1
Soyons clairs. Je ne suis pas une cougar. C'est lui qui est venu me chercher. On est tombés amoureux malgré les 25 ans qui nous séparaient. Je me souviens de ses mains sur mes épaules et sur mon corps. Je revois son regard amoureux. Je l'appelais mon chéri, je le faisais passer pour mon fils. Nous faisions attention devant les autres. Samantha a apprécié de ne plus être seule avec moi et c'était à la fois un père et un frère, puisqu'ils avaient sensiblement le même âge. Et puis il a rencontré cette pochtronne de Marinette. Marinette, reine de la godinette comme elle aimait à se faire appeler. Elle l'a fait boire, il a essayé d'arrêter, il a voulu la sortir elle aussi de l'alcoolisme sans y réussir. Mes cheveux blancs et mes rides ne le séduisaient plus. Marinette était jeune, blonde, enjouée, il s'est épris d'elle. Quelle tristesse, ce réveillon ce soir chez elle !
Anne-Françoise
2
Samantha n'a rien dit à Ludovic qui croit encore que Sharma est son frère et mon fils.
On arrive. J'ai un cadeau pour Mirabelle que j'aime bien parce qu'elle en fait voir de toutes les couleurs à Marinette qui le lui rend bien, pauvre petite ! Derrière Mirabelle, je crois voir mon Sharma qui m'accueille et m'invite et m'accueille pour passer un bon réveillon. Je décide de me souvenir des jours heureux où l'on s'aimait tant. Mirabelle embrasse Samantha, Ludovic et leur Bigorneau. Sharma vient vers moi, défait les tours de mon écharpe autour de mon cou et nous nous embrassons sous la neige. Sharma retire doucement les flocons de mes cheveux et m'entoure les épaules pour me guider au chaud dans la maison.
Anne-Françoise
3
Il est si souvent à mes côtés, mon petit. Même si c'était un homme, père d'une adolescente, mon Sharma restera toujours mon petit. Quand j'ai appris qu'il nous avait quittés, j'ai poussé un cri. Mon bébé, ce n'est pas possible ! Alors ce soir de réveillon qui est le symbole de la famille le manque de lui est à peine supportable. Je suis dans la cuisine avec mon cadeau. Marinette emmène la salade et mon Sharma est aux fourneaux à goûter, à vérifier l'assaisonnement des plats, la cuisson comme il le faisait toujours. Sa disparition reste un mystère. Ils ont fini par décréter que c'était un accident. Ils, ce sont les enquêteurs. Mais des mauvaises langues, comme on dit, ont laissé entendre que Marinette n'était pas étrangère à ce décès. Des horreurs qui pour moi ne sont pas fondées vu que c'était un mari doux et attentionné et un père aimant. Pour moi, c'est Marinette, le mystère, mais elle n'a sûrement pas fait de mal à mon fils. Je ne peux le croire. Ma préférée, c'est Mirabelle, c'est ma petite-fille, celle en qui je retrouve mon petit. J'appréhende quand même beaucoup ce réveillon.
Véronique
4
Bien sûr qu'une maison, qu'on les ait connus ou non, c'est toujours plein de fantômes.
Il y a au château de Moulinsart le tableau qui représente le Chevalier François de Hadoque, ancêtre maritime de notre oncle Archibald à tous. Tous ont fait, coquin de sort, de Sa Majesté la Mort la rencontre.
Quelle heure est-il à ma montre, quelle temporalité dans ma tête de femme qui a tant vécu ? Midi dans le pavillon de Bagneux ? Il a bien fallu le vendre une fois mon mari Basu disparu, faire le tri dans les trésors, répartir entre les enfants, ceux qui ont de la place chez eux, les bijoux, les photos, trouver un revendeur pour la bibliothèque.
Peut on apprendre la zénitude à 75 ans passés ? Peut on envisager la vie qu'on a menée comme une existence de chasseurs cueilleurs qui aurait tout consommé, n'aurait rien gardé, serait prêt à se présenter les mains vides, comme au premier jour de la naissance, devant ce tribunal qui vous récompenserait relativement à votre humilité ou votre Mégalomanie ? A quoi rime cette collection de mochetés, François Pinault ? À quoi ont servi ces dîners de cons dans la galerie des glaces de Versailles, Messieurs les ministres intègres ?
Mais je déteste aussi les tribunaux. À la question de la transmission, je n'ai pour seule réponse que la montre à gousset.
Vite, je vais l'offrir à ma petite fille avant que les autruches de Fantasia qui se dandinent sur la Danse des heures de Ponchielli n'en fassent leur quatre-heures en compagnie du réveil trop sonore qu'au début de ma vie avec grand-père Basu j'enfermais la nuit dans le réfrigérateur. Certains jugeraient pusillanime cette inconsciente tentative de congeler le temps qui passe. Mais mon sommeil passait avant tout.
Jean-Paul
5
Puisque tout doit bien finir, malgré les souvenirs douloureux, applaudissons les attentions des unes et des autres !
La bonne odeur qui sort du faitout de Marinette est celle d'un chutney aux légumes mélangés.
Mettre un plat indien au menu du réveillon de Noël, cela montre que l'on est capable de sortir de la routine, des traditions religieuses et culinaires. De toute façon, aucun passage de la Bible ne pose comme une obligation de cuisiner de la dinde avec des marrons pour commémorer la naissance d'un enfant de migrants dans une étable du côté de Bethléem.
La dinde ! Serge Gainsbourg n'est plus là qui offrit des sucettes à l'anis à cette jeune chanteuse des années 60 ! L'autre livre sacré de mon pays natal, le kama-sutra, ne dit rien sur la façon de la fourrer, de la farcir, de la présenter au public sur une table bien dressée, dans un décor de fête. Mon ami Édorée nous aurait volontiers donné des conseils là-dessus, sur ces dessous-là, mais elle réveillonne ailleurs ce soir.
Mirabelle ne semble plus en manque de portable. Se peut-il que l'on aille vers un réveillon comme autrefois, une soirée où l'on oublie les rancœurs en cours pour se mettre à table avec plaisir, pour se sentir bien parmi ces lumières qui scintillent, au chaud dans cette maison alors qu'il neige dehors et que la nuit est tombée presque d'un seul coup aux environs de 18 h 00 ?
Jean-Paul
6
Le repas est terminé, j'ai offert la montre à gousset de mon père à Mirabelle. Elle m'a dit merci. Mais était-ce le cadeau dont elle rêvait ? Je ne saurai pas, c'est comme ça. C'est une banalité de parler du fossé entre les générations. De m'être acquittée de ce devoir de grand-mère pour Noël me libère l'esprit. Je vais maintenant pouvoir penser à Sharma. C'est avec nostalgie que je me souviens du dernier réveillon avec lui ici. C'était il y a dix ans, Mirabelle n'en avait que trois. Elle était trop petite pour se souvenir de lui. Heureusement il y a ce cadre sur le piano. J'imagine Sharma. Il aurait dix ans de plus et il jouerait "Que la montagne est belle", sa chanson préférée. C'est vrai que la montagne est belle, belle et cruelle puisqu'elle me l'a pris, mon cher fils Sharma. Le temps passe et le chagrin est toujours là. C'est certainement une blessure toujours ouverte aussi pour Marinette. Elle n'a pas, comme on dit, refait sa vie. Mirabelle, elle, a l'avantage de la jeunesse et elle va de l'avant. Tant mieux.
Dominique
7
La soirée est un peu avancée et heureusement car je suis épuisée. Marinette hurle littéralement sur sa fille. Une histoire de gâteau abimé. La pauvre Mirabelle a trébuché, ça peut arriver à n'importe qui. Mais Marinette ne laisse rien passer. Et Mirabelle, en bonne adolescente, ne se laisse pas faire et lui sort ses quatre vérités. Que ci, que ça, que depuis que papa n'est plus là, etc. C'est vrai que mon Sharma, il savait s'y prendre avec Mirabelle. Ils se ressemblent tant. Marinette, il faut bien le dire, est fatigante. Je l'aime bien mais elle est difficile. Je sais qu'on n'a rien fait de mal et qu'elle n'a rien fait de mal à mon Sharma, malgré les ragots, mais franchement, hurler comme ça sur sa fille un soir de réveillon, moi, ça ne me plaît pas du tout. Vivement que ce réveillon se termine, je fais acte de présence pour mes petits-enfants que j'aime de tout mon cœur mais sans Sharma, je n'aspire qu'à me retrouver seule chez moi, qu'à m'endormir pour oublier, m'endormir pour toujours, pour le retrouver.
Véronique
8
Pauvre Mirabelle !
Que de chemin elle a encore à parcourir ! Que n'est-elle un garçon ! Il lui serait plus facile, je pense, de tuer l'image de son père. Elle en a l'énergie, la ténacité mais évidemment pas les codes. Et puis Sharma était si… féminin ! De quoi décontenancer la représentation que se font habituellement de leurs parents les enfants. Sharma faisait la cuisine, il peignait, il jouait du piano, il composait merveilleusement.
Il faut une sacrée patience ou une sacrée science pour transformer le toucher des doigts sur le piano et les sons qu'ils émettent en cette suite de signes cabalistiques, noires, blanches, doubles croches, triolets… Et il faut du temps pour accepter que cette jeune existence, à peine arrivée au seuil de la plénitude, de l'âge adulte, de l'insertion sociale, ne se termine qu'en silences et en soupirs.
Jean-Paul
9
Souvent un événement vient rappeler l'être absent. Une parole qui lui était familière, une chanson qu'il fredonnait, une photo qui matérialise vraiment la personne aimée. Nous connaissons tous la force de l'image et nous pouvons être maladroits en mettant sur le devant de la scène le disparu. Mamita n'a pas pu s'empêcher d'inclure le portrait pour que son fils soit un peu présent à la fête. Elle s'en excuse auprès de Marinette.
Maryvonne
10
- Et puis tu sais, Marinette, ne sois pas choquée, j'ai lu ce matin une très belle phrase. "Quand le doigt de l'aube chasse la nuit, il faut savoir replier son chagrin et vivre comme si rien n'était arrivé, comme si tout était normal. Dans une sorte de dédoublement, il faut pouvoir faire la fête. Chantons ! Ce n'est pas bon d'avoir un masque triste, de tristesse pour Bigorneau. Nous avons la chance d'avoir une famille de musiciens, c'est un plus, je vous assure.
Maryvonne
11
Et Marinette entonne la petite Charlotte :
« Toc toc toc qui qu'est là ?
Qui qui frappe à ma porte ?
Est-ce toi la Charlotte ?
Est-ce toi ma bien aimée ?
Oui c'est moi la Charlotte
Je viens chercher ma culotte
Ouvre vite beau culottier
Fait pas chaud dans ton quartier »
Et ça fait bien rire Mirabelle. Pour chanter à l'unisson quand il y a plusieurs générations et souvent plusieurs cultures musicales, ce n'est pas facile. De Brassens à Brel, Barbara en passant par Dalida... Sur le chemin, on trouve Jennifer, Vianney, on arrive à Big Flo et Oli et les rappeurs. Bien entendu, quelqu'un tente "Petit papa Noël" qui va convenir à Bigorneau. Mamita a soudain très envie de le prendre dans ses bras et de le bercer avec une mélodie de son pays qui apaise l'ambiance. La famille va pouvoir repartir du bon pied.
Maryvonne
12
Ah quelle belle soirée ! La magie de la musique a opéré et je suis vraiment heureuse de danser avec Bigorneau dans les bras sur cet air entraînant de "E viva Espana !" et le bébé lui aussi est content de voir ses parents danser. La vie continue. Je regarde en souriant la neige tomber et je me dis "Peut-être que Sharma est réincarné dans l'un des flocons de neige et qu'il nous contemple, qu'il contemple sa famille finalement heureuse ce soir. Je vais bien dormir.
Dominique
13
Il est 23 h 30. Ça y est, enfin ! Ce pénible réveillon est terminé ! Marinette est encore torchée. Elle tient bien l'alcool mais je ne suis pas dupe. Évidemment, on a mal mangé. Elle sait pas faire la cuisine, mon Sharma savait tant concocter des petits plats ! Il avait tous les talents, cuisinier, bricoleur, musicien et doué pour l'amour aussi. Mais quelle poilade quand Marinette s'est étalée dans le fraisier ! Ça a été le meilleur moment de la soirée ! J'ai fait mine de compatir mais intérieurement je jubilais. En plus je repensais au jour où mon chéri a fait cette malheureuse chute dans l'escalier de la cave. Elle m'avait dit qu'il était gauche et qu'il trébuchait souvent. Ben là, c'est elle qui s'est retrouvée la tête dans le fraisier ! Bien fait !
Je vais rentrer à la maison, retrouver mes rêves et mon Sharma qui m'aime encore. Au 12e coup de minuit j'espère qu'il apparaîtra et qu'on se retrouvera comme avant.
Anne-Françoise