Tante Léonie discutait avec Françoise en attendant Eulalie. Tante Léonie avait vu passer Mme Goupil dans sa robe de soie et sans parapluie. Elle risquait bien, si elle allait loin et s’il pleuvait, de se faire tremper. Peut-être, peut-être.
Ma tante se frappa le front. Elle se demanda si Madame Goupil était arrivée à l'église après ou avant l'élévation. Elle devait penser à le demander à Eulalie.
Elle regarda le ciel et le gros nuage noir qui arrivait.
« Il allait pleuvoir avant la fin de la journée, c'était sûr. Il faisait trop chaud » énonça Françoise. Ma tante rétorqua que le plus tôt serait le mieux car si l'orage n'éclatait pas son verre d'eau de Vichy ne passerait pas. Pour elle c'était beaucoup plus important que l'état de la robe de Mme Goupil.
- Et puis, dit ma tante Léonie, quand il pleut sur la place, pas moyen de s’abriter.
Elle pâlit tout à coup en regardant l’heure.
-Mon Dieu, les vêpres ont commencé et je n'ai pas pris ma pepsine ! Pas étonnant que mon eau de Vichy ne passe pas !

Elle se précipita sur un livre de messe à la riche reliure pour lire au plus vite les textes sacrés auxquels elle ne comprenait pas grand-chose, préoccupée de savoir si la pepsine prise longtemps après l’eau de Vichy pouvait encore la faire descendre au bout de trois heures.
La pluie s'était mise à tomber, martelant doucement les carreaux.On fit tinter le grelot de la porte du jardin.
- Allez donc voir, Françoise !
- C’est Madame Amédée (ma grand-mère). Elle a dit qu’elle allait faire un tour.
-Ça ne m'étonne pas d'elle, dit ma tante. Il pleut à verse ! Il faut toujours qu'elle se distingue ! J’aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors par ce temps.
- Madame Amédée, c’est toujours l'inverse des autres, dit doucement Françoise.
Plus tard, avec les autres domestiques elle dirait « madameAmédée est vraiment cinglée ! ».
Ma tante soupira : « Eulalie ne viendra plus !»
- Mais il n'est que quatre heures et demie ! dit Françoise
- Que quatre heures et demie ? Mais j’ai été obligée de soulever le rideau tellement il faisait sombre ! Il fait déjà presque nuit à 4 h 30 huit jours avant la bénédiction des moissons ! Le bon dieu doit être en colère après nous ! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop oublié le Bon Dieu, il se venge !