite de ma chère sœur et comme tu le dis si bien : « Où va le temps qui passe? » Bref, j’espère que tu trouveras bientôt l’occasion de faire le grand voyage jusqu’en Provence pour venir admirer notre architecture de la Renaissance.

La carte postale jointe à ma lettre a été achetée au jardin Botanique à côté du palais : tu vois ce jeu entre la lumière et l’ombre? Avoue que tu veux voir tout ça de tes propres yeux !

Viens vite ! Tu verras, le silence ici est d’une qualité rare et je te montrerai l’autoportrait auquel je travaille. Je l’appellerai "Un papillon sur l’épaule’" je suppose que tu comprends l’allusion.

Si tu as des desiderata pour ton séjour ici, n’hésite pas à me le faire savoir.

C’est à ce moment-là qu’elle entend du bruit au salon, alors elle pose la plume et crie à sa fille :

– Clémentine ! Tu es encore en train de jouer au ballon avec ton dinosaure ? Tu sais bien qu’avec ses coups de queue il arrache le papier peint et abîme le plafond ! Combien de fois faudra-t-il encore te le répéter ?!

Publicité
24 novembre 2020

Le Déluge / Anne J.

Extrait de "Le Deuxième déluge" par Noé, le premier confiné :

« Tu vois, lors du premier déluge, j'ai sauvé des animaux dans mon arche mais quand le gouvernement et les scientifiques ont annoncé le deuxième déluge, j'ai réfléchi un peu.

La première fois, quand la pluie s'est mise à tomber, je n'y ai pas cru. Non, ça allait tomber ailleurs, là où ça avait commencé, là-bas en Chine. De toute façon,  on était les plus forts, ça ne nous atteindrait pas !

Quand l'eau a commencé à tremper nos chaussures, c'est la peur qui est arrivée, la peur de mourir ou de voir mourir les siens et la peur de ne pas pouvoir y échapper. On s'est alors dépêchés de faire des réserves, de sucre, de farine, de nouilles et on a surtout pensé à sauver notre peau et tant pis pour les autres. 

J'ai vite terminé les travaux de l’arche avec les moyens du bord et, au moment venu, j’ai pensé à ma famille et j'ai fait monter tout le monde. Mais les animaux ont commencé à se mettre en file et à frapper aux vitres de l’arche. Forçant les portes malgré les vigiles, ils sont entrés. C'est vite devenu trop petit, vous imaginez bien. 

Confinés et serrés comme des sardines, tous les occupants ont vécu 40 jours dans le bruit, les cris, les odeurs, la promiscuité, le bazar et la surpopulation. Jusqu’à ce jour où le gouvernement a sifflé la fin du déluge et où la colombe a fait revenir l'espoir.

On s'est tous précipités dehors, on s'est embrassé, on a fait la fête, encore et encore, tout l'été.

Appia 08 BEt là, voilà qu'on nous annonce un re-déluge, à nouveau tous confinés dans l'arche avec interdiction de mettre le nez dehors sauf justificatif de déplacement dérogatoire ! 

On a refait des réserves, on s'est remis à la peinture, au tricot, à l’écriture, aux mots croisés mais cette fois, les animaux allaient rester dehors. Entre temps, nous étions tous devenus végétariens et même végans pour protéger la planète. Avec les arbres, les plantes, les fleurs, pas de bruit, pas de cris, que des bonnes odeurs d'humus et de fleurs.

On avait bien compris la leçon : pour bien vivre ce deuxième déluge, il faut s'adapter ! ».

***

Question : Comment vivra-t-on le troisième déluge ?  

Appia 05B Entre le secret et le danger

Moi, quand les politiques ont annoncé le retour du déluge et prédit que la vague serait encore plus grosse, j’ai refusé de rentrer dans l’arche, j’y avais goûté la première fois, pas question d’y retourner : trop de vacarme jour et nuit, aucun espace d’intimité, pas moyen de dormir en paix, même avec des boules Quies, ni de respirer l’air pur dans cet espace clos et trop petit. 


Alors je me suis couchée dans mon lit-bateau et j’ai attendu qu’arrive le déluge. Le chat m’a rejointe dès que l’eau a effleuré ses pattes et s’est installé sur la couette et vogue la galère ! 

J’ai mis « La mer » de Debussy sur  mon vieux gramophone hérité de ma grand-mère et j’ai attaché le vieux kiosque du jardin à ma nouvelle embarcation. Le chien qui est fan de musique s’est établi gardien du lieu et nous avons commencé à dériver sur les flots.

Le vent a soufflé, la mer a grossi, l’orage a grondé, les éclairs et le tonnerre ont couvert la musique mais quel bonheur d’être là à emplir mes poumons de l’air marin !

J’ai salué de la main les passagers de l’arche et l’ai regardée s’éloigner.

« C’est pas la mer  qui prend la femme,  c’est la femme qui prend la mer, Ta Ta Tin ! ». 

24 novembre 2020

La Voix de son maître / Raymonde

Appia 05B Entre le secret et le danger

Eh ! La belle au bois dormant !

Hier soir tu as abusé du Campari
Et te voilà au milieu de l'océan,
Sur ton lit avachie !

Réveille-toi ! Bouge-toi!
Ne vois-tu pas que l'apocalypse est proche ?
Le temps est on ne peut plus moche
Et c'est très inquiétant :
Avis de mauvais temps !

Allô ! Allô quoi !
Je m'égosille dans mon gramophone
À m'en rendre aphone
Et rien n'y fait, peine perdue,
Tu ne réponds plus !

- Maîtresse, maîtresse ! Monique elle a avalé une bille, Jean a fait pipi dans sa culotte et ça a sonné pour la récré, on peut sortir maintenant que tu es réveillée ? On s'est bien amusés pendant que tu dormais mais le directeur, il a dit qu'il allait te virer !

24 novembre 2020

J'arbre comme cadavre (le grand voyage) / Jean-Paul

Appia 08 B

On leur avait prédit le pire, il n’y ont pas cru épicéarrivé. Entre ceux qui croyaient au réchauffement climatique et ceux qui n’y croyaient pas, ça a bien châtaignier. Que l’homme finisse par disparaître de la surface de la terre, laurier vous imaginé, vous ? Thuya pensé, toi ?

Avec la fonte des glaces, ils ont tous péri noyer, les joyeux schizofrênes. Hêtre ou ne pas hêtre, ils ne se poseront plus la question.

Nous, nous avions pris la poudre d’escampette. Mais il va être temps qu’on trouve une terre émergée. Ca fait quinze jours qu’il n’a pas plu et il fait soif pour tout le monde.

Notre commandant de bord, le grand Tamarinier nous a dit qu’il ne nous restait plus câprier. Ce serait dommage d’échouer cyprès du but. Restez seringats !

A l’aulne du bouleau qu’on a abattu pour fournir de l’oxygène à la planète il serait injuste que… Mais que crie la vigie dans sa canopée ?

- Terre ! Terre ! Un abri côtier plein de charme !

Sauvés ! Il eût été dommage que nos efforts n’eussent papayer ! La chêne de l’évolution va pouvoir continuer sur d’autres bases plus saines !


P.S. "J'arbre comme cadavre" est le titre d'un recueil de poèmes surréalistes de Léo Malet

24 novembre 2020

La carte postale /Jean-Paul

Mon cher Paul

Appia 10B La carte postale

Le Vésuve et l’Etna fument dans la cheminée car c’est l’heure de la pause des travailleurs précaires. La fumée de leurs cigarettes embaume de tabac blond l’atmosphère bourgeoise de la chambre qu’on m’a attribuée.

J’ai une vue imprenable, dans cette même cheminée, sur la baie de Naples et, en intermittence, sur le spectacle des orgies de Pompéi où nul jusqu’à présent n’a été enseveli. Mais bon ce n’est rien que du cinéma, une reconstitution de constitutions qui s’emboîtent les unes dans les autres.

Le programme de TV-Confinement et finalement très intéressant et c’est une très bonne idée d’avoir installé l’écran plasma dans la cheminée des chambres de l’hôtel. L’effet 3D avec odeur est très réussi. Surtout pour les orgies. Le parfum de ces dames nous prouve qu’on n’a pas attrapé LA maladie, qu’on est juste en détention préventive à durée indéterminée.

Je ne sais toujours pas quand je pourrai sortir de cette carte postale. Il paraît que le monde entier a été mis en quarantaine et que les voyages et sorties sont interdits partout à toutes et à tous.

Même la poste n’a plus le droit de faire circuler les courriers depuis que le virus a rendu le monde timbré.

Si tu trouves ce mot un jour, souviens-toi que je t’aimais bien.

Arthur

Publicité
24 novembre 2020

A surréaliste, surréaliste et demi ! / Maryvonne

Appia 04

Comme le paquebot dans sa bouteille de verre, comme Blanche-Neige dans son cercueil transparent, nous sommes tout à fait coupés du monde.

Nous attendons tous la liberté. Moi, ce n'est pas pareil, je sais qu'un jour mon prince viendra me délivrer de ce confinement. On a la chance que l'on mérite et j'ai été sage et obéissante. Il faut aussi savoir lire entre les lignes d'un discours. Je suis l'élue.

J'ai reçu un signe très fort : Prince Emmanuel de sa voix a annoncé l'ouverture des restaurants le 20 janvier, juste le jour de mon anniversaire. Si ce n'est pas un signe fort, ça ! Combien ? Ça ne se demande pas à une princesse mais il est vrai que je cumule quelques piges, quelques berges ou plus joliment dit quelques printemps, ce qui est un exploit en plein hiver.

Je suis comme la dame de Francis Cabrel du chiffre de Haute-Savoie. Si je vous donne cet indice d'immatriculation de voiture c'est que je suis pour l'auto-dérision à fond les pédales.

Quand même, je suis née après la guerre, je n'ai donc pas connu le couvre-feu ni l'autorisation de circuler, c'est une grande première et en cadeau je vais bientôt connaître la libération. Nous danserons dans les rues des rondes endiablées comme sur les documents d'époque en noir et blanc.

Nous nous remettrons en marche derrière mon prince qui m'aura enlevée sur son cheval de bataille, le libéralisme économique.

Avec le masque, il n'a pas pu me réveiller d'un baiser même si ça lui brûlait les lèvres. Par contre il m'a promis le retour des grands jours. Je sais, les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent.

Quand il a voulu revenir me chercher avec son carrosse doré on lui a interdit à cause des postillons qui se tenaient aux quatre coins et du cocher qui crachait par terre. Voilà pourquoi mon prince n'est pas venu et je sais que vous êtes déçu·e·s.

Autre déception : Maurice m'avait promis de pousser le bouchon de la bouteille pour libérer le paquebot. Comme c'était un paquebot à vapeur il n'était pas « covid-compatible ». Il faudra continuer à le regarder derrière la vitre et à se demander comment il est entré là. J'ai bien quelques ficelles pour la réponse. Si vous donnez votre langue au chat derrière le masque je ne pourrai pas le savoir sauf si vous avez un masque transparent.

Appia 16 Extrême jonctionAprès ces promesses et ces lendemains qui déchantent, dépitée, j'ai pris le voile. Je suis devenue « Sœur Corona de l'enfant déçu ». J'attends le dé-confinement à la gare de la nef centrale, à la cathédrale du trou perdu. Dans le silence ouaté j'attends un ange entre la lumière et l'ombre et je médite. Peut-être que là, dans mon train-train quotidien je vais voir où va le temps qui passe et je saurai si le monde sera bientôt remis sur les rails.

24 novembre 2020

La Martienne / Jean-Paul

Appia 09 B

Elle était là, toute simple, très grande, droite, vêtue de probité candide et de lin blanc mais pas naïve pour autant. C’était une guerrière particulièrement flamboyante.

Elle était là, toute simple, mais pourtant double, avec une lectrice portée sur le bout de sa traîne et sur la petite philosophie du matin, le goût de la famille, l’échange avec des livres-mondes qui la soutenaient dans sa marche.

Surtout aux il y avait la mer à notre porte et tout ce monde à parcourir, ces rencontres de hasard, ces villes à découvrir, ces liens qui se tissent et qu’elle entretenait d’une égale bonté.

Il y avait tant d’amour dans ses fondamentaux, tant d’humanité en filigrane que du moindre inconnu tombait la vigilance : chacun ne songeait plus qu’à l’avoir pour ange gardien.

Moi dans ce tableau-là j’étais, sur la gauche, détail, la cafetière ancienne, le café du matin. Le petit grain de charbon noir toujours apte aux billevesées, la cérémonie quotidienne qui donne force au démarrage ou qu’on trouve à midi propice aux confidences.

Quand elle me portait à ses lèvres je buvais du petit lait. Le fait que je m’étais, au fil du temps, transformé en ce vieux fourneau qui la réchauffait ne changea jamais rien à notre relation. Toujours elle semait des quantités d’étoiles à la suite desquelles je rêvais.

17 novembre 2020

Gwenola et l'octopus / Dominique H.

Ce texte constitue un des chapitres du roman entrepris la semaine dernière, "La  Mutation turquoise".

Gwenola M. est née en 1990, bien avant la mutation turquoise mais, avant de devenir Docteur en biologie marine, elle a été une enfant particulière. Elle s'est passionnée toute petite pour la mer. Depuis ses deux ans, « Tadic », son grand-père, Fanch de son prénom et facteur en retraite de son état, l'emmenait avec lui à chaque grande marée à la pointe de Mousterlin.

AEV 2021-08 Dominique mousterlin

Tadic était plus que son ancêtre ; Gwenola et lui étaient aussi amis comme cochons. Pendant qu'il fouillait les rochers avec son croc à la recherche de homards, de tourteaux et d’étrilles qui sur la côte sud de la Bretagne avaient tourné chèvres, Gwenola, elle, passait les deux heures dans les mares à observer tous azimuts : les crabes verts qui marchaient de travers, les tentacules verts et violets des anémones de mer qu'il ne fallait pas toucher, lui avait dit Tadic, parce qu'ils piquaient comme les orties. Les crevettes qui venaient lui chatouiller les orteils la faisaient rire comme une baleine. Elle aimait organiser aussi des courses de bernard l’ermite en les mettant à la queue leu leu et elle encourageait le plus rapide. De temps en temps Tadic relevait la tête et, ne la voyant plus, lançait :

- Où es-tu, ma crevette ? Je ne te vois plus, tu as encore marché en crabe ! ».

- C'est toi, Tadic, qui marches en crabe »

- D'accord, mais là j'avais une bonne raison parce qu’il y avait anguille sous roche, regarde : un congre ! ».

***

Un jour ensoleillé de septembre 1994, par coefficient 109, la marée commençait à monter, le panier de crabes était plein : des étrilles et un homard, il était temps de rentrer. Sur le chemin de retour, Tadic ne pouvait s’empêcher de taquiner encore quelques derniers rochers couverts d'algues.

- Tiens, encore un !» dit-il en sentant son croc qui résistait. Ça doit être un gros tourteau.

Puis, tout athée qu'il était, il s'écria :

- Santez Anna Béniguet ! Viens voir Gwénola ! Viens voir l'oiseau rare, le mouton à cinq pattes ! ».

L'enfant accourut vite.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? C'est pas un mouton, c'est pas un oiseau ! C’est quoi ? C'est un
monstre ? »

AEV 2021-08 Dominique O-rubescens

Puis après un temps d'observation et de réflexion :

- On dirait un paquet de congres amoureux ? Ou alors un serpent de mer avec un gros ventre ou c'est peut-être une grosse limace qui a avalé des couleuvres ? ».

- Rien de tout ça, ma belle ! C'est un poulpe ou, si tu préfères appeler un chat un chat, c'est un octopus ! Je n'en crois pas mes yeux ! J'en voyais quand j'étais enfant mais ils avaient disparu des côtes bretonnes depuis l'hiver rigoureux de 62-63, quand la mer avait gelé et que Mémé est morte ! ».

Gwenola regarde attentivement la drôle de bête.

- Je comprends pas, Tadic, tu as dis « otobus » mais je ne vois pas les roues? ».

Tadic se mit à rire comme une baleine.

- Oc-to-pus, Gwenola, pas otobus ! Pas de roues mais des ten-ta-cules, huit tentacules ! ».

Gwenola, très concentrée, ne dit rien, elle se répéta les mots dans la tête : « oc-to-pus, ten-ta-cule », puis de plus en plus vite « octopus, tentacule ». Mais voilà que la bête se mit à bouger un peu, à ramper, à se déformer, et surtout elle passa du marron au gris puis au bleu. « C'est vraiment un monstre » se dit Gwenola. Alors Tadic lui expliqua :

- Il change de couleur parce qu'il a peur ! Je vais le laisser retrouver sa liberté, la mer remonte vite et il pourra continuer à vivre sa vie et replonger, nager dans les profondeurs. ».

Puis ils firent étape chez Tadic à Fouesnant pour un goûter réconfortant de pain-beurre-chocolat, le temps pour le homard de quitter son habit bleu et pour les étrilles de virer du brun au rouge-orangé. L'opération mystérieuse du changement de couleur se passait dans le pen-ty mais Gwenola n'était pas autorisée à approcher l'énorme lessiveuse en zinc posée par terre sur un gros brûleur à gaz.

« C'est ma caverne de sorcier » disait alors Tadic en prenant sa grosse voix. Gwenola obéissait, surtout qu'elle se demandait vraiment si son grand-père n'était pas un peu sorcier puisqu'il pouvait changer la couleur des crabes et des homards.

AEV 2021-08 Dominique renault 5

Dans la Renault 5 turquoise, sur la route du retour, Gwenola se mit à chanter :

- Octopus-pus-pus, puce de mer ! Puce de mer-mer-mer, mère Michèle ! Mère Michèle-chèl-chèl, ch'est la vie ! Ch'est la vie-vie-vie, vis ta vie ! Vis ta vie- vista vie-vie vie, vis ta vie-vis ta vie-.vista vie-vie-vie, vis ta vie-vie-vie !»

Et Tadic renchérit :

- Vis ta vie, tu l'as dit, ma petite fille ! Ah ! Qu'est-ce qu'on rit le mercredi ! Nnous voici arrivés !».

Tadic gara la voiture devant le salon de coiffure. Ils y retrouvaient Marie, la fille de Tadic et la maman de Gwenola, Hervé, son papa, et Corentin, son grand frère de neuf ans. En déposant ses belles étrilles dans la cuisine ce jour-là, le grand père dit :

- Mercredi prochain, j'aimerais bien emmener Gwenola et Corentin à Océanopolis à Brest. Je pense que ça pourrait les intéresser. ».

Corentin dit qu'il préférait l'entraînement de judo, mais Gwenola sauta de joie. Marie et Hervé dirent oui d'autant plus volontiers que le mercredi était une journée chargée au salon de coiffure pour Marie et pour Hervé aussi : il travaillait à la caisse d'allocations familiales.

Cette nuit-là Gwenola dormit comme un loir et rêva de gros câlins avec un octopus multicolore qui lui faisait des gros baisers sonores. Désormais les mercredis de Gwenola seraient pendant de longues années des journées de la mer et du grand père.

AEV 2021-08 Dominique océanopolis

***

Le lendemain de la grande marée de septembre 1994, Gwenola passa sa journée, comme cinq jours par semaine, à l'école maternelle. Elle était en moyenne section et aimait bien l'école. Sa nouvelle maîtresse, Fabienne, aimait bien aussi Gwenola qu'elle découvrait chaque jour un peu mieux depuis la rentrée. C'était une petite fille à la fois calme et intéressée qui choisissait de se concentrer sur les puzzles dès qu'elle avait un moment libre. Ce qui surprenait Fabienne c'est qu'elle préférait dessiner des poissons, des crabes ou des bigorneaux plutôt que des bonhommes. D'ailleurs ses bonhommes étaient plutôt rudimentaires, elle en était toujours au stade du bonhomme têtard. Mais ce jeudi-là, Gwenola dessina un beau bonhomme avec une tête, deux gros yeux, sans cou mais avec un gros ventre, deux bras, deux jambes et aussi quatre longs appendices entre les jambes. Très fière elle alla le montrer à Fabienne.

AEV 2021-08 Dominique dessin-de-poulpe-pour-enfants-ecancerargentina

Le dessin déclencha une certaine perplexité chez la maîtresse car il y avait du progrès mais pas que !

- Oh ! Il est beau ton bonhomme ! En même temps, il est un peu bizarre !»

Gwenola lui dit

- Mais non, Fabienne, c'est pas un bonhomme, c'est un poulpe et même, si tu veux appeler un chat un chat, c'est un oc-to-pus, avec des ten-ta-cules, c'est Tadic qui me l'a dit ! ».

Fabienne qui venait d'arriver en Bretagne était plutôt ignorante des choses de la mer. Elle sortait aussi d’un stage sur l'observation des dessins d'enfants et le bonhomme de Gwenola l'avait percutée. Elle se faisait même du souci pour l'enfant et ses pensées s'embrouillaient entre grand père, octopus, pénis… C'était trop pour elle.

Elle avait eu du mal à s'endormir le jeudi soir et le lendemain, le vendredi, jour de passage de la psychologue scolaire dans l'école, Fabienne chercha à la rencontrer pour lui montrer le bonhomme de Gwenola. Anne, la psychologue, regarda attentivement le dessin, remarqua qu'il y avait des vagues, des rochers, le soleil et surtout elle reconnut la bête :

- Il est magnifique cet octopus ! ».

Fabienne se détendit. Le soir quand Hervé vint chercher sa fille à l'école, la maîtresse lui dit en rigolant :

- Je me coucherai moins bête ce soir ! Grâce à Gwénola, je sais maintenant ce que c'est qu'un octopus ! ».

AEV 2021-08 Dominique octopus 2

Grâce à cette anecdote devenue célèbre dans la famille, Gwenola put assumer tranquillement sa réputation de petite fille curieuse dans tous les sens du terme et son grand frère Corentin, depuis, l'appelait tendrement « Puce de mer ». A l'école, elle comprenait vite et s'ennuyait souvent alors elle dessinait sur ses cahiers en attendant que les autres aient fini.

Un jour elle apporta un livre qu'elle montra à Fabienne et lui demanda si elle pouvait le regarder entre deux activités. C'était un livre illustré sur la faune et la flore de l'estran que son grand-père lui avait offert. Fabienne trouva que c'était une bonne idée et parfois, mine de rien, en ouvrant le livre, quelle que soit la page, elle apprenait plein de choses. C'est ainsi que lui vint l'idée d'organiser avec ses collègues une sortie scolaire à Océanopolis.

Ainsi dès l'âge de quatre ans les rêves et les pensées de Gwenola naissaient déjà de la mer, et ce n'étaient que les premiers pas vers la recherche en biologie marine. 

3 novembre 2020

Mon oncle / Marie-Thé

AEV 2021-06 Marie Thé - Jacquot

Je me souviens de ce réjouissant jour de printemps, à l’époque où l’on ne connaissait pas encore le confinement. 

Je prenais l’air à ma fenêtre lorsque j’ai entendu mon oncle chanter à tue-tête «Elle court, elle court, la maladie d’amour… ». Perché sur son vélosolex avec Jacquot, son perroquet, enfermé dans une cage sur le porte-bagages, mon oncle zigzaguait entre les voitures et les camions.

La cage était-elle mal fermée ? Jacquot l’aurait-il ouverte avec son gros bec crochu ? Je me souviens de la stupéfaction de mon oncle lorsque l’oiseau s’est échappé en baragouinant « Amourrr… amourrr… ».

Le corps et la queue rouge vif, les ailes bleues déployées avec grâce, il volait au-dessus des toits, attirant les regards de tous les passants.

AEV 2021-06 Marie Thé - Mon oncleAhuri, mon oncle est descendu de son solex. Faisant fi de l’embouteillage qu’il provoquait, il a couru comme un dératé en criant « Jacquot ! Jacquot ! Reviens ! ».

Le bel oiseau s’est perché sur la fenêtre d’une mansarde en bredouillant « Amourr… amourr… ».

Mon oncle a grimpé les escaliers comme un dératé pour le récupérer. Le perroquet, toujours juché sur le bord de la fenêtre, témoignait sa passion à une perruche enfermée dans sa cage. Il marmonnait encore « Amourr… amourr… ».

Dix ans auparavant, j’avais fait la connaissance de cet oncle qui s’appelle Monsieur Hulot. Il rentrait d’un périple au Brésil et débarquait chez nous vêtu d’une chemise fleurie, d’un short rouge à pois et de chaussettes montantes sur des baskets jaunes. Bronzé, souriant, blagueur, il a déposé sur notre table une cage dans laquelle se trouvait un perroquet multicolore. Ma mère, mon père et moi avons éclaté de rire lorsque l’oiseau a jargouiné * : « Bonjourrrrrr, bonjourrrrrr… Je m’appelle Jacquot… ».

Les habitants de notre rue connaissent et apprécient Monsieur Hulot, considéré comme un farfelu, un extravagant dont les frasques mettent de l’ambiance dans notre quartier tranquille.

Quant à moi, j’ai une tendresse particulière pour cet oncle excentrique et déconcertant.


* Jargouiner : mélange de « jargonner » et « baragouiner » qui caractérise bien le langage de ce volatile. 

3 novembre 2020

Mon oncle / Maryvonne

AEV 2021-06 Maryvonne Tonton Jean 01

Vous savez bien que je n'invente pas mes histoires. Vous voulez que je parle de mon oncle ? J'ai ça sous la dent du pignon de mon solex.

Mon oncle ne s'appelait pas Tati même s’il aimait faire le Jacques et amuser ses neveux et nièces.

Mon oncle c'était tonton Jean avec pour patronyme Lanriec, un nom qui claque comme le drapeau breton sous la bourrasque. C'était un nom de hasard donné à son grand-père déposé et trouvé sur de la mauvaise paille devant l'hospice de Dinan. Est-ce cela être né sous de bons auspices ?

Qu'importe, tonton Jean avait un peu de Monsieur Hulot, grand et mince, la pipe à la bouche et quand il était de sortie le même petit chapeau.

Il avait le jeu de mot facile, adapté à notre niveau. Mais ses blagues à deux balles nous ravissaient et quand nous le rencontrions c'était « jour de fête ». Au restaurant il commandait des « cruautés avariées » et attendait la réponse du serveur avec gourmandise. « Le commerce faisait des innovations » nous racontait-il. Désormais le mode d'emploi pour ouvrir une boite de conserve serait à l'intérieur. Bien entendu il avait son bac (celui qui recueillait l'eau sous la gouttière). Ne maîtrisant pas l'anglais « Holiday on ice » était devenu pour lui« On y est on glisse ». Un de ses neveux épousa une jeune fille nommée De Sèze, il salua la famille en disant qu'il était lui aussi de 16 (1916).

Tonton Jean était un fou de la mécanique, voire même un artiste. Petit garçon il se mettait à quatre pattes derrière les voitures pour respirer les gaz d'échappement. A 6 ans, avec ma mère ils ont emprunté la voiture du père pour faire un petit bout de route. Il aurait adoré rouler avec sa moto sur un fil et terminer sa course sur un manège pour les enfants, lui qui n'en avait pas. Son seul but était de nous amuser avec ses blagounettes qui n'étaient jamais vulgaires.

Professionnellement il a toute sa vie entretenu et réparé les motos de la police mais pour ses loisirs il a été comme le dit un article « Un mécanicien-Joaillier ».

AEV 2021-06 Maryvonne Tonton Jean 02


AEV 2021-06 Maryvonne Tonton Jean 03Pensez donc : il a acheté une vieille « Simca 6 » de 1949 pleine de boue, l'a entièrement démontée et chaque pièce a été repeinte avant le remontage. Ce n'est pas sans faire penser à la photo de Doisneau montrant Jacques Tati devant ses pièces de vélo étalées devant lui.

Aujourd'hui cette petite merveille doit être au musée des voitures anciennes à Lohéac.

Il a choisi ma première voiture, une 2 chevaux d'occasion qui tournait comme une horloge en chantant « tatitati tatitata tontonton tontonton tontaine ».

Un jour c'est son moteur à lui qui a eu des ratés. Ce fut sa dernière farce.

 

17 novembre 2020

Mary Vaudage. - Le Chant du coq. Chapitre 2 / Marie-Thé

AEV 2021-08 marie-Thé chant du coq-

Résumé du chapitre 1 :

Les habitants de Tourneboule se lèvent habituellement après le chant du coq de la ferme des Neiges éternelles. Ce dimanche-là, Casanova n’a pas chanté, pas un seul cocorico pour donner le signal du réveil. Que lui est-il arrivé ?


Chapitre 2 – La vengeance de Cyprien

Contrairement aux autres jours, Cyprien a dormi comme un loir. Derrière ses persiennes, il épie la mini-société, serrée comme des sardines devant le camion du boulanger.

Il repère Sidonie qui, comme à son habitude, jacasse comme une pie. Il voit aussi Léon, fier comme un paon, venu acheter des chocolatines pour Violaine, sa femme, que Cyprien aime en secret depuis toujours.

Cyprien se demande comment discréditer ce voleur de cœurs venu d’on ne sait quel village. Léon, ce chaud lapin, malin comme un singe, a séduit Violaine, si sensible, si rêveuse. La pauvre petite est tombée dans ses filets.

Pétri de jalousie, Cyprien a trouvé un bouc émissaire. Il a bien l’intention de mettre un plan à exécution pour que Léon perde un peu de sa superbe !

***

AEV 2021-08 marie-Thé Tourneboule-Pendant ce temps, à la ferme des Neiges éternelles, Pauline et Julien pénètrent dans le poulailler, repèrent Casanova le coq, sur son perchoir, tourné vers la paroi, comme s’il battait froid à toutes les poules.

Pauline remarque qu’une poule a disparu, la plus jolie, la plus dodue, la préférée de Casanova. Mais que s’est-il passé ? Aurait-elle été volée ? Pauline aurait-elle oublié de la rentrer la veille ? Entre chien et loup, à la hâte, elle a enfermé ses volailles dans le poulailler.

Casanova s’en remettra, pense le fermier. On ne va pas s’apitoyer pour une poule qui a sans doute été dévorée par un renard, ce que d’ailleurs on découvrira plus tard en retrouvant des plumes et la carcasse de la poule rousse.

***

Le lendemain, aussi triste qu’un amoureux éconduit, Casanova est resté silencieux.

Il est temps pour Cyprien d’intervenir. Qui mieux que Sidonie, bavarde et langue de vipère, peut colporter une rumeur ? Il lui révèle qu’on aurait vu Léon sortir dans la nuit et revenir avec un grand sac qui aurait bien pu renfermer le coq !

La nouvelle fait mouche et n’a pas tardé à se répandre parmi les Tourneboulais prêts à avaler des couleuvres pour avoir quelques distractions dans ce bourg où il ne se passe jamais rien d’extraordinaire.

17 novembre 2020

Le Chantier de papa / Raymonde

AEV 2021-08 Raymonde Tata Roberte- Tatie, Tatie ! T’as-t’y vu la grue ?

- Oui, mon lapin, il y a un gros chantier qui démarre alors il y a une grue.

Eh oui, je me promène encore avec tata Roberte (soupir !!), qui m’avait planté à la fête foraine avec tonton Hulot. Aujourd’hui, elle m’emmène au parc zoologique. Maman dit que ça lui fait du bien au moral, qu’elle mettra ses chaussures à talons et sa jolie robe et que ça la sortira de son trou à rats.

- Mais non ! La dame qui a une jupe beaucoup trop courte pour elle, près du lampadaire, maman dit que c’est une grue, que c’est une honte et qu’elle a beau faire le pied de grue, elle n’a sûrement pas beaucoup de clients ! Je comprends rien !!! En tout cas quand je suis tout seul avec papa, il la regarde avec des yeux de merlan frit !

- Pfff ! C’est un drôle de zèbre, ton père !

- Non, la jeune voisine, elle m’a dit que c’est un chaud lapin !

AEV 2021-08 Raymonde grue- C’est une dame de mauvaise vie, elle ne casse pas quatre pattes à un canard alors quand tu la croises, tu baisses les yeux, tu restes muet comme une carpe et surtout, surtout tu fais ton signe de croix ! Promets- le moi, mon petit chat !

Je déteste quand Tata Roberte me donne des noms de bestioles, surtout devant mes copains, ils rient comme des baleines et du coup, je prends la mouche et je leur donne des noms d’oiseaux. Et puis avec tata Roberte, je m’ennuie comme un rat mort.

Ça me fait rire cette expression ! Tu crois qu’un rat vivant ça ne s’ennuie jamais ?

- C’est encore loin ?

- À vol d’oiseaux, nous sommes tout près.

Le problème c’est qu’on est à pied ! Nous arrivons enfin au parc zoologique. Je me dirige à pas de loup vers l’enclos des singes, j’adore ces animaux, ils sont facétieux (je viens d’apprendre ce mot).

On dit "malin comme un singe" mais c’est bien vrai ! Il y en a un qui a montré ses fesses à Tata Roberte, elle a poussé des cris d’orfraie, le gardien est arrivé et ça l’a bien fait rigoler.

AEV 2021-08 Raymonde grue 2- C’est une vraie poule mouillée, ta grand-mère !

- C’est pas ma grand-mère, c’est ma grand-tante. Avec mamie, on est copains comme cochons, avec tata, je m’ennuie comme un rat mort.

Le gardien se gondole Ringo (??? : il faut une grande culture musicale pour comprendre). Puis nous allons voir les fauves, ça donne la chair de poule. Les pauvres, l’expression « comme un lion en cage » se vérifie. Ils tournent, ils virent l’air aussi déprimé que Tata Roberte. Pourtant, elle est en liberté, elle !

J’ai faim, J’ai soif mais comme Tata Roberte a des oursins dans les poches, nous rentrons, moi en trainant des pieds et Tata en me râlant dessus.

Nous passons de nouveau devant le lampadaire de la dame à la jupe trop courte, mais elle n’est plus là. En revanche, la voiture de papa est garée juste devant, c’est bizarre. Nous habitons deux rues plus loin et il y a un stationnement juste devant chez nous.

Tata me ramène à la maison, maman me demande si ça m’a plu le parc. Je sens qu’elle n’est pas dans son assiette. Elle nous dit que papa rentre de plus en plus tard, qu’il y a peut-être anguille sous roche. Alors tata Roberte s’en mêle :

- Ma chère soeur, je ne veux pas être langue de vipère, mais il me semble que la voiture de l’autre (c’est comme ça qu’elle appelle mon père) est garée près de la grue.

- Ah ! Tu me rassures, Roberte. Il adore suivre l’évolution des chantiers, c’est pour ça qu’il rentre un peu tard mais gai comme un pinson, me voilà rassurée !

- Ma pauvre soeur ! Quand arrêteras-tu de faire l’autruche ?

Tata est repartie dans son trou à rats se coucher comme les poules. Mon père est rentré, ma mère lui a demandé comment évoluait le chantier. Il a dit qu’’il était loin d’être terminé ! J’aimerais bien qu’il m’emmène voir le chantier et pourquoi pas monter tout en haut de la grue !

AEV 2021-08 Raymonde - Chantier

5 mai 2020

L'alien / Eliane

Atelier La Croix 02-14 visuelarticle6-768x508

Hein ? Je suis censé connaître cet alien poilu ? Jamais rencontré de ma vie ! Il est effrayant non ? De quelle planète vient-il ? Comment ça « de la Terre » ? Alors de quelle profondeur insondable ? De quelle hauteur inaccessible ? Personne ne l'a jamais vu jusqu’à ce jour.

Comment ça « C'est moi » ? Vous plaisantez, j'espère ! Je suis beaucoup plus beau. Ma famille me le dit chaque jour.

Comment ça « C'est pour me faire plaisir » ?

10 novembre 2020

Do Houat. - L'Ere de la mutation turquoise / Dominique H.

Quatrième de couverture 

AEV 2021-07 Dominique - PhotoFunia-1605267005

Printemps 2019, trois bébés naissent en Bretagne, trois filles : Ida, Aziliz et Ayélé. Elles naissent avec une petite tache turquoise sur l'occiput et l'iris de leurs yeux est également turquoise. Au cours de l'année une cinquantaine de ces bébés particuliers naissent dans le grand Ouest mais aussi quelques cas sporadiques de par le monde. Il s'agit d'une mutation. Les généticiens et les chercheurs en biologie marine se mettent à travailler sur cette «mutation Turquoise» qui pourrait être d'origine épigénétique et, semble-t-il, en lien avec le phytoplancton.

Printemps 2020 un nouveau Corona virus SARS-CoV2 parti de Chine contamine rapidement la planète et tous les crédits de recherche seront consacrés à la course aux vaccins. Nos bébés turquoise ne préoccupent plus grand monde sauf quelques chercheurs un peu fêlés dont Gwenola M. Les bébés turquoise grandissent et, une fois l'agitation coronale passée, la recherche reprend. Leur cohorte est suivie de près par les chercheurs de plus en plus nombreux, et, en particulier les neurobiologistes.

2045, Ida a 26 ans : les bébés turquoise sont adultes, en bonne santé, et se révèlent particuliers au niveau cérébral, leur striatum préférant l'ocytocine, l'hormone du bonheur du groupe, à la dopamine, l'hormone qui nous fait rechercher notre plaisir individuel immédiat. Une deuxième génération naît et les mères mutées transmettent aussi la mutation turquoise à leurs garçons.

2070, Aziliz a 51 ans : la troisième génération va naître, la mutation se propage de façon exponentielle... C'est la nouvelle pandémie.

2100, Ayélé a 81 ans : comment va le monde muté ?

Ce premier roman a été écrit rapidement pendant le deuxième confinement, en période d'agitation médiatique et politique. L'écriture s'est alors imposée comme une réanimation mentale vitale. Dans cette fiction écrite au présent, l'auteure touche à la science, la poésie, la philosophie.

***

Chapitre 1 

200602 Nikon 048

Eté 2018, je nage avec délectation plage du Pont à Saint Malo. Palmes, masque et tuba, je m'offre ma balade aquatique préférée, le long des rochers avant la Pointe de la Varde, une brise de Sud-Est caresse la mer haute et calme, le soleil est au zénith, la température de l'eau à 21 degrés et celle de l'air à 28 degrés : paradisiaque. Je serais presque tentée de bénir le réchauffement climatique mais ma conscience ne me le permet pas, je sais que nous allons vers la catastrophe, vers le chamboulement d'écosystèmes bénéfiques. Déjà, en trente ans, je mesure la diminution de la biodiversité, je n'observe plus autant de poissons en me baignant : quelques lieux, parfois deux ou trois bars, de rares vieilles. Cet été, ce que je vois le plus, ce sont les bancs de maquereaux serrés les uns contre les autres dans une chorégraphie dynamique, chatoyante, et aussi la danse ondulante de leurs proies, les lançons. Je ne me lasse pas de suivre le ballet fluide et gracieux de ces petits poissons aux éclats turquoise et argentés et aujourd'hui je les trouve particulièrement colorés.

AEV 2021-07 Dominique - Palais des congrès de Vannes

Septembre 2018, Palais des Congrès à Vannes, colloque annuel du Réseau Périnatal de Bretagne, le dernier congrès pour moi avant que je ne tire ma révérence sur la scène professionnelle. Je me réjouis d'y retrouver mes deux bonnes amies sages-femmes, Brigitte de Quimper et Christiane de Rennes. Cette année, je suis un peu stressée puisque je figure avec elles sur le programme des communications du colloque. Avec Brigitte et Christiane, nous avons décidé, voici quelques mois, de nous lancer pour une observation étonnante sans savoir où cette aventure allait nous mener. Bien que le texte de notre communication ait reçu l'aval des organisateurs, nous avions conscience de risquer le ridicule mais, au fil des mois, nous étions de plus en plus déterminées. Nous allions intervenir en tant qu'observatrices d'un curieux phénomène pour ensuite refiler le bébé aux scientifiques. Nous avions intitulé notre exposé ainsi : « Trois bébés aux yeux turquoise nous interrogent ».

***

200602 Nikon 041

Cette aventure remonte à notre randonnée rituelle de printemps où nous retrouvons notre bande des Semelles de feu, le temps d'un week-end. Comme d'habitude nous marchons en discutant de tout et de rien et voici que Brigitte, un peu excitée, nous dit en s'adressant à Christiane et moi :

- Les filles j'ai un scoop ! A ma dernière garde, j'ai mis au monde une petite fille un peu particulière : en accompagnant la flexion de la tête sous la symphyse pubienne, j'ai vu qu'elle présentait sur l'occiput une tache turquoise, oui, vraiment turquoise, de la taille d'une noisette. J'étais surprise, mais, tout se passant bien, je n'ai rien dit aux parents sur le moment. La naissance s'est déroulée normalement et j'ai déposé Ida, c'est son prénom, sur le ventre de sa mère, l'offrant à l'émotion et au bonheur de ses parents. Je veillais à la sortie du placenta quand j'entendis le père s'exclamer, émerveillé :

- Oh elle ouvre déjà les yeux ! Oh ils sont turquoise ! C'est incroyable cette couleur !».

Je souris à ces paroles d'accueil des parents à leur enfant, mais je me disais aussi « oui, cette couleur turquoise est vraiment incroyable, je n'ai encore jamais vu ça ! ».

Christiane interrompt alors Brigitte d'un : « C'est bizarre, il m'est arrivée la même chose en mars, Une petite fille aussi, Aziliz, même tache turquoise que tu décris sur l'occiput et, comme Ida, des yeux turquoise ! ».

J'interviens à mon tour « Et moi, le huit mars, j'ai aidé à naître une petite fille qui est née avec une tache turquoise au-dessus de la nuque et aussi des yeux turquoise. Elle s'appelle Ayélé et elle est noire, elle est magnifique !».

Derrière nous un copain marche seul, Lucas, un pédiatre attaché à une consultation de génétique. Notre conversation l'extrait de ses pensées et il nous interpelle :

- Les filles, j'ai d'abord cru que vous déliriez, que vous aviez encore pris vos tisanes de champignons préférés mais l'observation de trois nouveau-nés présentant la même particularité, sur un territoire circonscrit, et sur une courte période est un événement et mérite une enquête génétique, c'est le protocole ! ».

Brigitte répond :

- Tu crois, Lucas ? C'est nécessaire de troubler les parents ? Leur enfant va bien, comment va-t-on leur annoncer ça? ».

Lucas a une réponse claire.

- Je m'en occupe, j'ai l'habitude. Il existe un texte explicatif destiné aux parents d'enfants à particularité, il est très bien fait et, selon la procédure, je mets le réseau périnatal en copie. C'est en rapprochant des évènements inhabituels et en cherchant à les comprendre que la recherche avance.

***

La particularité a été jugée mineure, les enfants se développent normalement mais les Semelles de Feu se retrouvent tous les six mois et se racontent leurs anecdotes. Qui sait, votre petite histoire va peut-être rejoindre la grande ? D'ailleurs, vous devriez préparer un texte pour le colloque de septembre à Vannes. Sérieux, pensez-y !».

Depuis Lucas nous donne des nouvelles, l'enquête génétique est lancée mais il faut attendre de longs mois pour avoir les premiers résultats. Le jour du colloque notre communication ressemble plus à une anecdote de sages-femmes un peu illuminées qu'à une avancée génétique quelconque, bien que Lucas soit quand même co-signataire de la communication. Noyée parmi de nombreux exposés sérieux, notre histoire extraordinaire ne marque pas les esprits. Mais, à l'issue de la journée nous respirons mieux et, à défaut de faire avancer la science, nous évitons au moins la rétention d'information. Je vais pouvoir partir en retraite sereinement et je rêve déjà à mon prochain long été à Saint-Malo.

200525 265 013

***

Avant Noël, Lucas nous envoie un mail disant brièvement qu'il y a du nouveau et nous adresse en pièce jointe un article de génétique en anglais sur la découverte d'une nouvelle mutation sur le chromosome X. J'y vois un retour poli à l'envoyeur sans mesurer l'intérêt de l'article scientifique, d'autant plus que l'anglais n'est pas ma tasse de thé. Ce courriel met au contraire Christiane en émoi et c'est qui elle réveille mon intérêt pour notre affaire. Elle est toujours en activité et lit la newsletter du Réseau périnatal : la dernière fait état de la naissance d'une cinquantaine d'enfants « turquoise » en Bretagne mais aussi de quelques cas sporadiques de par le monde. De nombreux laboratoires de génétique sont au travail et ont établi des contacts avec des laboratoires de recherche en biologie marine. L’anecdote est en train de devenir une affaire très sérieuse, et ce n'est que le début.

En Janvier 2019 Ouest France, interview en dernière page, un bel article sur « Gwénola M., une quimpéroise, chercheuse en biologie moléculaire au laboratoire de BIOM de Banyuls-sur- Mer ». Maintenant que je suis en retraite, j'ai le temps de lire le journal. Il se trouve que la mère de Gwenola, coiffeuse à Quimper, a comme cliente la mère d'Aziliz, le deuxième bébé turquoise. Lors d'un week-end breton en juin, la mère de Gwenola lui parle des yeux turquoise d'Aziliz. Ecoutant sa mère lui raconter cette histoire extraordinaire, la chercheuse ressent alors une connexion neuronale explosive dans son cerveau, une sorte de décharge électrique intense. Instantanément elle branche le récit de la tache turquoise du bébé à ses recherches du moment au laboratoire de Banyuls.

AEV 2021-07 Dominique - Banyuls

Gwenola M. travaille sur les « bloom », ces efflorescences intermittentes de phytoplancton et leur contamination virale chronique. Elle a découvert une mutation qui rend certaines cellules résistantes aux virus. Les cellules devenues résistantes ont acquis, par le biais d'une nouvelle enzyme, la capacité de dégrader des oligo-éléments de cuivre et d'aluminium et les cellules. La chercheuse se souvient de son émerveillement quand elle a découvert sous son microscope l'incroyable couleur des cellules turquoise. Gwenola M. et son équipe ont publié leur découverte dans un article de la prestigieuse revue scientifique internationale Science Advances fin 2018, en précisant que les travaux en sont à leur début.

Un groupe de travail de recherche pluridisciplinaire dénommé, « Turquoise » se constitue alors. Des chercheurs en micro-nutrition et des neurobiologistes du cerveau rejoignent les généticiens et les biologistes moléculaires, ainsi que des sociologues. Le réseau périnatal est aussi connecté au groupe Turquoise. Les pièces du puzzle des recherches fragmentées commencent à s'imbriquer les unes aux autres et des hypothèses s'ébauchent. Mais printemps 2020 un événement planétaire sidère le monde entier : un petit Coronavirus contamine en quelques mois quelques millions de personnes, paralyse l'économie et les crédits des laboratoires sont tous fléchés sur la mise au point de vaccins.

Heureusement quelques fêlés de laboratoires résistent encore au chant des sirènes des multinationales de l'industrie pharmaceutique engagées dans la course au vaccin, et continuent à chercher à comprendre le lien entre les cellules turquoise du phytoplancton et les petites filles turquoise. Le début de réponse est épigénétique, c'est à dire à la fois génétique et environnemental.

Des chercheurs en micro-nutrition ont établi par enquête du comportement alimentaire que les mères de ces petites filles sont très gourmandes de maquereaux sous toutes ses formes : grillé, en rillettes, fumé, mariné au vin blanc. Les premiers bébés turquoise sont nés au printemps 2019 et je me souviens maintenant des pêches miraculeuses de maquereaux durant l'été 2018. Je me souviens aussi que cet été-là j'avais noté que les lançons étaient plus turquoise que l'été précédent

Les généticiens ont trouvé chez les mères des filles turquoise une micro-mutation sur le chromosome X qui ne s'exprime que lorsqu'il y a deux chromosome X donc chez les bébés filles seulement.

AEV 2021-07 Dominique - maquereau

Les sociologues qui se sont intéressés à l'environnement humain des mères mutées ont retrouvé dans leur entourage proche un pêcheur de maquereaux (conjoint, père, frère, ami, voisin...). Ils ont aussi étudié la répartition géographique des bébés turquoise et s'ils ont pu rattacher le premier foyer à la baie du Mont Saint Michel, la propagation s'est faîte ensuite sur les côtes bretonnes puis en Bretagne puis dans le monde entier.

AEV 2021-07 Dominique - ADNLes chercheurs en biologie marine savent depuis longtemps que la baie du Mont Saint Michel est particulièrement riche en phytoplancton. Les amateurs des moules délicieuses de la Baie le vérifient régulièrement. Les scientifiques connaissent aussi la chaîne alimentaire du maquereau : au stade larvaire et juvénile, ce poisson se nourrit essentiellement de phytoplancton et des micro-crevettes du krill, le zooplancton. Adulte, le maquereau nage la gueule ouverte et se nourrit de petits poissons : sardines, sprats, lançons qui eux même se nourrissent de phytoplancton. Et le maquereau fait partie de la chaîne alimentaire des êtres humains, dont certaines femmes enceintes : vous me suivez ? Les sages-femmes observent les bébés aux yeux turquoise, les chercheurs observent les cellules mutées turquoise au microscope, c'est la chaîne de la science, en l'occurrence, le mystère de l'hélice de l'ADN turquoise.

10 novembre 2020

Sophie de Ségurine - Le Général Krapovine / Adrienne

Adrienne - photofunia-1605092390

La célèbre Sophie dévoile ici celui qui a été sa source d’inspiration pour le personnage du général Dourakine: il s’agit de son oncle préféré, le général Krapovine.

Dépêchez-vous de commander le livre qui vous dira tout sur une des plus belles figures de son œuvre romanesque!

Une petite mise en bouche ?

On arriva à Gjatsk à sept heures. L’auberge était mauvaise : des canapés étroits et durs en guise de lits, deux chambres pour cinq voyageurs, un dîner médiocre, des chandelles pour tout éclairage. Le général allait et venait, les mains derrière lui ; il soufflait, il lançait des regards terribles. Personne ne lui parlait, de crainte d’amener une explosion de colère ; mais, pour le distraire, on causait entre nous.

« Le général ne sera pas bien sur ce canapé, mon ami ; si nous en attachions deux ensemble pour en faire un lit ? »

Le général se retourna d’un air furieux. Je m’empressai de dire :

« Quelle folie, ma chère ! le général, ancien militaire, est habitué à des couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu’à Sébastopol il ait eu toujours un lit à sa disposition ? La terre pour lit, un manteau pour couverture ! Et même parfois la neige pour matelas, le ciel pour couverture ! Le général est de force et d’âge à supporter bien d’autres privations. »

Le général était redevenu radieux et souriant.

« C’est ça, mon ami ! Bien répondu. Ces pauvres femmes n’ont pas idée de la vie militaire. »

Sophie de Ségurine, Le général Krapovine, éd. Fotofunia, 2020, p.12 (incipit).

10 novembre 2020

Dédé Rha-Siné. - Les Pissenlits par la racine / Raymonde

PhotoFunia-1605473863

4ème de couverture :

Qui vient chaque nuit saboter les pousses de pissenlits de Violette ?

Qui lui en veut à ce point pour saborder ses recherches ?

Elle fait appel à la police pour résoudre cette bien fâcheuse affaire et l'enquête va nous amener à découvrir de bien étranges pratiques scientifiques.


Début de l'histoire :

PhotoFunia-1605473769Nom : Pâquerette
Prénom : Violette
Née le : 31 mai 1959 à Tournus.

- C'est votre vrai nom, Pâquerette ?

- Oui, Monsieur le commissaire.

- Profession ?

- Chercheuse en légumes atypiques.

- Mais encore ?

- Eh bien, c'est moi qui ai mis au point les petits pois carrés, le potifleur, le chouron…

- ???

- Pour mettre de la poésie dans nos assiettes. Pour faire chanter la popote !

- D'accord, d' accord ! dit-il en levant les yeux au ciel et en pensant très fort «On a à faire à une foldingue !» Bon , quel est votre motif de mécontentement ? Pourquoi voulez-vous porter plainte ?

- On me sabote ma recherche sur les pissenlits sans racine !

- ?????

- Oui, je veux à tout jamais supprimer cette sinistre expression : "manger les pissenlits par la racine" alors je me suis lancé ce défi de créer des pissenlits sans racine et "on" me détruit mes plants, piétine mes semis ! Il faut que cela cesse, vous comprenez, Monsieur le commissaire !

Il n’en croit pas ses oreilles mais pour évincer la foldingue, il fait appel aux deux désoeuvrés.

- Inspecteur Harry Cossec et Sergent Oscar Ottrapé, je vous mets sur le coup.

Et voilà nos deux compères chargés de l'enquête.

Ils ne s'attendaient pas à une plongée au coeur d'un monde scientifique aussi déjanté.

13 octobre 2020

A l'antenne / Eliane

AEV 2021-05 Eliane Daumier

- Maître Dupond-Durand, vous êtes l'avocat de ce criminel interné à Fleury-Mérogis sous haute surveillance. Vous n'avez aucun état d'âme à défendre un individu de cet acabit ?

- Comme vous le savez dans notre démocratie chacun a le droit d'être défendu. Du coup ce Buffalo-Débile a le droit d'être représenté comme n'importe quel autre péquin.

- Le procureur est, comme vous, un homme de grande envergure. Vous pouvez vous attendre à un bras de fer qui pourra rester dans les annales puisque chacun de vous va monter au créneau.

- C'est clair. Les faits sont complexes et les victimes très nombreuses qui ont perdu la vie dans d'atroces circonstances.

- Espérez-vous un verdict en faveur de l'accusé ?

- C'est hautement improbable.

- J'ai le sentiment que vous partez perdant.

- Du grand n'importe quoi ! Je ne suis pas dans cet état d'esprit.

- Donc vous allez monter au créneau dès les premières séances ?

- Certainement. Il faut que ce procès ait un grand retentissement. Il faut que ce criminel soit le dernier de son espèce.

- Vous vous attendez donc à ce que ce Buffalo-Débile soit condamné à la peine capitale. Vous le souhaitez même. Pourtant vous avancez des arguments en sa faveur. N'est-ce pas contradictoire ? Voire même surréaliste ?

- C'est pas faux. Mais comme je vous l'ai dit chacun a le droit d'être défendu. Et dans l'entourage de l'accusé on attend beaucoup de moi. On attend justement que la peine soit allégée. Il me faudra beaucoup jouer sur la corde sensible des jurés, parler de l'enfance de Buffalo par exemple. Je vais simplement jouer ma partition avec une précision de métronome.

- Dans le public, la foule des anonymes, c'est un concert de protestations, une énorme grogne contre votre personne.

- Oui c'est vrai, il va falloir y mettre un bémol.

- Je vous remercie M° Dupond-Durand d'avoir répondu à mes questions.

13 octobre 2020

L'Atelier d'écriture de Villejean / Anne-Françoise

Mes bien chers scribouilleurs, mes bien chères scribouilleuses de Villejean, de Rennes, de France et de Navarre et d’au-delà,

Je prends la parole devant vous ce soir pour vous inviter à nous rejoindre, nous, les scribouilleurs et scribouilleuses de la salle Mandoline de la Maison de Quartier de Villejean tous les mardis soir de 18 h 30 à 20 h 30.

Pourquoi ? Eh bien, je vais vous le dire tout de suite : parce que c’est que du bonheur ! C’est clair !
Pourquoi ? Eh bien, je vais vous le dire : parce que j’adore, c’est clair !
Pourquoi ? Eh bien, je vais vous le dire : parce que c’est clair… 

Jean-Paul the Boss

Bon, je vais vous expliquer comment ça se passe. D’abord, Jean-Paul, notre chef d’orchestre, nous donne le la : la consigne qui parfois génère des soupirs ou un concert de protestations voire une monstrueuse cacophonie entre ceux qui demandent des explications sur cette consigne, ceux qui estiment qu’elle est trop contraignante et ceux qui pensent qu’elle ne l’est pas assez ! Et Jean-Paul doit donner de la voix pour qu’il n’y ait pas de couac. L’animation bat donc son plein un petit temps, pour la forme, puisque chacun joue ensuite sa partition, silencieusement ou presque, avec son crayon, pour une totale improvisation.

Après environ une heure, Jean-Paul siffle la fin de la création. On passe alors au temps où chacun lit son texte. Et là, scribouilleurs, scribouilleuses, c’est énorme ! J’adore, c’est clair ! C’est juste énorme ! A partir d’une même consigne, on aboutit à des textes très différents.

Parfois, c’est frais, c’est adorable. C’est un quotidien revisité tout en poésie. On savoure, on écoute, on se délecte…

Parfois, c’est décalé, complètement décalé ! Du coup, on sourit. Ce peut être surréaliste et même plus. J’ai envie de demander à mes co-scribouilleurs et co-scribouilleuses de la salle Mandoline comment ils ont pu penser à ça. La fantaisie bat son plein. J’adore !

AEV 2021-05 200929 285 010

D’autres fois encore des textes jouent sur la corde sensible, souvent délicatement, discrètement. C’est l’ADN qui est là, pianissimo, les émotions qui reprennent la main.

D’autres fois, c’est un son de cloches plus revendicatif, une critique sociale, une grogne liée à des événements ou à nos politiques, jeunes loups ou pas, qui nous jouent du pipeau ! Du coup, le rire est plus moqueur.

D’autres fois, j’hallucine ! C’est du grand n’importe quoi ! c’est énorme : jeux de mots, idées folles, situations improbables, tout y passe et même plus, c’est clair ! De quoi placer les scribouilleurs, scribouilleuses de ces textes sous haute surveillance tellement c’est déjanté. Et là, c’est clair, franche rigolade !

Et vers 20 h 30, Jean-Paul siffle la fin de la récréation. Faut-il avoir peur de l’atelier d’écriture de la MQV ? Non ! C’est clair. C’est l’atelier incontournable pour tout scribouilleur, scribouilleuse qui se respecte ou pas. Tout à fait. C’est clair.

Anne-Françoise (2)Après le temps de lecture, il n’y a pas de critique : il ne s’agit pas d’un atelier de travail pour améliorer son écriture en revoyant sa copie. Le but est d’abord de s’amuser, non de viser des progrès dans la rédaction pour un projet particulier. C’est un atelier où on ne risque jamais de fausses notes.
Et comme vous le savez sûrement, tellement les rires dans la salle Mandoline doivent résonner dans les couloirs de la MQV, dans Rennes et bien au-delà, il y a une joyeuse ambiance, les scribouilleurs-scribouilleuses s’entendant comme des larrons en foire. C’est ce qui me donne l’occasion de dire « Merci infiniment » à tous pour ces bons moments.

Alors, scribouilleurs, scribouilleuses de Rennes, de France, de Navarre et au-delà, j’ai envie de dire « Rejoignez-nous »… quand le gngngngnminus aura disparu, pour qu’on puisse dépasser la jauge de 8 !

 

N.B. La jauge est effectivement limitée à huit personnes ces temps-ci à cause du gngngngnminus. 
N.B. Les photomontages sont de Maryvonne. 

2 juin 2020

Ne pas oublier / Raymonde

Liste de la vieille dame du dixième étage à son aide-ménagère : Ne pas oublier

AEV 1920-33 Raymonde Vador

- Ne pas oublier de racheter du papier toilette
En grande quantité ;

Ne pas oublier de racheter spaghettis et coquillettes
Par paquets ;

Eh ! Francine !
Ne pas oublier la farine
Pour faire de la bonne cuisine !

- Mais pourquoi tout ça ?
Vous en avez déjà tout un stock ?

- J’ai oublié,
Je crois que je débloque !

Ah ! Si, il va y avoir une nouvelle vague !
Nou-ou-ou-velle vague
Comme disait la chanson
Et vogue la galère ! 

3 novembre 2020

Mon tonton / Raymonde

AEV 2021-06 Raymonde - Mon tonton

Mon tonton est un original.
Il habite une maison spéciale.
Il a tendu un fil d'acier
Pour mettre son singe à lécher !

- Monsieur Hulot, je vais me fâcher !
Lui dit sa voisine outrée
Vous êtes d'une vulgarité ! ».

- Veuillez m'excuser :
Ma langue a fourché !
Ne faites pas la tête,
Tous les jours, c'est jour de fête !"

Pour fuir la maréchaussée
Qui refuse qu'à plus d'un kilomètre
Vous alliez
Avec votre auto-autorisation
Et que de chez vous, vous vous absentiez
Plus d'une heure, sinon attention
"CONTRAVENTION !"
Il a décidé de les défier.

Hulot et son jacquot 02 C la Maison de mon oncle partie gaucheIls ne vont pas se méfier
Et l'attendre bien cachés.
Mais lui, il est haut perché :
Sur son solex, il va traverser.

Et il réussit à leur échapper
Pour une bien belle virée
La tête dans les nuages.

Ils sont cinq dans les embouteillages
Cinq silhouettes toutes noires.

- Messieurs les agents, à ce soir !
Je vais la ville sillonner
En sifflant et m'amusant
Pendant que vous vous intoxiquez
Aux gaz d'échappement !

Prendre de la hauteur
Face à une situation insensée
Est le moyen le plus sensé
De résister à la morosité
De garder sa bonne humeur
Et voir la vie en couleur !

4 novembre 2019

C'est pas ma faute ! / Maryvonne

AEV 1920-07 Maryvonne c'est pas ma faute 1

C'est pas ma faute si je fais des fautes,
des fautes d'orientation.

Emmène-moi, même pour un aller simple,
Montre-moi le chemin,

Je dirais même plus, donne-moi la main.

C'est pas ma faute si je tourne à gauche quand mon chemin va à droite.

 C'est pas ma faute si j'ai peur d'aller dans la montagne,
j'ai moins de repères que dans ma campagne. 

Écris-moi les étapes, si tu me l'expliques, je marcherai jusqu'au vieux chêne.

AEV 1920-07 Maryvonne c'est pas ma faute 2Est-ce là que l'on pendouilla Pierre et sa Jeannette avec ?

 C'est pas ma faute si l'évasion commence à ma porte,
Si je dévie parce que traverse le chat ou si j'entends l'oiseau.

C'est pas ma faute si je rencontre toujours des têtes connues :
Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas
Et voilà que m'arrête la conversation.

Ma mère me disait : « Ne t'en fais pas on revient toujours »
Mais chaque fois j'hésite s’il y a une patte d'oie !

AEV 1920-07 Maryvonne c'est pas ma faute 3C'est pas ma faute si je suis plus bête que l'alouette
qui trace son ciel direct,

Plus bête que les oies sauvages
Qui jouent l'émigrant au mois de mai, au mois de l'amour.

C'est pas ma faute si je tourne deux fois autour du rond-point,
Si les panneaux indicateurs ne font pas mon bonheur.

Pourquoi mon Dieu mon cerveau est monté à l'envers ?

C'est ma faute
Si je ne comprends rien aux cartes routières ?

Avec tout ça j'avale des kilomètres pour trouver la fête des amis au clair de lune.

C'est pas ma faute si pour avancer il me faut des injonctions : Allons traverse, descends l'escalier. Mais chaque fois je ne sais pas pourquoi.

AEV 1920-07 Maryvonne CalimeroAlors devinez mon remède ? J'ai fait amour-mariage avec un géographe qui sait toujours de quel côté de la rivière il faut aller ! 

Buvons à la santé de ceux qui savent se diriger !

Mais comme l'évasion c'est ma passion, il faut bien que je roule ma bosse et mon carrosse.

Si un jour vous me voyez perdue, vous direz : C'est pas d'sa faute ! 

2 octobre 2018

Les prénoms de la Maison de quartier de Villejean / Dominique H.

AEV 1819-04 Dominique affichepcm2En 1975, j’habitais à Villejean depuis six ans. Et je peux vous dire que c’était alors un fief du Marxisme-Léninisme-Maoïsme. Mes voisins en étaient. Du moins nous le suspections parce que c’était secret. Ils étaient dans la clandestinité. Le jour ils ne laissaient rien paraître mais la nuit ils s’agitaient. Rien de plus normal puisqu’une partie de leur activité était l’agitation politique.

Clandestins ! Quel destin ! Se rendre à sa réunion de cellule en arborant un air très naturel ! Les sympathisants qui prêtaient leur appartement étaient priés de déserter au moins trente minutes avant l’heure de la réunion. Il n’eût pas fallu qu’ils croisassent, en sortant, les vrais militants.

Un jour j’eus l’honneur de passer du stade de sympathisante serviable à celui de militante responsable.

La nuit de mon intronisation le chef de la cellule me demanda de choisir mon nom de guerre. Sur le calendrier, ce jour-là, c’était Mandoline. Ca m’a bien plu. C’était moins austère qu’Ursule qui rimait pourtant avec cellule. Mandoline au moins ça rimait avec « clandestine » et aussi avec « coquine ».

AEV 1819-04 Dominique Mandoline

Pendant nos réunions très sérieuses, nous échafaudions des stratégies de propagande pour nous lier aux masses. Dans la journée nous avions le devoir politique d’être des travailleurs sérieux, d’apprendre au peuple à oser s’exprimer, par exemple, dans les syndicats.

AEV 1819-04 Dominique Clarté rouge

Un des mots d’ordres préférés de notre patron, Gaston, était : « La parole est à celui qui la prend ». Ca c’était vrai le jour, sur notre lieu de travail. Mais lors des réunions de cellule, c’était autre chose. Il fallait vraiment avoir quelque chose d’important à dire sinon Gaston intervenait sèchement en disant : « Si ta parole n’est pas plus belle que le silence, ferme-la ! ».

Evidemment les voisins qui en étaient ne soupçonnaient pas que j’en fusse aussi, les cellules étant parfaitement étanches. C’était une vie austère, très austère. Alors il fallait bien survivre. Nous avions pour cela des stratégies de noyautage et chaque cellule, du moment qu’elle restait fidèle à la ligne, pouvait faire preuve d’imagination.

Alors un soir Gaston annonça l’ordre du jour : « infiltration de la toute nouvelle Maison de quartier de Villejean ». C’était important de contrôler la culture du peuple. L’un de nous, tout frais émoulu de la pépinière maoïste de l’IRTS, avait postulé à la direction de la Maison de quartier et bingo il avait décroché le poste. Son nom de guerre était Fiacre mais évidemment personne ne le savait et dans le civil il s’appelait Jean-Pierre comme tout le monde.

Un jour, bien après, quand l’organisation fut dissoute, il nous raconta que, comme plusieurs militants, il avait fait ses classes au petit séminaire, et même au grand, et que le saint de sa paroisse de centre Bretagne était Saint-Fiacre. Fiacre-Jean-Pierre avait quand même besoin de rigoler pour compenser le sérieux de sa mission. Il eut alors une idée qui le faisait rire clandestinement. Eh oui, il ne pouvait pas expliquer ce que ça avait de drôle puisque c’était strictement interdit de dévoiler le moindre secret de la vie clandestine.

Au premier Conseil d’Administration de la Maison de quartier, Jean-Pierre-Fiacre endossa très sérieusement son habit de directeur. Il proposa comme idée consensuelle – il faut ménager la susceptibilité du peuple – de prendre au hasard, sur le calendrier, des prénoms pour désigner les salles. « Ca donnera une note joyeuse et poétique à ce quartier à l’architecture quelque peu carrée et qui en aurait bien besoin ! ».

AEV 1819-04 Dominique Fiacre

Il avait bien préparé sa réunion et puis annoncé d’un air très naturel :

- Je propose par exemple Mandoline le 3 février puis Gaston le 7 mars puis Fiacre le 22 mars puis Auguste le 1er août, Rosalie le 3 septembre, Marius le 25 septembre et Achille le 13 décembre.

Au fur et à mesure qu’il prononçait les prénoms un observateur averti aurait pu détecter un soupçon d’étonnement, d’amusement, de stupeur chez certains membres du C.A. Evidemment, en tant que noyauteurs disciplinés, les six membres de la cellule s’étaient présentés très naturellement au CA, l’un comme jouer de volley, l’autre comme cinéphile, le troisième comme saxophoniste, la quatrième comme prof de yoga, le cinquième comme animateur d’atelier d’écriture, et la sixième comme comédienne.

Le comble c’est qu’ils n’ont même pas pu pas piquer un fou-rire à six puisque tout ceci devait rester clandestin ! Ce soir-là, en rentrant du C.A. j’ai eu comme un déclic. J’ai pris mes claques et mes cliques : j’ai défroqué !

AEV 1819-04 Dominique salles

9 juin 2020

De mal en pie / Raymonde

Attendez, voilà ce qui s’est passé :

La pie, l’agasse,
Est partie en chasse
De beaux bijoux.
En toc ou en or, elle prend tout.

Elle a vu la fenêtre ouverte,
Sur le bord, elle s’est posée.
Belle occasion offerte
Pour aller voler.

murmure_temps 0037 réduiteVoler ?
Oui, dérober
Piquer, subtiliser
Si vous préférez.

Du piano, elle s’est approchée
Elle a sursauté.

- Ah ! Ah! Ah ! Je pleure de me voir
Si vilaine en ce miroir !
Je suis laide à pleurer,
Moche à faire les oiseaux détaler.
La chirurgie esthétique
C’est comme les volets électriques,
Ça défigure les façades,
Ça les rend maussades.
On m’a surnommée " Casse ta fiole "
Et tout le monde rigole.
Éteignez cette caméra
Je ne veux plus être filmée.
Ciel ! Il ne manquait plus que ça
Mes bijoux se sont envolés !
Au voleur ! Au voleur !
Quel malheur !
Il faut les retrouver !

La pie s’en est emparée,
Ça a été filmé.

La police a été alertée,
Elle a tenté de l 'arrêter
Mais elle leur fait la nique
Avec les breloques
De bric et de broc
Et "Casse ta fiole", défigurée,
De ses bijoux dépossédée,
S’est pour toujours confinée
Et a cessé de chanter.

Bien triste sort
Que celui de la Cas... !

3 novembre 2020

Mon oncle / Anne-Françoise

Hulot et son jacquot 02 C la Maison de mon oncle partie gaucheMon oncle habite un beau quartier où vivent aussi de belles voitures joliment colorées et bruyantes. Il y a souvent des embouteillages tintamarresques quand le caviste du quartier débouche ses bouteilles de cidre bouché.

Il a un solex qui s’appelle Alex et qui exerce quotidiennement les réflexes de mon oncle. Avec lui, il va partout même au bout de ses rêves les plus fous… Ils ont déjà voyagé en Gastéropodie du sud, au Crapaugreyou oriental et vers les îles de l’archipel d’Olombomopépé. Que c’était beau !

Il a ses quartiers dans un bel immeuble de plusieurs étages, sans ascenseur, avec des escaliers qui ne font pas mal aux pieds surtout depuis qu’il a décidé de les monter avec son solex. Il n’oublie jamais de l’encourager : « Allez, Alex, allez, monte-moi ces trois volées de marches ! En haut, je t’offre à boire un café au lait, tu ne l’auras pas volé, olé ! ».

Au pied de chez lui, il y a Lulu, un gentil lampadaire qui aime faire la causette avec Annabelle la belle poubelle et avec tous les toutous tatoués du quartier qui viennent près de lui se soulager quand ils en ressentent le besoin… C’est beau, l’amitié !

Mon oncle vit seul, sans ma tante qu’il n’a jamais croisée à la croisée des chemins vu qu’il habite en ville et ne prend jamais de vacances 1. Ce qui explique qu’aucune tente ne le tente. Il préfère l’hôtel mais n’aime pas celui près de chez lui, mal fréquenté par des banquiers qui ont l’air de voleurs (à moins que ce ne soit l’inverse).

Mon oncle n’est pas très causant, sauf avec Alex, Lulu et Annabelle. Souvent, aux réflexions qu’on lui fait, il ne pipe mot et fume sa pipe ou joue Rameau au pipeau. Le pipeau, c’est plus pratique que le piano pour jouer de la musique sur un solex. Mon oncle est résolument pratique.

AEV 2021-06 Anne-Françoise Hulot et son solex

Mon oncle remplit chaque jour son attestation dérogatoire de déplacement (ou attestation de déplacement dérogatoire ou déplacement d’attestation dérogatoire ou dérogation d’attestement de déplaçatoire), ah, que c’est compliqué ! Mon oncle est pratique mais a tendance à inverser les choses. Le docteur a dit qu’il était dysalexique  2 , du coup, c’est Alex qui fait les papiers : il ne pédale pas dans la semoule quand il faut avoir le permis de sortir, Alex. A cette occasion, je précise qu’il n’y a pas besoin de permis pour conduire un solex. Curieusement, mon oncle ne se trompe pas de sens pour s’assoir sur son solex (sauf une fois où il a pris un sens interdit !).

Mon oncle fait sa lessive tous les lundis. En plus du pipeau, il joue du tambour de sa machine à laver. C’est assez bruyant mais le résultat est satisfaisant (ou l’inverse). Mon oncle est un musicien pratique. Mon oncle n’a pas de sèche-linge. Il préfère faire comme l’archiduchesse, celle qui avait beaucoup de chaussettes. Il met son linge à sécher à l’air. Mon oncle a l’air d’être écologique dans ses pratiques.

Hulot et son jacquot 02 D la Maison de mon oncle partie droite de la page 1

Mon oncle a suspendu son fil à linge au-dessus de la rue. Le lundi, il suspend ses chaussettes et des parapluies pour éviter que les passants goûtent les chaussettes qui gouttent (le jus de chaussettes de mon oncle persiste au lavage). L’ennui, c’est que mon oncle suspend les parapluies à l’envers… Le mardi, c’est pour le reste de son linge. Le mercredi, il met des lampions qui s’allument la nuit venue et qu’il enlève le jeudi. Le vendredi, il accroche des banderoles des commerçants du quartier qui font leurs réclames : « Pieds de cochons aux goûts tout mignons chez votre boucher préféré », « Des babas aux prix les plus bas à la pâtisserie Dupain », banderoles qu’il retire après le marché du samedi. Le dimanche, il accroche des cloches, clochettes, grelots qui tintent au moindre coup de vent et donnent un air de fête à la rue qui accueille un concert de klaxons le reste de la semaine…

C’est ce même fil à linge qui lui permet d’effectuer sa sortie quotidienne. Pas besoin d’utiliser 3 ou 4 étages plus bas le passage pour piétons pour se rendre au parc des Buttes de Froidmont. Avant de traverser avec Alex, il vérifie juste en regardant bien à droite puis à gauche (ou l’inverse) qu’il n’y ait ni avion ni hélico à passer et, tel un funambule fumant du pipeau sur son fil à linge, file vers les hauteurs du parc dans un petit nuage de fumée s’échappant du tuyau d’Alex tout heureux de s’échapper…
 

Hulot et son jacquot 02 E la Maison de mon oncle partie droite de la page 2

1 Ses magnifiques voyages étaient des voyages professionnels : voyages d’étude onirique pour lui et, pour ce qui concerne Alex, voyages pour l’essence ciel.

2 Un comble pour lui qui est si pratique et plein de bon sens !

9 juin 2020

La Longue nuit / Josiane

Jamais on ne vit printemps aussi particulier. Il faisait bon, certes, mais c’était une douceur cotonneuse. Nous étions comme dans une bulle, sans le moindre souffle d’air. L’atmosphère était chargée d’odeurs douceâtres, atténuées par rapport à ce que l’on connaissait habituellement en pareille saison.

murmure_temps 0036 détail 01

Les oiseaux étaient moins nombreux et leurs chants étouffés, comme pris au piège par un ennemi invisible. Au jardin les plantations végétaient, le jardinier s’inquiétait. Puis, les légumes se mirent à pousser longs et fins, de hautes tiges comme le haricot géant du conte. C’était comme si ils cherchaient la lumière, comme si ils avaient été cultivés sous une serre trop petite et sans jamais prendre l’air.

Puis, vinrent les premiers flocons ; pas de neige, non, nous étions au printemps tout de même. Des flocons doux comme le coton et ne ressemblant à rien de ce que nous avions connu jusque-là. L’étonnement fit alors place à la stupeur. Tous les savants se penchèrent sur ce phénomène, chaque continent était touché et ce fut la course à qui trouverait la cause et bien sûr le remède. La terre était malade. Quel mal inconnu venait de la frapper ? Tel était l’objet de leurs recherches. Ils avaient l’habitude des maladies touchant les humains, mais la terre ! Il n’y avait pas de spécialiste.

Et puis, ce fut la nuit. Le soleil ne fit plus son apparition au matin. La nuit et toujours ces flocons se découpant désormais sur un paysage plongé dans le noir. La vie se poursuivait pourtant, tant bien que mal. Les besoins devenant plus importants, il allait falloir produire plus d’électricité. Or, c’était impossible. Le gouvernement dut prendre l’affaire à bras le corps; Il édicta un état d’urgence. De nouvelles règles virent le jour. Ne s’éclairer qu’à la bougie sauf cas d’urgence impérieuse pour la sauvegarde d’une vie humaine. Des rondes seraient effectuées par les forces de l’ordre afin de faire respecter cette consigne. Mais, des bougies le pays n’en produisait plus suffisamment, il avait laissé à la Chine le soin d’assurer ses besoins, peu nombreux, depuis les années 30 au XXIème siècle.

Alors on remit en fabrication cet objet devenu précieux mais la matière première manquait et plus question d’importer, tous les pays étant touchés et faisant face aux mêmes contraintes. Alors certains d’entre nous vécurent dans le noir car, nature humaine oblige, de petits malins avaient dévalisé les rayons de bougies par crainte de manquer. Les fabricants firent preuve d’inventivité, on utilisa toutes les matières premières possibles pour produire cet objet devenu indispensable. Plus question de cire d’abeille, elle viendrait vite à manquer. Plus de plantes, plus de pollen, plus de cire…et on ne savait pas si cet état de fait durerait longtemps et même si il prendrait fin un jour.

AEV 1920-34 Josiane - Bougie 2

On se tourna vers la cire d’insectes, ce qui fit la fortune d’un passionné qui élevait des petites bêtes pas très ragoûtantes et qui était considéré jusque-là comme le «zinzin» du village. Du côté des chercheurs, toujours rien, ils avouaient leur incompétence face à ce phénomène complètement inédit.

Et puis, il y avait l’absence de fleurs, plus rien ne poussait et les fleurs ne faisaient pas exception. Une épaisse couche de coton recouvrait les sols désormais stériles. L’absence de beauté fut tout aussi douloureuse que l’absence de lumière. Il y avait déjà un mois que la maladie s’acharnait sur la planète et nous commencions à nous demander quand tout cela prendrait fin car nous ne pouvions pas imaginer le contraire. Nous avions droit à trente minutes de télévision ou d’internet par jour. A l’occasion de ces moments tant attendus, nous regardions des images d’avant, pour nous remplir de ces merveilles qui nous étaient désormais refusées.

Durant cette période, on vit aux informations la reine ELISABETH II faire un discours à son peuple sous un immense luminaire à pampilles désormais inutile, éclairée par d’énormes cierges empruntés à la cathédrale de Westminster.

AEV 1920-34 Josiane - Bougie 1

 

On vit des roses sous globe qu’un chercheur étudiait sous une atmosphère particulière pour essayer de les acclimater à des régions où elles ne poussaient pas naturellement et cela nous procura un plaisir infini.

Nous sûmes que nous n’étions rien sans la lumière du jour, rien que de pauvres petites choses qui allaient devoir réinventer leur vie jusqu’à ce que la science ou la nature remette les choses en ordre.

Puis, un matin, une lueur apparut à nouveau. Les flocons tombèrent moins nombreux et l’espoir se mit à renaître. Cela faisait cinquante-deux jours que nous vivions dans le noir.

murmure_temps 0036 détail 02De jour en jour les matins s’éclairaient un peu plus, les flocons cessèrent même de tomber, nous n’osions plus y croire. Frileux, le gouvernement cependant lâcha un peu de lest, les bougies restaient de mise mais seulement à partir de 22 heures.

Puis, un matin, le soleil se leva sur un ciel bleu. Ce ciel que nous ne regardions plus avant, nous sembla le plus beau des spectacles. Il ne nous restait plus qu’à pelleter le coton, retrouver la terre nourricière et tirer une leçon de ces jours vécus dans la pénombre.

Nous avions bon espoir, tout le monde avait compris que notre terre est belle, qu’elle nous comble chaque jour de ses bienfaits, oui, c’était sûr, la leçon porterait ses fruits.

Et puis, tout redevint comme avant, en pire !!!!!!!!

 

Publicité
L'Atelier d'écriture de Villejean
Publicité
Publicité
Derniers commentaires
Archives
Publicité