« En fait » et « Du coup » sont dans une galère. Ils n’en peuvent plus d’être utilisés à tout bout de champ. Ils sont usés, au bout du rouleau.
En fait se jette à l’eau. C’est qui qui reste ? Du coup, c’est Du coup, Ducon ! C’est juste du grand n’importe quoi ! C’est clair, Marie-Claire !
Cela vaut il le coup de perdre la vie (moins trash que mourir, trépasser, passer l’arme à gauche, rendre l’âme ?) par trop de succès ? En fait a disparu, il ne reste que Du coup. La charge est lourde et en même temps il savoure son succès, il est le seul, il tient le haut du pavé !
Mais voilà qu’insidieusement apparaît "Et en même temps" ! Celui-là commence à prendre beaucoup de place, surtout depuis que notre Président (Manu, pas le camembert !) l’a remis sur le devant de la scène !
- Faut-il avoir peur de l’invisible ennemi ? Je dis non et non et en même temps si et si ! - Je dis qu’il y a des masques pour tout le monde et en même temps... heu... - Je vais vous dire toute la vérité et en même temps...euh...
Il ne sait plus sur quel pied danser. Jean petit qui danse, Jean petit qui danse, sur un pied il danse... Sur un pied ? Mais on perd vite l’équilibre ! Hé, Manu, tu descends (dans les sondages ) ? Du coup le danseur sur un pied se retrouve dans la galère lui aussi et ils sont nombreux à le rejoindre.
Rame, rameurs, ramez ! Qui sera le prochain à se jeter à l'eau ? Se jeter à l’eau, ce n’est que du bonheur si elle est chaude et turquoise sous les tropiques mais si c’est dans l’eau d’un puits sans fond ? On ne remonte jamais ! Ça fait froid dans le dos !
La beauté est dans l'oeil de celui qui regarde. La beauté ne serait donc que subjective, ne concernerait que le sujet observant, sans tenir compte de l'aspect physique répondant, ou non, aux canons de beauté reconnus par tous du sujet observé ? Alors la question se pose, qu'est-ce qu'un être, un paysage, un objet beau ?
Les canons de beauté seraient-ils une question d'équilibre, d'harmonie flattant la représentation interne que le sujet observant se fait du sujet observé ?
L'affirmation de la phrase « La beauté est dans l'oeil de celui qui regarde » semble dire que chacun a sa propre idée des proportions harmonieuses, de l'équilibre des lignes. Pourtant nous sommes unanimes à reconnaître que tel site naturel est beau, agréable à contempler. Alors pourquoi n'est-ce pas forcément le cas pour la beauté d'un être humain ?
Il est vrai que pour ces derniers beaucoup d'éléments entrent en jeu : le charme, le sourire, l'oeil qui pétille, la conversation, la façon de se mouvoir, la grâce.
Bien sûr il en faut pour tous les goûts, c'est sans doute pourquoi la nature (Dieu pour certains) nous a faits tous différents. D'abord cela permet de se différencier, de se reconnaître pour que chacun trouve ce qui le séduit en l'autre.
Pour apprécier la beauté il fallait un élément de comparaison, son opposé, des traits disgracieux, des personnages repoussants, c'est pourquoi Dieu créa la laideur dans un geste oblique.
L'animateur distribue à chaque participant·e dix cartes postales, rédigées et postées, de sa collection personnelle. Il demande de les utiliser, recto ou verso, isolément ou de manière globale, pour écrire une lettre à leur sujet ou à partir d'elles. Il demande simplement de changer les noms et les prénoms qui figurent sur les versos.
Chaque nouvelle de Raymond Carver, écrivain et poète américain (1938-1988) comprend un titre, une première phrase et une dernière phrase (autrement dit un incipit et un excipit)
L'animateur donne à choisir entre ces neuf possibilités :
Titre : Obèse Début : Je suis chez ma copine Rita. On boit le café, on fume et je lui en parle. Fin : Ma vie va changer. Je le sens.
Titre : En voilà une idée ! Début : On avait fini de dîner et cela faisait une heure que j’étais assise à la table de la cuisine, dans le noir, à le guetter Fin : J’ai usé de termes plus crus encore. Des choses que j’aime mieux ne pas répéter.
Titre : Vous êtes docteur ? Début : Quand le téléphone se mit à sonner, il sortit précipitamment du bureau Fin : Tu es là, Arnold ? dit-elle. Tu n’as pas l’air dans ton assiette.
Titre : Personne disait rien Début : J’ai entendu leurs voix dans la cuisine Fin : Je l’ai extirpée du panier et je l’ai prise entre mes mains. Je l’ai serrée précieusement.
Titre : Pourquoi l’Alaska Début : Ce jour-là, Carl finissait à trois heures Fin : Puis il resta là, à l’affut du moindre son, du plus petit mouvement.
Titre : Cours du soir Début : Mon mariage venait de capoter et j’étais sans travail Fin : Les deux bonnes femmes n’étaient plus là quand je suis sorti et il n’y avait guère de risques pour qu’elles soient là à mon retour.
Titre : Qu’est-ce que vous faites à San Francisco ? Début : Tout ça n’a rien à voir avec moi Fin : Ca fait partie du boulot comme le reste ; et moi, le boulot, plus il y en a plus je suis heureux.
Titre : La peau du personnage Début : Quand le téléphone sonna, il était en train de passer l’aspirateur Fin : Il arrivait aux dernières lignes d’une nouvelle.
Titre : Pourquoi, mon chéri ? Début : Cher monsieur Fin : Pourquoi avez-vous fait cela ? Dites-moi pourquoi je vous en prie. Bien sincèrement.
Il demande d'écrire une nouvelle ayant ce même titre, ce même début et cette même fin et se rapportant à un tableau choisi dans une monographie de la collection "Regards sur la peinture" consacrée à Goya, Brueghel, Canaletto, Raphaël, Michel-Ange, Canaletto ou tout peintre dont l'activité est antérieure au XIXe siècle.
La dernière fois qu’Anatole est venu à Saint-Malo, c’était à Quai des bulles, le festival de bandes dessinées. Tout le monde a été gentil avec lui à part quelques enfants qui se sont moqués de ses grandes oreilles. D’autres ont très bêtement ahané « Hi han ! Hi han ! » mais un papy savant a dit en latin « Asinus asinum fricat » en faisant se toucher les têtes des deux garnements.
Anatole a été très content d’entendre parler en latin, une langue qu’il a apprise il y a très longtemps, quand il habitait chez Madame Rostopchine et qu’il écrivait ses mémoires, les siennes, pas celles de la comtesse de Ségur. Vous l’aurez compris, Anatole est un âne savant.
Mais aujourd’hui, hodie, ici et maintenant, hic et nunc, Anatole est triste : le festival est fini. Post festivalum animal triste est. Et surtout, son maître a disparu. Plus personne à l’horizon L’âne espère qu’il ne s’est pas noyé dans le port ou que, s’il y est tombé, il aura eu la force et la volonté de flotter. Nautilus Nemo fluctuat nec mergitur.
- Vous n’auriez pas vu un garçon brun avec un maillot blanc rayé de bleu ? - Si c’est Arnaud Montebourg en marinière que tu cherches, bougre d’âne, sache qu’il est parti ailleurs monter sa petite entreprise qui ne connaît pas la crise !
- Philémon ! Philémon ! se lamente Anatole intra muros dans Saint-Malo qui s’endort. - Vas-tu bientôt cesser ton boucan, espèce de bourricot ? lui lance la fée Clochette.
Mais est-ce réellement la fée Clochette ? Elle a bien des ailes de libellule dans le dos mais sa petite robe est de couleur orange et… elle n’a plus de jambes !
- Excusez-moi, Madame la fée, mais je cherche mon maître qui a disparu. Ne l’auriez-vous pas vu ? Et, pour répondre aux questions que se posent les six lectrices et le lecteur de ce conte, comment vous appelez-vous ? - Je suis la fée Claudette et je connais ton maître parce que j’ai de la bouteille, de la mémoire, une bonne bibliothèque et que j’ai lu toutes vos aventures dessinées par le génial Fred pour Pilote « mâtin quel journal ! ». Viens passer la nuit chez moi et demain matin nous partirons à sa recherche. Ton maître a été emporté par une vague alors qu’il faisait l’andouille sur le sillon pendant la grande marée. Il est vivant mais loin. Pour le retrouver, nous devrons voyager.
La fée Claudette habite au deuxième étage d’une maison bourgeoise à l’intérieur des remparts de Saint-Malo. L’escalier est raide. Anatole a détesté en grimper les degrés mais finalement la fée Claudette était si avenante, la demeure si accueillante bien qu’un peu humide que l’âne est bien monté, comme il se doit dans toute histoire qui respecte les traditions et n’a pas peur des clichés. Il a bandé toutes ses forces et est parvenu à se hisser dans le home sweet home de la fée.
Le lendemain a trouvé Anatole et Claudette quelque peu emmêlés, rapport aux folies qui ont suivi leur absorption de nombreuses coupes de Champagne. « Ben quoi ? a dit Claudette en se réveillant, il fallait bien fêter le Quai des Bulles, non ? ».
Après le petit déjeuner la fée a déroulé un grand tapis et a demandé à Anatole de se percher dessus.
- C’est un tapis volant. Nous devons aller ce matin arrêter l’anticyclone des Açores. - On va lui passer les menottes ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a fait ? - Ne pose pas des questions stupides, si tu es vraiment un âne savant. Emporte plutôt de la lecture pour le voyage.
Anatole s’est installé sur le tapis avec « La Critique de la déraison pure » d’Emmanuel Conte. Il a trouvé ce livre dans les toilettes de Claudette. Eh oui, même sans jambes, les fées vont aux toilettes grâce à leurs ailes et elles adorent y lire des livres détournés de l’Enfer (liberate me ex inferis).
Claudette a prononcé une formule magique du genre « Abaque crade à bras djoubi djouba Hocus Pocus cuniculiculture carpe diem et lapin noctem » et alors, par la fenêtre grande ouverte, le curieux équipage est parti à l’aventure.
Ils ont beaucoup discuté, ils ont fait des pauses quand le moteur du tapis broutait et qu’Anatole avait besoin d’en faire autant. Puis ils ont survolé l’Océan Atlantique, ses lettres magiques, enfin, celles du bout du mot « Atlantique » parce que finalement, le cyclone contestataire n’est pas si éloigné que ça de la roche tarpéienne où pousse le cannabis en contrebande des plates-bandes du couvent de Marguerite Gautier qui tousse comme un cochon (necnon margaritas ante porcos, Athos, Aramis et Dumas fils).
(image de Plonk et Replonk)
Ils sont enfin arrivés au-dessus de l’île de l’anticyclone et Claudette a fait descendre le tapis. Si vous ne l’avez jamais vu auparavant, il faut que vous le sachiez : l’anticyclone est un grand phare au sommet duquel tourne une vis sans fin. Une ogive nucléaire garnie de six grands panneaux solaires est perchée dessus et tourne en permanence. Dans les contes pour enfants, on les appelle les six pales et la fourbie
- Allez, Anatole, à toi de faire le vent contraire !
L’âne s’est souvenu d’un diaporama qu’on lui avait envoyé récemment au format Powerpoint dans sa boîte de messagerie électronique. On y voyait la reine d’Angleterre, le pape, des traders à parapluie, des Ecossais en kilt et des jeunes femmes en robe légère qui affrontaient avec plus ou moins de succès le vent fripon qui soulève les jupons.
Quand il s’est trouvé, à ce souvenir, complètement pété de rire, il a soulevé sa queue et a lâché un vent à décorner les bœufs. Alors l’anticyclone s’est arrêté. Philémon est sorti de la petite maison à droite du grand phare.
- Beau 6 ! Où étais-tu passé ? - Mais, Philémon ? C’est toi qui as disparu pendant le festival Quai des Bulles à Saint-Malo ! Et je m’appelle Anatole ! - Saint-Malo ? Mais ça n’existe pas ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu pédales dans le yaourt ou quoi , Maxime ? T’as brouté de l’herbe à la maison bleue ? - La fée Claudette t’a vu te faire emporter par une vague géante. Heureusement, elle a pu me véhiculer jusqu’ici en tapis volant. - La fée Claudette ? C’est qui ? Mon pauvre Beau 6 ! Tu as dû recevoir un coup sur le crâne pour raconter pareilles inepties ! Quelqu’un t’aura fait le coup du père Claude François ! - C’est une fée en costume orange qui n’a pas de jambes et la bibliothèque qu’elle tient de sa sœur Alexandra est plus grande que celle d’Alexandrie ! - Bon, arrête ton délire et viens, on va monter dans le voilier pour retourner chez Papa.
Anatole n’a plus rien dit. Depuis que Fred est mort et que les bédés actuelles sont hyper mal dessinées, c’est Philémon qui n’a plus toute sa tête. Il y a même des jours où il repeint sa marinière en rouge et blanc et où il dit qu’il est Charlie.
- C’est normal, dit la Fée Claudette, nous vivons une époque opaque, au bout du conte !
Les élus portaient des combinaisons de protection bleues avec des étoiles, enfilées par dessus leurs habits ordinaires. Pour les protéger, on leur avait fourni des cagoules bleues qui enveloppaient toute la tête. En vue de leur désinfection on avait vaporisé de la mousse blanche sur eux.
Mais un Anglais pro-Brexit s’était bien amusé : il avait remplacé la mousse blanche désinfectante du pulvérisateur par de la barbe à papa. Un vrai délice qui explique que ces austères et sérieux personnages posent pour la traditionnelle photo de reprise avec cette mine réjouie.
Les écheveaux jaunes
Elle comptait les écheveaux jaunes et calculait dans sa tête combien de pulls elle allait pouvoir tricoter. De quoi réchauffer des dizaines d'enfants quand viendrait l'hiver.
Mais le vent se mit à souffler, à souffler de plus en plus fort, emportant les écheveaux prisonniers du fil. Les longues traînées jaunes y remplacèrent les bandes de stratus effilochés. Quand est arrivée la pluie, la couleur s'est mêlée à celle du ciel pour produire un merveilleux ciel vert et c'est ainsi qu'apparurent, loin du pôle Nord, les aurores boréales.
Le Pangolin malin
C’est l'heure de ma vengeance !
Depuis des milliers d'années, vous, les humains, me marchez sur la tête et me tuez pour mes écailles. Vous m'écrasez d'un coup de talon rageur, à cause de mon aspect et grâce à ma petite taille.
Pourtant je vis loin de vous, dans les forêts, je mange des insectes que j'attrape avec ma longue langue collante et je ne sors que la nuit. Rien à voir avec la vie d'humains qui s'agitent en plein jour et mangent des pizzas dans des villes bruyantes et surpeuplées.
Ma vengeance se répand sur la planète et va tous vous exterminer. Elle sont belles votre savante technologie, vos inventions polluantes et votre mainmise sur la nature !
Mon arme est invisible, juste un petit rien, que je transporte, inoffensif pour moi et qui vous mettra tous à terre. Et ce n'est pas les masques dérisoires que portent ces deux femmes au coin de la rue qui vont les protéger. Elles vont diminuer, devenir de plus en plus petites, presque invisibles et s'éteindre à bout de souffle.
Bien fait !
Signé : le pangolin malin
Hein ? C'est moi, ça ?!
L’eau de ma rivière est devenue si sombre avec toute la pollution que l’usine y déverse que ça fait des semaines que je n’ai pas vu mon reflet. Une chance qu’il y ait eu ce bateau abandonné par les hommes au bout du débarcadère. Un petit effort et me voilà face à face avec le miroir que la dernière belle a laissé tomber de sa poche lors d’un baiser fougueux avec le beau mâle qui la promenait sous le soleil.
Surprise totale ! Et désastre ! Vous avez vu ma tête ?
Après 55 jours de confinement, j’aurais bien besoin d’une coupe de cheveux !
L’envie de taper sur mon voisin Qui fait tourner ses engins Qui tondent, coupent, taillent, Je vais l’achever au taille-haie S’il n'arrête pas de déshabiller son jardin !
Pas bien !
Liste des choses qui donnent un vertige (pas d’émerveillement en ce moment , ou bien si , mais c’est une autre liste )
Le Martini, Toujours lui Et le Campari !
Les bonnes résolutions Pour après. Après quoi ? La fin de l’épidémie Pardi !
Les milliards et les milliards Que l’on n’a plus Ou que l’on n’a jamais eu !
La valse des emplois
La valse des "pourquoi ?"
Les inepties dites Et redites Les "contredites" De droite, de gauche, Du milieu…
Arrêtons là Je vais vomir !
Liste des choses qui donnent un vertige d’émerveillement
La fleur du marronnier Pour la première fois observée De très près.
La lune rouge un soir regardée.
La toile d’araignée De pluie perlée.
Le ciel gris plombé D’un arc en ciel paré.
Liste des choses poignantes
Une main d’enfant Qui tient une main ridée.
Une maison délabrée.
Un animal abandonné Et tous les oubliés Du monde entier.
Maintenant je savais ce que valait la gloire : un piédestal de sable, voilà ce que c’était ! Rien de plus ! Je venais d’en faire l’amère expérience, me retrouvais nu comme un ver, financièrement parlant, et j’avais dû me résoudre à retourner chez ma mère, habiter le sinistre château que j’avais quitté à grands fracas après une mémorable dispute avec l’auteur(e) de mes jours.
Pour réintégrer ce haut lieu de l’hypocrisie, de l’avarice et de la méchanceté gratuite, j’avais dû faire « l’Allemande honorable ». Pas question de retrouver les miens sans mettre genou à terre. Ma mère, une opulente mégère aux mains toujours gantées - ce qui resterait toujours pour moi un mystère - faisait régner la terreur à la maison. Personne n’avait jamais osé la défier, pas même mon père à l’heure de sa mort.
Ce soir-là, elle s’en était pris à lui sous un prétexte futile, la violence de ses propos aurait fait « sortir de ses gongs » le plus doux des époux. La femme de chambre raconte :
- Le pauvre monsieur émet quelques bouts de râle et se fout aux abonnés absents, il n’avait dû trouver que cette issue pour échapper à son épouse !
En rentrant au port, je franchis des Himalaya de réprobation, j’annapurnassai dans le désenchantement, d’autant que ma cousine Clotilde avait pris ses quartiers au château sous le prétexte de veiller sur la harpie. Elle s’était installée avec un clébard presque aussi mauvais que la vieille et qui passait son temps soit à l’admirer, soit à me mordre les mollets.
Il faut dire qu’elle savait y faire pour mettre les nouveaux venus dans sa poche au détriment des plus anciens. Même ce pauvre docteur Toinet. Quand il arrivait pour sa consultation hebdomadaire, elle lui faisait servir avec ostentation par Félix, notre majordome, un vieux cru sorti de ses chais dont il se délectait tout en lui prodiguant ses conseils d’abstinence.
J’avais quitté ma chambrette au dernier étage d’un immeuble parisien que je regrettais amèrement mais comment faire ? Mes BD ne se vendaient plus. Pour couronner le tout, la belle Angélique qui partageait ma vie avait quitté les lieux quand je m’étais retrouvé raide comme un passe-lacet. Sans doute avait-elle alpagué un autre pigeon pour intégrer un autre pigeonnier. Le sexe masculin est ce qu’il y a de plus léger au monde, une simple pensée le soulève et Angélique avait des atouts à faire rêver plus d’un quidam.
« L’an dernier j’étais un peu prétentieux, l’an prochain je serai parfait » me disais-je pour accepter mon sort. Ce qui fut vérifié l’année d’après.
Au château j’observais tout ce beau monde et ces lieux plus qu’étranges et étrangers à moi-même. Petit à petit des images venaient au bout de mon crayon. Je tenais les nouveaux personnages de la BD qui me redonnerait des ailes et par là-même ma revanche sur le vieux dragon, le clébard acariâtre et la cousine opportuniste.
Ah ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir et tant pis si je ne retrouvais pas la gloire, seulement un peu de monnaie sonnante et trébuchante pour, tout simplement, gagner ma croûte et ma liberté.
C’était aux premiers jours d’avril. Au moment où monte le chant des oiseaux, comme tous les matins de confinement, Marie place son ordinateur sur la table de la cour et découvre la gymnastique concoctée par le coach, un homme plein d’humour, longues guiboles terminées par des tennis blancs faisant ressortir sa peau noire, luisante au soleil de ce jour de printemps.
Sa voix invite aux contorsions : - Allongez-vous sur le sol… ou alors : - Mettez-vous debout sur un pied puis sur l’autre, comme un flamant rose…
C’est dur ; L’esprit de Marie s’envole vers le ciel parsemé de petits nuages cotonneux. Elle voit passer des hirondelles ; des pies jacassent sur la pelouse. Elle entend la complainte du merle chanteur perché sur une branche du figuier.
Son regard se pose sur les p’tites fleurs bleues, les pissenlits qui inondent la pelouse, sur les fleurs du cognassier.
Des odeurs de terre et d’herbe humides lui sautent au visage,embaument l’atmosphère.
Soudain elle réalise que ce n’est pas le moment de rêver, elle n’est pas un poète ! Son regard revient vers l’ordinateur : le coach a fini sa leçon, alors adieu, à demain !
Sa joie est tombée dans l’herbe en réalisant qu’elle doit partir magasiner en esquivant les attaques sournoises du roi Covid.
Elle remplit son laisser-passer, enfile son masque et ses gants de protection puis affronte l’ennemi avec courage.
Les rares personnes qu’elle croise dans les rues s’éloignent comme si elle était elle-même la reine de Covid.
Sur le chemin du retour, elle fredonne une chanson d’Alain Barrière, « La complainte du roi et de la reine » et se dit qu’un si beau printemps, malgré le confinement, ça fait aimer la vie.
La photo a été prise en fin d’après-midi, le dimanche 15 mai 1974. Yvette Manaudou y figure en compagnie de trois de ses enfants. Ils sont dans le jardin de la maison familiale, située à Revin (Ardennes), non loin du pont qui enjambe la Meuse. C’est un jour exceptionnel pour Yvette Manaudou car en ce jour de fête des mères elle vient de recevoir de Monsieur le Maire la médaille d’argent de la famille. Digne récompense pour une femme qui a éduqué presque seule 7 enfants. Nous n’avons pas la joie de voir les quatre autres sur la photo mais nous les avons vus le matin. Tous bien tenus et en parfaite santé.
***
Ah oui, je m’en souviens de ce jour là ! Avec la cérémonie à la mairie, les deux kirs que j’avais bus et la chaleur, j’étais morte ! Bien plus fatiguée que de travailler ! Bon tout ça, c’est du blabla. Le maire a même eu le culot de me dire : « A bientôt pour la médaille d’or ! ». On voit que ce n’est pas lui qui s’en occupe, des gosses, comme tous les bonhommes d’ailleurs ! Je ne lui ai pas dit, mais pour moi, terminé ! Je prends la pilule !
J’avais mis ma robe chemisier, je l’avais cousue avec un patron de Modes et Travaux. Je suis un peu serrée dedans mais comme je ne la mets qu’une ou deux fois par an, elle va encore me faire de l’usage. C’est vrai que je suis un peu énervée sur cette photo. C’est Jean Paul, mon neveu, qui voulait absolument la prendre avec l’appareil qu’il avait eu pour sa communion.
Je ne voulais pas m’asseoir car je ne suis plus bien souple question genoux, et je me suis dit : « Yvette, si tu t’assois, tu ne te relèves pas » comme la dernière fois où je suis allée aux champignons. Il y a mon dernier, David, qui chourle comme on dit chez nous. Je venais de lui en coller une car il s’était barbouillé de mousse au chocolat. Vous savez, moi avec mes sept, je ne discute pas ; je ne vais pas « être à l’écoute », comme dit la madame Dolto tous les lundis sur Radio Luxembourg. Une bonne claque et l’affaire est réglée !
Les aînés ne sont pas sur la photo car ils profitent du beau temps, ils s’amusent dans la Meuse. Pour ça, on peut le dire, chez Les Manaudou, on aime l’eau. On ne rate pas l’occasion de faire un petit plongeon.
Hier c'était « Spaghettis bolognaise ». Quand je dis hier, c'était il y a bien longtemps, du temps où nous étions 9 à table, matin, midi et soir.
A l'époque où, le matin, on se dépêchait pour aller à l'école, au bureau, aux activités. Le jeudi, jour de repos des enfants, c'était leur repas préféré, concocté aux petits oignons et englouti en deux temps, trois mouvements.
Hier 24 mars 2020, je taillais une bavette avec ma voisine de balcon et nous parlions popote. Avec ce virus minus qui nous fait pédaler dans la choucroute à défaut d'un bon tour de vélo sur le canal, on ne sait trop quoi cuisiner. On opte ce jour-là pour une bonne mousse au chocolat. Ce sera sans œuf car je n'en ai plus et sans beurre pour garder la ligne. Je ne vais toute de même pas remplir une attestation pour un œuf ? Je serais bien tentée cependant, mais soyons raisonnables !
Cette recette je la tiens de Cyril Lignac, samedi soir en direct à la télé, je l'ai regardé faire, j'ai noté et je me décide à l'exécuter :
- Tout d'abord réunir tous les ingrédients : 140 grs de chocolat noir, 40 grs de chocolat au lait, 150 grs de lait, 290 grs de crème fraîche, 75 grs de cacahuètes (eau et sucre pour le caramel + 1 peu de vanille).
- 1ère étape : couper le chocolat en petits morceaux, ajouter le lait chaud, bien émulsionner et mettre au frais ;
- 2ème étape : après avoir fait refroidir la crème dans un récipient, la fouetter en chantilly, puis la mettre au froid de nouveau ;
- 3ème étape : faire un caramel avec l'eau le sucre, la vanille et une pointe de fleur de sel ; quand le caramel est bien pris y ajouter les cacahuètes, bien les enrober et laisser refroidir à température ambiante ;
- 4ème étape : mélanger le chocolat et la crème en soulevant délicatement les deux appareils.
Mettre dans un joli plat et de nouveau au froid.
Au moment de servir il suffira de décorer avec les cacahuètes.
Deux heures plus tard je dévorais des yeux ma réalisation.
Seulement voilà, je ne vais pas vous raconter des salades : ma mousse au chocolat était « ratée », elle n'avait pas pris.
Je l'avais dans le baba, je venais de faire chou blanc ! C'est quand même fort de café, rater une recette aussi simple. Mais je ne vais pas me laisser abattre et faire la fine bouche.
Ç a puire ! O yez, oyez N enni, que nenni F aire ripaille I nfiniment N uira à votre grâce, ma mie E stoquons ce virus M orbleu, mortecouille ! E mberlucoquons cet intrus N e surtout pas trembler ni T rouiller !
Et buvons du vin clairet, «à coup de nuit (St-Georges)», de la vinasse gouleyante, faisons ripaille et ne nous contentons pas de brouet pour donner un coup d'estoc à cet ennemi félon et cruel !
Peste soit de ce ribaud (comme le lait) et tant pis si je ne rentre plus dans mes braies et mon surcot !
Toi tu me lâches !
Et cessons d'écouter la jactance incessante de ceux qui ne savent pas, gardons raison et ne nous laissons pas larronner notre bon sens et notre esprit ! " Un homme s'est pendu " ! " Une petite fille pleurait " !
Que trépasse si je faiblis, ma mie !
Les gestes barrières : Lever le coude, pas celui où on éternue, l'autre ; Me boucher les oreilles sauf pour écouter les piafs (et encore , ils commencent à me saoûler) ; Mettre un euro dans une cagnotte chaque fois qu'on dit " Coronavirus " (là, ça ne compte pas, je l ai écrit !).
Hercule est enfin dans sa chambre d'hôtel. Il se met à l'aise. Ote bottes, ceinturon, chemise. Tout cet attirail disposé en vrac a pourtant un petit côté « œuvre d'art ».
Mais Hercule n'est pas plus serein pour autant. Il relit le courrier déposé pour lui à la réception. Semble inquiet. La journée avait été mauvaise et ce courrier n'arrangeait rien. Il semble soudain s'affaisser des méninges, le birbe, se débattre dans le yaourt.
Il n'aurait pas dû aller à ce rendez-vous avec Zacharie. Ce matin-là, ce dernier avait la figure en coin de rue sinistrée. Ses paupières étaient gonflées comme des valises d'ambassadeur au moment d'une rupture diplomatique. Et avec la couche de mélancolie qui lui recouvrait le visage, on aurait pu regoudronner l'Autoroute du Soleil.
C'etait sûr il ne pouvait annoncer que de mauvaises nouvelles. Des nouvelles angoissantes.
Zacharie et lui avaient fait une grave erreur en s'attaquant à ce gros ponte. Ce dernier allait sûrement leur faire payer très cher.
Il les avait reçus. Donc tout semblait se dérouler au mieux. Sauf qu'il les avait simplement regardés. Et ce regard ça vous hypnotise depuis les crins jusqu'aux orteils en passant par la membrane médiane, le gros côlon (Christophe pour les dames) et l'artère iliaque interne.
Hercule en avait encore froid dans le dos. Et que je te sabre au clair, et que je t'allonzenfance pour un oui, un niet, une allocution, une allocation.
Et si on la voulait cette allocation, il allait falloir passer par les exigences du gros ponte. Ils ne savaient pas s'ils en seraient capables tant elles étaient dures.
Dans sa chambre d'hôtel Hercule réfléchit à la façon de sortir de cette fâcheuse situation. Plumeti, le petit chien fidèle qui l'accompagne dans toutes les aventures, toutes les galères, le contemple, perplexe.
Hercule ne trouve pas la solution espérée car il s'agit de se mesurer à Jojo la Défouraille, un loustic pas fréquentable condamné à mort par accoutumance, il croyait bien, et qu'on lui avait dit espadrillé en Amérique latoche.
Cette information était peut-être fausse. Mais même si elle était vraie le gus était revenu. Et personne n'était jamais revenu vivant d'une confrontation avec lui.
Alors que faire, pense Hercule, pour éviter ce morbide face à face ? Je ne me sens pas de taille. Mes forces ont mis les adjas. J'ai du carat et mes muscles ressemblent à des souvenirs.
Il se dit qu’il ne devait pas compter aller loin mais seulement s'arracher de la zone dangereuse. Le hic c'est qu'il ne sait pas comment faire. Alors il ressort son flacon de corrosif pour s'en téléphoner deux décilitres dans l'alambic devant l'oeil réprobateur de Plumeti.
Quand il avait une idée en tête, Félix n’était pas fainéant. De nature marginale, il trouvait toujours un petit turbin pour affurer son minimum vital.
Une année à trimer comme un forçat. Doué en mécanique, il avait passé des semaines sans rechigner à réparer les voitures des voisins, des amis des voisins, des cousins germains, des cousins issus de germains et même la deudeuche verdâtre du couvent des sœurs grises d’à côté de chez ma copine Maryvonne.
A la fin du mois de juillet, triomphe, il avait réuni la somme suffisante pour s’acheter la voiture rouge qu’il reluquait depuis plusieurs mois dans le garage du père Juju. Il s’appelait Julien mais tout le monde au village l’appelait Juju parce qu’il ne buvait que du jus d’orange, «avec un fond de gnôle pour chasser le coronavirus» disait-il ces derniers jours.
Mais revenons à Félix.
- Alinéa jacte à l’aise ! Le 1er août, je pars dans le Finistère !
Coffre plein, Pompon, son chien, près de lui, le voilà sur les petites routes bretonnes, désertes à cette heure matinale. Soudain, dans un virage, une auto-stoppeuse lui fait des signes.
Tellement ravissante, elle semblait tout droit sortie d’Hollywood avec sa jolie robe au large décolleté, ses cheveux relevés en chignon désorganisé. Tombé en pamoison, il embarque la fille, la valise et se dirige vers sa location.
Ce qui devait arriver arriva, le voilà perturbé, maladroit séducteur, se disant qu’elle avait de l’allure dans sa belle Triumph et que les vacances seraient bien sympa en sa compagnie.
En arrivant, d’emblée il réalise que la lumière est plus rasante qu’un discours électoral. Saisi par le ciel bleu parsemé de petits nuages blancs, cotonneux, il pense à un tableau d’un certain Américain dont il a oublié le nom. Le peintre n’aurait sûrement pas hésité à les inclure, lui, sa compagne et sa belle automobile, dans un tableau qui se serait vendu à prix d’or.
Pompon, jaloux de la nouvelle compagne de son maître, saute de la voiture et s’éloigne en boudant.
***
Trois semaines plus tard, ils sont repartis ensemble. Personne n’a su ce qui s’est passé dans la maison. Ce qui est sûr c’est qu’ils sont restés confinés pendant toutes les vacances, ne sortant qu’une heure par jour pour s’aérer et pour les achats de première nécessité.
Félix entame sa quatrième semaine de confinement, et c'est de plus en plus difficile. Ca ne le console pas de savoir que nous sommes plus de trois milliards d'êtres humains à être confinés. Le confinement n'est pas humain, sale COroNa !
- Ca commence à bien faire, le COroNa me monte au cerveau ! J'ai beau enfourcher Yolanda tous les matins, faire ma marche de 3,14 km, (un kilomètre par pi), réduire ma consommation d'alcool à 18,7 cl par jour, chanter à vingt heures avec mes voisin, je dors de plus en plus mal, et j'ai de moins en moins le moral.
Et pour ne rien arranger, ma grande sœur, Françoise, bientôt 79 ans, confinée elle aussi, vient de m'envoyer par mail une photo d'enfance qui me met la rate au court-bouillon. Depuis le confinement, elle n'arrête pas de m’envoyer en mails, SMS ou sur WhatsApp des vidéos diverses et variées, des blagues, des chansons. Je sais que ça part d'une bonne intention, mais elle me gave et j’avoue que je ne les ouvre pas toutes. Cette fois, je n'ai pas pu résister : en voyant «photo d'enfance», j'ai aussitôt cliqué. Ca allait bien avec mes états d'âme, cette quatrième semaine de confinement s'annonçant être celle de la nostalgie, voire de la déprime. Françoise devait être branchée sur cette même longueur d'ondes puisque visiblement elle avait ouvert ses boîtes de photos et qu'elle m'invitait par la même occasion à me remémorer notre histoire commune.
Aussitôt je pense à notre mère Louise, 97 ans, qui vit toujours, pas loin, dans la petite résidence séniors de mon quartier. Elle me manque d'ailleurs beaucoup. Avant le confinement, j'aimais l'inviter au restaurant et évoquer avec elle les pérégrinations de sa vie. Louise aime de plus en plus ces moments de retour sur son passé. De même, en vieillissant, je me rends compte que je suis très attaché à ma mère et que j'ai même une admiration certaine pour elle, pour la façon dont elle a mené sa barque. Est-ce que j'aurai encore le bonheur de l'inviter au restaurant ? Sale COroNa !
Je ne connais pas cette photo. Encore une que Françoise s'est appropriée et je l'entends dire «Droit d'aînesse, mon petit Félix !». Je reconnais ma mère et Françoise, ma soeur ; quant au petit garçon suspendu entre ces deux femmes, ce ne peut être que moi. Françoise doit avoir alors 12-13 ans, Louise notre mère environ 32 ans et moi donc 4 ans.
La photo a certainement été prise par mon père, Antoine, probablement en 1954. C'est lui qui l'a annotée au dos, c'est pour ça que c'est marqué « Edmund ». « Edmund » était mon prénom officiel. C'est mon père, paix à son âme, qui m'a affublé de ce prénom abscons en l'honneur de son grand tonton hongrois, une sorte d'oncle d'Amérique, émigré au Canada. Antoine, feu mon père, l'avait vu une fois en 1935 juste avant son départ au Québec et en gardait le souvenir d'une sorte de héros. Edmund, le vrai, était revenu, m'a-t-on raconté une fois, en France en 1949 pour visiter la Normandie et les plages du débarquement et avait voulu revoir Antoine, son petit neveu français. Louise, ma mère, était alors enceinte et dans l'euphorie des retrouvailles, Antoine avait décrété que si c'était un garçon, il l’appellerait «Edmund».
Louise a toujours soutenu qu'elle n'avait pas été consultée et elle m'a toujours appelé Félix. C'est mon père le seul coupable. La légende familiale raconte que mon père, secrétaire de mairie de profession, habituellement sérieux, avait arrosé ma naissance et qu'il n’aurait pas attendu d'avoir recouvré des idées claires pour me déclarer. Dans sa griserie impatiente, il se serait introduit de nuit dans la mairie pour me coucher aussi sec sur les registres, en inscrivant «Edmund Félix Antoine». Le lendemain matin, à l'ouverture de la mairie, l'agent de mairie découvrit que l'avis de naissance était déjà inscrit. Il avait facilement identifié l'auteur malgré la calligraphie un peu tremblotante. Mon père arriva en retard et un peu fatigué, le fonctionnaire le félicita, sans aucun commentaire. Mon père avait l'avantage d'être l'officier d'état-civil.
Ma mère m'appelait Félix, comme convenu entre eux, et mon père faisait de même le plus naturellement du monde. J'avais trois semaines quand «Edmund» déclencha un scandale familial et même communal. C'était le jour de l'arrivage mensuel à la mairie des livrets de la Caisse d’Epargne. A l'époque, et peut-être encore aujourd’hui, il était d'usage que cet organisme financier qui s'engraisse sur le dos des petits épargnants, tente de se racheter une conduite en offrant magnanimement, un livret d'épargne justement à chaque citoyen nouveau-né, histoire de le formater dès le berceau. Le même fonctionnaire zélé tendit à mon père, toujours sans commentaire, l'exemplaire qui m'était destiné. Arriva l'heure du déjeuner et mon père, toujours amnésique de sa virée nocturne au bureau d'état-civil, tendit le livret joyeusement à ma mère qui le posa sur le buffet.
Après le repas, Françoise, qui avait alors neuf ans, s'intéressa de près au livret rouge et or. Subitement elle s'écria :
- Ils se sont trompés de prénom, ils ont mis «Edmund» ! ».
Elle raconte que mon père devint vert et que la mère lâcha sa tasse à café ! Louise se saisit du livret, regarda Antoine qui se tripotait la moustache. Louise s'adressa à Françoise tout en regardant mon père dans les yeux :
- Tu peux monter voir si Félix dort bien ? Puis tu resteras dans ta chambre, Françoise, j'ai deux mots à dire à ton père.
L'explication conjugale fut brève, claire et nette. Antoine avait recouvré la mémoire. Louise ne voulut pas donner dans le mélo mais elle dicta froidement à mon père le texte d'une publication d’« Erratum » sur le panneau d'affichage officiel de la mairie : « Une erreur a été faite dans le registre d'état civil concernant la transcription des prénoms de l'enfant H... né le12 janvier 1949. Ses prénoms sont Félix Antoine. ».
Antoine s'exécuta l'après-midi même et punaisa lui-même la rectification. Le fonctionnaire ne fit aucun commentaire. L'incident était clos pour la société communale, mais hélas pas pour moi, Félix, qui dus subir Edmund pour tous les évènements administratifs de sa vie : examens, permis de conduire, carte d'identité, carte vitale, mariage, divorce.
Heureusement, la loi du 18 novembre 2016 a modifié l'article 60 du code d'état-civil permettant le changement du prénom, dans l'intérêt de la personne concernée. Aussitôt su, aussitôt fait : j'ai suivi docilement la procédure simplifiée et un beau jour je suis allée retirer à la mairie de Rennes ma vraie carte d'identité avec Félix-Antoine. J'avoue que l'idée de supprimer aussi « Antoine » m'avait effleurée un quart de seconde mais je tiens à garder la bonne image que j'ai de moi-même et à ne pas gâcher la joie profonde qui me submergea ce jour-là de 2017. J'invitai Françoise et Louise à fêter ma nouvelle naissance : champagne et dîner au Coquillage à Cancale.
Je me dis aujourd'hui que si nous survivons tous les trois à ce sale COroNa, nous retournerons fêter ça à Cancale ou ailleurs. Et si j'y laisse ma peau, j'aurai l'immense satisfaction de figurer dans les avis d'obsèques sous le prénom de Félix !
« Rêver, c'est déjà ça ! C'est déjà ça !» comme le dit Souchon dans sa chanson.
P.S. J'en reviens maintenant aux annotations d'Antoine au dos de la photo : « Ma femme Louise, ma fille Françoise, mon fils Edmund ». En pièce jointe, Françoise me donne l'explication :
« Notre père est décédé en juin 1955. Cette photo a été prise probablement en septembre 1954 et l'intention d'Antoine était de la poster à Edmund. Mais c'est à ce moment que le diagnostic de tuberculose a été posé chez notre père et qu'il est parti précipitamment se confiner au sanatorium de La Garenne à Huelgoat. Fin 1954, une lettre venue du Canada apprenait à Antoine la mort de Tonton Edmund. Le confinement a empêché notre père de la mettre dans la boîte à lettres et Louise l'a gardée dans une boîte à chaussures.».
Ecole des garçons St Joseph – 1945 Classe de M. Hauchard. CM1-CM2
Lui, c’est Félix, un peu à l’écart sur la photo En classe de CM1, pour ce jour de photo de classe, il a revêtu son plus beau pantalon. Les enfants ne sont plus nombreux mais l’école fait la fierté du village.
Je m’appelle Félix. Comme cela m’est étrange de retomber sur cette vieille photo de classe dont je ne me souvenais même plus de l’existence !
Il faut dire que je n’ai jamais aimé l’école. Du haut de mes 9 ans, je n’arrivais pas à y trouver un quelconque intérêt.
Ma vie, je la voyais dans les livres où chaque personnage devenait mon ami du moment, où chaque paysage me protégeait du monde environnant.
A la maison, mon père et ma mère affairés ne se préoccupaient pas de moi, ni de mes frères et sœurs si nombreux qui ne me laissaient aucun moment d’intimité.
Seul mon chien Gudule me comprenait. Nous avions la chance d’habiter à la campagne. Ensemble nous parcourions des kilomètres pour trouver notre escale du moment. Alors je me posais sagement, sachant que mon ami et garde du corps me défendrait inopinément si l’un de mes camarades de classe croisait notre chemin avec la quelconque intention de nuire à ce moment d’intimité que nous partagions tous les deux. Je ne comprenais pas pourquoi il me fallait à tout prix aller à l’école. La seule qui me convenait et me paraissait indispensable était l’école buissonnière, celle qui vous apprend la vie, la vraie, celle où personne ne vous malmène sous prétexte que le foot et les chamailleries ne sont pas vos préoccupations du moment. Et ce fameux jour ! Celui de la photo de classe ! Ma mère m’avait demandé de mettre mon pantalon.
- Il te faut être beau, présentable. M. Hauchard a mis un mot dans ton cahier.
J’entends encore le son de sa douce voix me murmurer ces quelques mots alors qu’elle essayait en vain de coiffer et recoiffer quelques mèches, rebelles en raison de l’épi que j’ai sur le front. Moi, je savais que la plupart de mes camarades se moqueraient de moi. Pour éviter les trous aux genoux lors de la récréation, eux étaient venus comme tous les autres jours en short, agrémenté toutefois d’une belle chemise, photo oblige ! - Serrez-vous les garçons, le petit oiseau va sortir !.
Le photographe voulait que je me rapproche de mes camarades. Mais moi, j’étais déjà parti rejoindre Gudule ; sa voix m’était déjà si lointaine ! Je ne sais plus si je vous l’ai dit : je m’appelle Félix. Comme cela m’est étrange de retomber sur cette vieille photo de classe. Heureusement qu’elle a été mise sur un bout de papier ! Je ne me souvenais même plus de son existence !
Nous aussi, on est contentes ! On l’a constaté, c’est une évidence, notre patronne, Madame C., commence à s’emmerder. Armée de plumeaux, chiffons et aspirateur, elle nous traque. Ce matin, juchée sur un escabeau, elle est venue nous dénicher sur une étagère où nous croupissions depuis des siècles. Nous étions coincées entre de gros volumes et en plus elle nous infligeait, depuis peu, le voisinage de revues venues de la campagne qui ont des relents de moisi très désobligeants.
Nous flairions l’acarien, cet individu invisible et macho, cause de bon nombres de maladies et allergies. Je ne pourrais décrire notre joie quand on s’est envolées sur le balcon, nous libérant des quatre Lagarde et Michard où nous étions confinées ! Ils sont d’ailleurs restés, pages ouvertes, à prendre le soleil. Bien fait pour les acariens, ils vont en crever !!
Ne vous désolez pas, chères sœurs, je vois qu’autour de moi, on secoue tapis et literie, il flotte pour nous un air de liberté ! Il faut le dire, depuis mai 68, la vertu ménagère n’est plus à l’ordre du jour, il y a du laisser-aller ! Bien finis les grands nettoyages de printemps de nos aïeules, le bon temps où on savait tenir sa maison.
Vous me direz que tout le monde ne sera pas traité de la même façon. Nous, nous volons, nous nous posons ça et là au gré de nos fantaisies. Celles qui finiront dans le sac aspirateur avec miettes et poils de chien seront moins gâtées mais c’est la vie ! Même chez les poussières, l’injustice existe. En attendant, avec ce soleil et l’air devenu presque pur, volons, profitons, soyons légères !
Elle partit à moins d'un kilomètre Chez le voisin Qui avait gardé raison Et ne mangeait que des légumes de saison : Les carottes sont cuites !
Elle remplit son autorisation ; Il n'y avait point de case pour : " Je quitte un cochon, Je pars à moins d'un kilomètre À 11 h ! »
Mais d'heure de retour il n'y avait point. Elle se fit arrêter Par la maréchaussée.
Petite parenthèse culturelle : - Chausse tes bottes ! La marée monte ! Il faut se chausser ! C'est la marée chaussée ! Fin de la parenthèse !
- Votre domicile vous ne pouvez quitter Il faut y retourner Et le cochon supporter !
- Je n'ai point d'autorisation Pour faire le chemin à l'envers !
- Vous me prenez pour un con ? Dit finement le garde-chiourme, Retournez à votre maison Il faut garder raison !".
Elle fit demi -tour Rentra chez elle Et le trouva affalé, Le souffle arrêté, Artères bouchées.
Le coeur a lâché De s'être trop "groin fré "
Alors mes amis Prenez garde à vous ! Sucre, gras, apéro , gâteaux, Faites attention : Avec modération ! Que l'on puisse tous se retrouver Quand le confinement sera levé !
Les objets qui nous entourent ont-ils une vie en-dehors de nous ? Quels liens les unissent à ceux qui les manipulent ? Quels sont leurs rapports avec les autres objets ?
Exemple : journal d’un gant de toilette, pensées d’un container, monologue d’un flacon de Chanel n°5.
(consigne de Dominique D.-M. empruntée aux Papous dans la tête)
L'animateur propose de reprendre un jeu des surréalistes proche du cadavre exquis. Il s'agit du dialogue hypothétique : le premier participant écrit une phrase commençant par « si » ou « quand » et dont le sujet est un objet, une personne ou une idée ; l’autre rédige une phrase au conditionnel ou au futur. Voici quelques résultats obtenus en 1929 : « Si les perroquets pouvaient se parler entre eux, / les fantasmagories commenceraient. » ; « Si les pieuvres portaient des bracelets, / les bateaux seraient traînés par des mouches. ».
A) Ecriture à deux : trois dialogues hypothétiques. Une proposition circonstancielle de condition ou de temps + une proposition principale
B) Ecriture en solitaire : invention d'aphorismes bâtis sur ce modèle.
(Cette consigne porte le n° 53 dans le livre de Sébatien Onze "150 défis d'écriture)
- C'est à quel sujet ? » demanda le complément au verbe enflammé qui sonnait à la porte.
- C'est moi! Il est impératif que tu m'ouvres au vu des événements circonstanciels qui se sont passés hier. Je sais, je suis imparfait mais devant tes adjectifs désagréables mon passé s'est décomposé et il est déterminant pour moi que tu t'expliques. Je crois avoir été ton verbe transitif pendant longtemps. Notre coordination marchait plutôt bien. Si je suis là, c'est pour te faire des propositions honnêtes, subordonnées et toutes relatives. Je suis présent pour parler de notre futur que je souhaiterais plus que parfait.
Je veux t'habiller des plus beaux adjectifs qualificatifs, tu les choisiras dans le plus grand magasin de mots, le dictionnaire, et tu les enfileras pour te faire un joli collier de phrases. Ainsi ton attribut décoratif pourra participer à notre réconciliation.
Conjuguons-nous à tous les temps. Accordons-nous en genre et en nombre avec toute notre famille et si je pouvais faire l'impossible pour toi j'abolirais la règle de grammaire qui stipule que le masculin l'emporte sur le féminin.
Alors est-ce que tu t'accordes avec moi sans condition ? Si oui je peux mettre un point final à cet article.
Le journal d'un séducteur est un large panorama de conquêtes féminines. Casanova, en voyant une belle femme, une femme qui l'attire, n'a de cesse de la séduire, de la conquérir et, pour tout dire, de la mettre dans son lit.
Ce but, durant le temps que dure l'opération, mobilise toute son énergie, occupe toutes ses pensées. C'est un aveu, il lui faut cette femme.
Pendant le temps que dure la conquête il ne voit pas les autres beautés qui passent à proximité. Elles ne l'intéressent pas, il lui faut simplement être victorieux de la résistance opposée. Comme il a une grande pratique, beaucoup d'opiniâtreté, il arrive toujours à ses fins.
Une fois le but atteint la dame ne l'intéresse plus, il n'est pas amoureux, il n'est pas conquis. Alors les autres femmes prennent corps et, parmi elles, la plus pure, celle qui ne se laissera pas facilement faire, celle-ci retient toute son attention, et la lutte commence tandis que pleure la conquête précédente.
Il s'agit simplement du jeu cruel d'un sale tordu.
Il sculptait les pierres, L’aigue marine, délicatement, Pour une bague, un collier ou un autre bijou, Une rivière de diamants Des émeraudes, vert vif, vert profond, vert foncé, Toutes gemmes Habilement, inlassablement, Jais, jade, Il cherchait la blancheur du jour, le khôl de la nuit, Lapis-lazulis, Lueurs mordorées, Dégradés irisés du nacre, Opale, onyx, Il taillait, donnait sa noblesse Au quartz rose, au rubis, au saphir, à la turquoise, à la topaze.
A ses yeux, chaque pierre était unique. Il créait des liens avec chacune, entrait en dialogue Et elle lui révélait ses secrets, tout ce qu’elle était. C’était son équilibre à lui, sa vérité au rayon X, son yin, son yang, le zen. Explorer l’âme de la terre, De vulgaires cailloux en apparence faire advenir des pierres précieuses, C’était son métier, sa passion, sa vie.
Mais il découvrit un jour autre chose dans les yeux d’une passante. Des larmes avaient roulé sur ses joues. Elles avaient un éclat et une beauté qu’il avait déjà découverts dans des pierres Mais il n’avait jamais vu ce mouvement, ces variations et cette vie-là.
Il se saisit avec douceur de ces larmes et les observa longuement.
Il tailla chacune avec douceur, avec élan, avec flamme, avec fascination.
Il y vit les bonheurs, les colères, les peurs, les joies et peines infinies De cette femme qui lui était restée inconnue.
Il en fut troublé, profondément…
Un jour, il croisa la femme dans la rue. Il lui prit la main, l’emmena dans son atelier et lui montra ce qu’il avait fait de ses larmes. Elle en fut surprise et attendrie. Elle le regarda longuement. Il plongea dans ses yeux, des joyaux magnifiques et merveilleux. Il découvrit alors ce qui lui devint le plus précieux.
Son errance a pris fin, Elle ne poursuit pas son chemin.
Dans la nuit, l’orage broie du noir.
Elle ressent une lourdeur, un désespoir.
Elle ne cherche pas à s’échapper Accepte le sort, le dos vouté.
Mise à nu, elle est profondément elle, Sans artifice aucun, naturelle.
Seule en face de l’éternité, Il lui faut être, en vérité.
Elle a devant elle un livre posé Qui lui fait mal, la fait saigner Un flot immense, rouge sang, Porté par un vent puissant.
C’est le flot de ses colères Qui est dans ce livre ouvert.
Des colères rouge foncé, Celles qu’elle a trop rentrées, Ses colères brutales quand elles éclatent, Qui lui laissent le cœur à vif, écarlate, Des colères assassines, rouge carmin, Qui sifflent et crachent leur venin, Des colères lancinantes, cramoisies, Qui ont commencé et jamais fini.
Ses colères l’ont poussée sous ces cieux violents Elle ne pouvait plus vivre sereinement.
Ses colères, le ciel d’orage s’en charge, Il les prend, les emmène au large.
Elle devient pâle, le sang reflue, Une lueur paraît derrière, menue.
Elle va pouvoir tourner la page, Laisser derrière elle l’orage, Retrouver sérénité, Confiance et volupté, Ecrire dans son livre une nouvelle histoire Où il y aura place à l’espoir.
Ecrit à partir de l' image et des mots suivants : un mot évoqué par la photo (ENVELOPPER) puis d’autres mots ajoutés en acrostiche de ce premier mot : Etre – Naturelle – Volupté – Echapper – Lourdeur – Orage – Perdue – Profondément – Errance – Rouge sang
Photo d'Hélène BUILLY tirée du programme 2018-2019 du Théâtre des Célestins de Lyon