Les Maths / Anne J.
- Annie n’a pas compris ?
Avant le collège, je n’aimais pas les maths mais je m’en sortais à peu près. Le calvaire a commencé en 6ème et en 5ème la prof n’a pas compris de toute l’année que je m’appelais Anne et non pas Annie et elle finissait ses démonstrations brillantes par cette funeste question :
- Annie n’a pas compris ?
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Non je n’avais pas compris car il me fallait bien plus de temps pour comprendre quelque chose aux obscurs gribouillis du tableau que je peinais à lire
La 5ème était l’heure de la découverte de la géométrie et ce fut un désastre. Je ne pouvais déjà pas dessiner en relief, les lignes de fuite et autres perspectives me laissant de glace, alors démontrer que l’angle est droit ou que la droite AB passe forcément par le milieu de CD , vous m’en direz des nouvelles ! Ne parlons pas des sinus et autres cosinus, pour moi ça n’évoquait rien d’autre qu’un rhume de cerveau tenace qui fait que vous dormez la bouche ouverte avec la bouteille d’eau et une boite de mouchoirs (en papier, on ne connaissait pas encore le zéro déchet).
- Annie n’a pas compris ?
Je résistais à la fureur de lui hurler : « Je m’appelle Anne, pas Annie » ; je plongeais le nez dans mon pupitre avec une lueur de rage et de découragement et je décidais de l’ignorer, je restais dans mon domaine.
Au conseil de classe, il fut décidé que mon cyber-horizon futur serait les lettres classiques et c’est comme ça que j’ai démarré une année de grec.
Pied de nez aux maths qui devenaient une matière minoritaire, dont tout le monde se fichait puisque nous étions dans cette classe de seconde « des littéraires », un peu méprisées.
Et là, miracle , la prof de maths qui enseigne à des esprits attardés des rudiments d’algèbre, est une vieille dame à cheveux blancs, à quelques années de la retraite, toute douce, et qui m’appelle Anne !
« Anne aura compris pour la semaine prochaine ? » était le nouveau mantra.
Elle le pensait, elle ne le clamait pas à toute la classe pour me faire rougir de honte, elle le disait avec ses yeux et j’absorbais sa confiance qui faisait que oui, Anne a compris pour le devoir de la semaine suivante.
Pas la géométrie, là c’était peine perdue. Il a fallu attendre que je sois une vieille adulte faisant du patchwork pour que je comprenne le principe de la translation mais les équations, oui un peu, les exponentielles simples aussi.
Hélas les probabilités sont restées pour moi, du chinois, voire pire que du chinois car je pense que j’aurais aimé apprendre la logique du chinois qui est très différente de nos langues sans idéogrammes.
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J’ai donc rejoint le club select des scientifiques en 1ère. Après des cours d’été donnés par la vieille dame douce qui habitait l’immeuble à coté de la maison de mes parents et l’examen de passage, j’ai sauvé l’honneur au baccalauréat avec une note à peine au dessus de la moyenne et je suis entrée à la Fac de pharmacie.
Il y avait une épreuve de maths en 1ère année, je n’ai rien fait des problèmes posés, je n’ai même pas compris les questions, j’ai eu une note éliminatoire et j’ai été repêchée par le président du jury, qui était aussi le prof de maths, car j’avais des super notes dans les autres matières.
Et voila comment s’écrit le destin sur la toile de nos vies. Mais le destin des mots finit toujours par rattraper sa victime. Aujourd’hui, je rends dans ce texte d’un atelier d’écriture hommage à ceux de mes profs de maths qui m’ont donné ma chance.
Je me régale dans deux ateliers d’écriture et j’enseigne avec délices les arcanes de la langue française et le plaisir de la lecture à des personnes qui en sont encore aux balbutiements. Et j’ai enfin compris que je n’ai pas besoin d’aimer les maths ni que les maths m’aiment !
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