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L'Atelier d'écriture de Villejean
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5 mai 2026

Bretagne interdite / Marie Sylvie

 

 Plutôt que de me limiter à une seule image j’ai choisi d’embrasser l’ensemble du parcours visuel

Chaque photographie m’a soufflé une émotion, un geste, une lumière.
 J’ai donc écrit une tirade ou une citation  sous chacune d’elles comme autant de respirations posées sur ces scènes diverses.  
 
Des fragments courts mais habités qui cherchent moins à décrire qu’à laisser résonner ce que l’image éveille.
 
Ces phrases sont autant de traces de murmures, de petites fenêtres ouvertes sur ce que ces images ont déposé en moi.
 
 
 

 

CERTAINES FISSURES NE DEMANDENT PAS
 À DISPARAÎTRE
MAIS À DEVENIR PASSAGE
 
 
 

 

 
 
 

 

LORSQUE LE MONDE PENCHE
 
 
 

 

LA MUSIQUE N'A PAS BESOIN DE SCÈNE
ELLE NAÎT LÀ OÙ DEUX SOUFFLES SE RÉPONDENT
 
 
 

 

S'UNIR 
C'EST ACCEPTER DE PERDRE UN PEU 
DE FORME 
POUR GAGNER UN PEU D'INFINI
 
 
 

 

 
 

 

LA FRAGILITÉ N'EST PAS UNE FAIBLESSE
C'EST UNE MANIÈRE D'HABITER LE MONDE AUTREMENT
 
 
 

 

LA DOUCEUR TRIOMPHE PARFOIS 
LÀ OÙ LA FORCE S'EST ÉPUISÉE
 
 
 

 

PARFOIS 
IL SUFFIT D'UN RIRE PARTAGÉ 
POUR QUE LE MONDE RETROUVE 
SES COULEURS
 
 
 

 

LA LUMIÈRE QUE L'ON PORTE 
ÉCLAIRE TOUJOURS PLUS LOIN QUE NOS PAS
 
 
 

 
ENTRE FORCE ET DÉLICATESSE 
CERTAINS ÊTRES SAVENT PORTER PLUS QUE LEUR PROPRE DESTIN 
 
 

 

LÀ OÙ LES FOULES SE CROISENT 
CHAQUE DÉPART INVENTE UNE HISTOIRE NOUVELLE
 
 
 

 

LE TRAVAIL PARTAGÉ TISSE DES LIENS 
QUE LE TEMPS NE DÉFAIT JAMAIS
 
 

 

 
 

 

LES GESTES SIMPLES GARDENT LA MÉMOIRE DES JOURS QUE L'ON CROYAIT ORDINAIRES
 
 
 

 

LA PATIENCE DONNE AUX CHOSES 
LEUR SAVEUR
ET AUX GESTES LEUR VÉRITÉ
 
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28 avril 2026

Viens, on partage ! / Anne J.

 

 

C'est ce qu' on m'a dit la semaine dernière :

- Viens sur la photo

Avec la famille de la mariée !

Tu fais partie de la famille depuis si longtemps,

Plus de 20 ans, c'est sûr,

Que tu connais Louisette !

 

Ils sont tous blonds ;

Je fais un peu tache avec mes cheveux qui furent bruns

Mais me voilà adoptée !

 

- Et avec nous aussi !

ont dit les parents du marié,

un beau métis prénommé Kevin.

Encore plus improbable, question allure,

dans cette famille de bruns à la peau pain d'épices ;

adoptée encore !

 

Qu'est ce qu'on dit pour l'inverse de délit de faciès ?

Fraternité ?

On dit

« Tous humains dans le même monde »

Et ça fait du bien !

28 avril 2026

Consigne d'écriture AEV 2526-24 du mardi 28 avril 2026

 

Entre Nantes et Blois

 

 

Voici une récolte de noms de lieux et une liste des choses lues dans ces deux villes en avril 2026.

 

Faites en le titre de votre texte du jour, ou ceux de vos haïkus du jour, ou de vos poèmes en prose du jour. Laissez-vous emporter par le courant de la Loire qui passait par là au pied des châteaux…

 

Insérez les bouts de phrases, les mots ou les autres enseignes dans le texte. Que votre cuisine avec tous ces éléments soit savoureuse !

 

 

4 fauteuils - Arc-en-ciel - Au Panier perché - Barons perchés - Beauté asiatique - Big Ben - Bretagne - Chapeaux hattitudes - Chez Mamie Annie - Club Colette - Cour des miracles - Cristaux de Lune - Gavroche - Home - Keep cool - L’Ecole buissonnière - L’Embuscade - L’Heureux hasard - L’Instant - L’Orangerie - L’Ottoman - La Cure gourmande - La Fourmi - La Lune - La Madeline - La Rainette bleue - La Rebelle - La taverne des aventuriers - Le Peloton - Le Petit marais - Le Roi hérisson - Le Vaporetto - Le Vespa - Les Catalpa - Les Chants d’avril – Les Filles du quai - Les petites baladeuses - Louisette - Lune froide - Nautilus - Nefs - Nemo - Papa Guinguette - Philéas – Rive gauche - Rosalie - Trait d’union

 

 

← Bonheur amour → - Aimer à outrance est dangereux : l’ex sait. - Home - I paint flowers - interdit aux extra-terrestres - J’ai déjà hâte de te revoir - Je suis amoureux - Je t’aime à en rendre jaloux l’amour - L’art est une farce - La femme fantôme - Le décapité récalcitrant - Le mystère de la femme sans corps - Les femmes sont des hommes comme les autres - Les misogynes n’ont aucun état dame - Mur à ne déplacer sous aucun prétexte - Nul n’est censé ignorer la Loire - On pleure, on pissera moins - On s’émécher toi ou chez moi ? - Rien à foutre de presque tout - Rue Vauvert - Un coeur brisé pourra toujours aimer - Viens, on partage - Vive la France ! - Y croire encoeur

12 mai 2026

Le Petit canezou rouge : conte / Jean-Paul

 

C’est l’histoire d’une gargoussière qui avait un fanfan, une fille, toujours vêtue de rouge, et dont la mother gastrolâtre habitait une exapole à l’autre bout de la forêt.

 

On était jeudi.

 

- Mon canezou, dit la gargoussière à son fanfan, plutôt que de te vautrer dans la folâtrerie tu vas aller porter des clifoires et un petit pot de falarique à ta mère-grand. Mais fais bien attention en cagnardant au milieu des azédaracs : il y a un méchant fagotin qui estocade les promeneurs pour leur piquer leurs ducatons. Alors vas-y bredi-breda voir Mémé dans sa capucinière.

 

Voilà donc le petit canezon rouge parti avec son petit panier empli des clifoires et du petit pot de falarique.

 

Quand elle passe devant la maison de brique des trois petits calembouristes elle tombe nez à nez avec le grand méchant fagotin.

 

 

- Eh ! Bonjour, ma baisure, qu’il lui fait comme ça. Quelle étanfiche t’amène en ces lieux ?

 

- Je vais chez ma meumé qui habite la sixième maison de l’exapole lui porter son quatre heures.

 

- C’est très bien mon lapin de se soucier des guenuches âgées ! Ne traîne pas en chemin, la nuit tombe vite, ces temps-ci.

 

- La nuit à deux heures de l’aprème ? T’es vraiment archifou, fagotin ! festoye-t-elle et elle se remet en route.

 

Le fagotin est dans l’ébaudissement : il va en estocader deux aujourd’hui, une guenuche génésiaque et un fanfan farcineux. Un vrai festin en perspective, sans bégueulerie ! Il monte sur sa bandoline électrique et, maintenant qu’il a l’adresse, il file vers le n° 6 de l’exapole. Il gare son engin et toque à l’huis.

 

- Qu’est-ce que c’est ?

 

- C’est le livreur Hubert. Votre bonace vous fait livrer de la clifoire et de la falarique.

 

- Ouvrez les effondrilles et le dépilatif cherra !

 

Le fagotin entre, il se jette sur la meumé et il la flûte.

 

Bien évidemment il a pris soin, devant de la boulotter, de lui enlever sa caracole et son étoupillon de nuit. Une fois qu’il a nettoyé le parquet des restes de sa galimafrée il enfile la caracole, se coiffe de l’étoupillon puis il se glisse dans le pageot et il attend.

 

Retardée par sa dansomanie chronique qui lui fournit gracioso de la dopamine et est très bonne pour sa diaphanéité, le canezou rouge arrive. Elle toque à l’huis, elle ouvre les effondrilles et le dépilatif choit.

 

- Salut, mère-grand ! Je viens t’apporter…

 

- Ne dis rien, je crois que j’ai deviné : une clifoire et de la falarique !

 

- Non, pas du tout : un cric-crac !

 

Le fanfan sort une brusquembille du panier et défouraille en plein dans le galactomètre du fagotin. Puis, avec une paire de figulines à bouts pointus, elle découpe le ventre du débaucheur et en fait sortir la grand-mère. Elles dépiautent ensuite le cispadan et le font cuire au décaméron, transformant ainsi en charcutaille le fagotin échauffant.

 

Enfin, comme chaque jeudi, ecclésiastiquement, ou comme à chaque match du Stade Rennais Football Club, elles se font une indigestion de clifoire-saucisse en regardant un documentaire animalier en replet sur Arte.

12 mai 2026

Consigne d'écriture AEV 2526-26 du mardi 12 mai 2026

 

 

Disparus du Larousse

 

L’animateur vous gratifie d’une liste de cinquante mots retirés du dictionnaire Larousse.

 

 

archifou adj - azedarac nm - baisure nf - bandoline nf - bégueulerie nf - bonace nf - bredi-breda adv - brusquembille nf - cagnarder v - calembouriste nm - canezou nm - capucionière nf - caracole nf - cispadan adj - clabauderie nf - clifoire nf - cric-crac nm - dansomanie nf - débaucheur nm - décaméron nm - dépilatif adj - diaphanéité nf - ducaton nm - duriuscule adj - Ébaudissement nm - ecclésiastiquement adv - échauffant adj - effondrilles nf - esquinancie nf - estocader v - étanfiche nf - ethiopique adj - étoupillon nm - exapole nf - fagotin nm - falarique nf - faluner v - fanfan nm - fantasquement adv - farcineux adj - festoyer v - figuline nf - flûter v - folâtrerie nf - fontange nf - galactomètre nm- galimafrée nf - gargoussière nf - gastrolâtre nm - génésiaque adj - gracioso adv - guenuche nf

 

1) Il vous est demandé d’écrire un texte dans lequel vous les utilisez alors que vous ignorez leur définition. Écrivez un poème, un texte surréaliste, appuyez-vous sur un schéma existant, une chanson, un conte... Laissez-vous bercer par leur sonorité.

 

2) Il vous donne ensuite la définition de ces mots. Cette fois-ci intégrez-les dans un autre texte (ou dans la suite du même) mais en connaissant leur définition et en respectant leur sens.

 

 

archifou adj : extrêmement fou

azedarac nm : arbre de la famille des méliacées

baisure nf : endroit où un pain en a touché un autre dans le four

bandoline nf : eau visqueuse pour lisser les cheveux

bégueulerie nf : caractère, air d’une bégueule

bonace nf : calme de la mer

bredi-breda adv : trop vite (raconter une chose bredi-breda

brusquembille nf : sorte de jeu de cartes

cagnarder v : vivre dans la paresse

calembouriste nm : faiseur de calembours

canezou nm : corsage sans manches

capucinière nf : maison de capucins

caracole nf : mouvement en rond qu’on fait exécuter à un cheval

cispadan adj : qui est en deçà du Pô

clabauderie nf : criaillerie importune et sans raison

clifoire nf : Espèce de seringue que font les enfants avec du sureau

cric-crac nm : bruit que fait une chose qu’on déchire, qu’on casse

dansomanie nf : passion, manie de la danse

débaucheur nm : qui en débauche un autre

décaméron nm : récit d’événements survenus dans un espace de dix jours

dépilatif adj : qui fait tomber les poils, les cheveux

diaphanéité nf : qualité de ce qui est diaphane

ducaton nm : ducat d’argent

duriuscule adj : un peu dur

Ébaudissement nm : grande réjouissance

ecclésiastiquement adv : en ecclésiastique

échauffant adj : se dit des aliments et remèdes qui augmentent la chaleur animale

effondrilles nf : dépôt qui reste au fond d’un vase après l’ébullition ou l’infusion

esquinancie nf : violente inflammation de la gorge

estocader v : porter des estocades

étanfiche nf : hauteur de plusieurs lits de pierre qui font masse dans une carrière

ethiopique adj : d’Ethiopie

étoupillon nm : petite mèche introduite dans une pièce d’artillerie pour éviter l’humidité

exapole nf : contrée qui renferme six villes principales

fagotin nm : singe habillé que les charlatans exhibent dans les foires

falarique nf : arme de trait incendiaire chez les Francs

faluner : Répandre des débris de coquilles utilisés comme engrais dans un champ

fanfan nm : petit enfant

fantasquement adv : d’une manière fantasque

farcineux adj : qui a le farcin une sorte de gale qui vient aux chevaux et aux mulets

festoyer v : bien recevoir quelqu’un, le bien traiter

figuline nf : ouvrage de poterie

flûter v : jouer de la flûte ; cri du merle : pop. boire

folâtrerie nf : action, parole folâtre

fontange nf : nœud de ruban qu’on place sur la tête

galactomètre nm : instrument pour mesurer la qualité du lait ; pèse-lait

galimafrée nf : espèce de fricassée composé de restes de viande

gargoussière nf : sorte de gibecière où l’on met les enveloppes contenant la poudre d’une bouche à feu

gastrolâtre nm : gourmand ; celui qui fait un dieu de son ventre

génésiaque adj : qui se rapporte à l’origine du monde

gracioso adv : gracieusement (en musique)

guenuche nf : petite guenon

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28 avril 2026

Entre Nantes et Blois (2) / Jean-Paul

 

CHAPEAUX HATTITUDES

 

 

 

Dans ce magasin de modiste

La patronne se prénomme Brigitte

Mais tout le monde l’appelle « Bibi »

 

 

COUR DES MIRACLES

 

 

Par plaisanterie une fourmi

- C’était une fourmi qui savait l’orthographe et la calligraphie -

A posé un écriteau :

« Mur à ne déplacer sous aucun prétexte ».

 

Les ouvriers sont venus.

Ils ont lu.

Ils ont obéi

Et construit l’hôpital derrière

Ce vestige d’un autre temps.

 

J’ai trouvé un nom pour ce monument :

« Le décapité récalcitrant » !

 

 

LES PETITES BALADEUSES

 

 

Le mystère de la femme sans corps :

Cinq D….. dans une M…

 

(comme au jeu du pendu, remplacez les points par des lettres)

 

Solution :

Cinq doigts dans une Main

Soit

Dix doigts dans les deux mains

et, devant, des semelles :

 

« Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées » !

 

 

LA TAVERNE DES AVENTURIERS

 

 

Nul n’est censé ignorer la Loire :

Ici personne jamais ne cherche la bagarre.

Tout le monde sait que nos nefs

Ne sont en fait que des gabares !

 

 

12 mai 2026

Mots disparus (1) / La Licorne

 

Un canezou, nommé Azedaracfalunait bredi breda au milieu des effondrilles et des brusquembilles, quand surgit tout à coup une jolie figuline répondant au nom de Fanfan. Elle caracolait gaiement d'exapole en exapole, accompagnée de sa fidèle guenuche et d'un duriuscule ducaton éthiopique. Après un moment d'ébaudissement, Azedarac aborda la Belle sans galimafrée et lui dit, d'un air bonace : 

 

- Je me rends dans ma capucinière à deux pas de là, accepteriez-vous de partager un en-cas avec moi ? Cela me ferait grand plaisir et vous pourriez vous reposer un peu.

 

Fanfan le regarda. Même s'il n'avait pas l'air d'un débaucheur, elle se méfiait un peu.

 

Avait-elle affaire à un gastrolâtre en esquinancie,  à un décaméron en mal de baisure, à un fagotin archifou ou à un jeune gracioso à bandoline ?

 

Elle le toisa d'un oeil dépilatif et pencha pour la dernière hypothèse. Pas besoin d'un galactomètre pour mesurer le degré de sincérité du jeune sieur, il émanait de lui une certaine diaphanéité qui inspirait confiance. 

 

Le soleil échauffant et cagnardant estocada définitivement ses hésitations. 

 

A côté d'elle, son petit ducaton remuait son étoupillon en cadence et sa guenuche lançait des "cric-crac" enthousiastes. Ils mouraient de soif... et elle aussi.  

 

Sans bégueulerie, elle flûterait bien un petit verre de fontange avec quelques étanfiches farcineuses et croustillantes.

 

Elle dit oui.  

 

 

5 mai 2026

Nue / Lili

 

 

Elle était là assise depuis longtemps sur une couverture qu’elle avait réussi à ramener en partie sur sa poitrine.

 

On lui avait dit qu’elle pourrait terminer ses fins de mois en posant dans un atelier de peinture. Elle avait beaucoup hésité. La nudité la terrorisait. Pour elle, dévoiler son corps était impensable. C’était la renvoyer au regard prédateur des hommes qui l’avaient si peu aimée. Mais là, poser devant des artistes habitués aux nus devait être possible, ils n’étaient pas là pour jauger et critiquer sa silhouette épaissie par la rudesse de la vie.

 

Elle avait demandé que pour le premier rendez-vous on ne vît pas sa poitrine. L’atelier avait été aménagé pour qu’on ne la voie que de dos. Devant elle, on avait installé un panneau recouvert d’une toile aux fondus bleu marine qu’elle regardait avec minutie, essayant d’en distinguer toutes les variations de couleurs. Là-haut, c’était l’arrivée de la nuit avec quelques taches d’orangé pour rappeler le soleil couchant. En bas, c’était une vague qui semblait mourir sur une plage aux flaques brunes. Elle guettait une voile, le passage d’une mouette, l’argenté d’un poisson. Tout était immobile.

 

Elle appartenait à ce décor. Figée dans l’attente. Elle sentait les odeurs d’essence de térébenthine mêlées à celles de la transpiration des peintres en plein travail. Elle devinait quelques soupirs.

 

Elle exposait son dos, large, compact. On ne voyait ni ses bras ni ses mains. Elle les avait gardés pour elle, posés sur ses genoux pour qu’eux aussi échappent aux regards. Elle préservait son intimité. Personne n’avait accès à sa poitrine, à son ventre, à son sexe.

 

On ne voyait pas son visage, ni ses longs cheveux noués sur la nuque. On ne voyait pas qu’elle avait froid. Elle aurait voulu s’enrouler entièrement dans la couverture étalée par terre autour d’elle comme une flaque d’encre. Elle aurait voulu se diluer dans ce lit de nuit bleutée. Elle avait fermé les yeux. Elle devenait océan, elle était onde marine, vibration de la falaise heurtée par le flot insoumis. Elle jouait avec l’écume dispersée sur la lande, elle disparaissait dans l’arc de la houle. Elle s’échouait sur la grève, ivre de liberté.

 

La femme assise sur le drap exposait son dos. Nue, elle échappait aux regards. Elle avait traversé la toile océane.

12 mai 2026

La Bonace des ombres. 1 / Marie Sylvie

 

 

Dans la bonace du soir 

Un archifou s’avance

Flûte en main

Prêt à flûter le vent.  

 

Autour de lui

Les ombres marchent bredi-breda

Comme si le monde hésitait 

Entre rire et poussière.

 

Une guenuche surgit

Coiffée d’une fontange pâle

Et son pas gracioso fend la lumière.  

 

Dans sa gargoussière 

Elle porte des rêves effrités

Des effrondrilles de jours anciens  

Qu’elle offre à qui sait écouter.

 

Alors le ciel devient diaphanéité

Et l’on entend très loin

Le fanfan du matin qui recommence.

12 mai 2026

Mots disparus (2) / La Licorne

 

 

Je vais vous conter, si vous le voulez bien, ce qui m'est arrivé ces dix derniers jours. 

 

Mardi soir, j'ai mis mon plus beau canezou et ma jupe rouge fendue. J'ai mis aussi un peu de gel dans mes cheveux (j'évite toujours la bandoline et la brillantine car c'est dépilatif), puis, avec une barrette, j'ai fixé gracioso une fontange sur mon chignon. Ainsi parée, je suis partie à mon cours. Mes deux fanfans voulaient m'accompagner mais je leur ai fait comprendre que ce n'était pas le genre d'ébaudissement qui leur plairait. En plus, je n'ai pas envie de les vêtir comme moi : ils auraient l'air d'un fagotin et d'une guenuche.

 

J'ai donc préparé une bonne galimafrée pour mes deux petits gastrolâtres et, avant de partir, je les ai invités à cagnarder devant la télé ou à faire une partie de brusquembille. Ce n'était pas un programme archifou, c'était "bonace", mais comme je leur avais promis un ducaton s'ils étaient sages, au final, ça s'est plutôt bien passé. Quand je suis rentrée, ils s'étaient un peu estocadés, il y avait eu quelques clabauderies mais les figulines sur la cheminée, dieu merci, étaient intactes. 

 

Mercredi, j'ai emmené fiston à son cours d'équitation. Je suis restée pendant la leçon. Il m'a montré qu'il maîtrisait parfaitement la volte et la caracole. Il a du mérite car il a dû changer de monture : son cheval habituel est farcineux depuis la semaine dernière. 

 

Vendredi, ce fut ma choupinette qui fit des siennes. Elle s'est réveillée avec le teint pâle comme la porcelaine. Une diaphanéité qui n'augurait rien de bon. J'ai dû l'emmener bredi breda chez le médecin, qui a palpé sa gorge, a diagnostiqué une esquinancie, non contagieuse, heureusement.

 

Samedi midi, tonton Gérard est venu manger à la maison. Il est éleveur et agriculteur. On ne risque pas de l'oublier d'ailleurs car, pendant tout le repas, il ne nous a parlé que de ça. De son tout nouveau galactomètre, des effondrilles qui restent au fond des bouilles de lait si on ne les nettoie pas bien et même de la dernière façon de faluner qu'un voisin lui a enseignée. Rendue aphone à cause de son mal de gorge, la pauvre Choupinette le regardait, les yeux écarquillés, comme s'il avait parlé chinois. 

 

Dimanche, les enfants étaient ravis, on avait rendez-vous avec leur père et on est allés se promener dans la forêt tous les quatre. Stéphane leur a appris le nom des arbres. J'en ai découvert un que je ne connaissais pas : l"azedarac". Puis il leur a dit : "Regardez, je vais vous montrer quelque chose." Il a cassé une petite branche de sureau et, avec son couteau suisse,  en deux temps trois mouvements, il a fabriqué un petit sifflet pour chacun. "Ça s'appelle une clifoire", a-t-il dit. "Il sait tout, papa", ont dit les gamins, admiratifs. Sûrement. Mais qui c'est qui, le soir, les a entendu "flûter" jusqu'à des heures indues ? C'est moi. 

 

Ce mardi, on était invités à prendre l'apéro chez ma copine Marie. Elle, je l'aime bien. Mais son mari, lui, m'insupporte. Il est psychanalyste...et calembouriste. Un mélange détonant. 

Quand j'ai parlé de mes nouveaux cours du mardi, il a aussitôt évoqué l'une de ses clientes, atteinte de "dansomanie". 

" Elle danse jour et nuit, a-t-il confié, ce qui fait qu'elle est filiforme. Une silhouette éthiopique. Enfin, elle, elle ne s'en rend pas compte. Elle se trouve normale. Figurez-vous que l'autre jour, en séance, elle m'a sorti cette phrase incroyable : "Pour être dans les normes, il faut rester mince." 

A ce moment-là, il s'est arrêté et m'a regardé avec insistance. C'est là que j'ai compris que j'avais dû louper l'une de ses blagounettes.

"Tu n'as pas compris  ? 

Dans les normes : dans "l'énorme" ! Hihihi..."

Marie était morte de rire. Moi, j'ai fait semblant de trouver ça amusant et puis, prétextant un peu de fatigue, je suis rentrée le plus vite possible. 

La vérité, c'est que je sentais qu'à la dixième blague "vaseuse", j'allais répliquer par un trait incendiaire et malvenu. C'est ce que Stéphane appelait mon côté "falarique".

Et puis, le mardi soir, j'ai danse...et ça, c'est sacré !

 

Aujourd'hui, c'est vendredi.

Dix jours. Voilà. On y est. 

C'est la fin de mon petit decameron hexapole

Vous connaissez un peu plus mon quotidien maintenant.

 

Mais aujourd'hui, excusez-moi, j'ai mieux à faire que d'écrire ma vie dans un blog.

Ce soir, je vais festoyer avec mon débaucheur préféré. 

Vous ne voyez pas qui c'est ?

C'est... mon professeur de danse. 

Mais chuuuut ...ne dites rien à mes enfants. 

Promis ?

12 mai 2026

La Bonace des ombres. 2 / Marie Sylvie

 

 

(version avec sens respecté)

 

Dans la bonace du matin

La mer retenait son souffle

Si calme que l’on aurait pu y entendre le cri-cra  d’une feuille.  

 

Un archifou que l’on disait un peu duriuscule

S’amusait à flûter près du rivage

Tandis qu’un fanfan riait aux éclats

Laissant tomber dans le sable 

Quelques effondrilles de son goûter.

 

Plus loin une vieille gargoussière pendait à l’épaule d’un soldat

Et dans la lumière oblique

La diaphanéité de l’air faisait danser les poussières.  

 

Une jeune fille 

Coiffée d’une fontange 

Avançait doucement

Portant dans ses mains une petite figuline

Qu’elle avait façonnée au lever du jour.

 

Un marchand ambulant

Véritable gastrolâtre

Faisait festoyer les passants 

De restes de galimafrée

Racontant bredi-breda ses histoires fantasques.  

 

À ses pieds une guenuche apprivoisée  

Jouait avec un étoupillon

Tombé d’une pièce d’artillerie.

 

Alors dans ce tableau presque immobile

Quelque chose s’ouvrit 

Un Ébaudissement  simple

Comme si le monde

Pour un instant

Se souvenait de sa propre douceur.

 

12 mai 2026

Récit de vie. 1 / Anne J.

 

Ce matin, je suis allée faire des courses et comme hier était un jour férié, il y a foule à la Biocoop près de chez moi. Parmi toutes les ménagères bobo qui peuplent le magasin, je croise quelques guenuches, ces femmes qui font des grimaces de singe devant l'étal de yaourts en ne sachant pas quoi choisir, elles ont oublié leur galactomètre, pour savoir si elles ont encore droit dans leur régime sans gluten ou sans lait à un pot de Skyr. Pour ma part je rejette d'emblée les farcineux, ces poulets mous élevés en batterie, lavés a l'eau de javel, venus de Thaïlande ou du Brésil et je jette un regard dégoûté sur les étanfiches. Ces poissons pêchés dans le Leguer et donc locaux me donnent des frissons, je suis définitivement devenue végétarienne et je préfère pour ce soir ma gargoussière au bord de la mer.

 

Ce soir au duriuscule, quand le soleil plongera dans la mer, après une interminable journée de pluie où je suis restée enfermée chez moi, je prendrai mes effondrilles, ces bâtons de marche spécial senior qui m'empêchent de m'effondrer ou de tituber dans les chemins pierreux et j'irais m’empiffrer d'un succulent tajine végétarien à la gargoussière des embruns sur la plage.

 

Très précieuses les effondrilles, car je me remets à peine de ma dernière glissade sur le pavé mouillé, je clabaude encore, j'ai échappé de peu à la bandoline du médecin qui voulait me mettre dans le plâtre pour trois semaines et je dois prendre mon azedarac pour dormir mais quelle idée aussi de prendre le canezou au lieu de la grande rue, un soir de pluie après une averse de grêlons !

 

A la gargote de la plage, les desserts ne sont pas super et bredi breda je chipoterai sur un crumble à la banane et en laisserai la moitié.

 

Demain il me faut aller dans ma capucionière pour m’entraîner au violon sans importuner mes voisins et préparer mon audition à l'élifoire de la semaine prochaine, une grande fête juive où on mange du chou farci et des succulents gâteaux au pavot.

 

J'irai danser gracioso, faluner des pétards et manger des esquimaux avec des amis qui auront trop bu et raconteront, falariques, des contes à dormir debout avant de partir au petit matin, pour l’esquinancie, pays de rêves brumeux de lendemain de brosses, la cuite québécoise au sirop d'érable !

 

 

12 mai 2026

Récit de vie. 2 / Anne J.

 

Traiter ses voisines de guenuche

Ne vous fait pas voir d’un bon œil

Et apostropher ses voisins en les appelant farcineux

Ne vous rend pas le voisinage aimable

Même si on mesure la complaisance au galactomètre.

 

Vu l’état du monde en ce moment

Je préfère ne pas remplir ma gargoussière

De petits plombs

Ou de falariques

J’aurais trop envie de faire une galimafrée

De tous ces politiques bavards et inefficaces.

 

 

Sous l’adézarac je cagnarderai,

Je siroterai les effondrilles

Au fond de ma tasse de thé vert

Pour éviter l’esquinancie

A faire des clabauderies.

Gracioso j’ôterai mon canezou

Et je m’endormirai

Dans la bonace,

Espérant - quelle naïve ! -

Le retour du soleil et de la fraternité.

 

Même pas en rêve !

5 mai 2026

Papotages / Anne J.

 

 

- L'avantage, vois tu c'est que nous, nous pouvons parler tranquillement, le tricot ça occupe les mains mais ça n'empêche pas de papoter

- Pour sûr ! Et tu les trouves comment, les deux2 sonneurs là bas ?

- Où ?

- Sur la place, à coté du stand où les gamins attrapent des canards avec un crochet dans un bassin d'eau.

- Pas mal ! Je préfère le pantalon bleu, il a un regard plus doux .

- Oui, moi j'aime bien le pantalon brun, il est plus grand et se tient plus droit et puis le biniou c'est mieux que la bombarde.

- Question de goût ! Mais en gros ça fait du bruit tout pareil.

- Tu crois qu'ils nous voient ?

 

***

 

 

- T'as vu les deux filles là-bas sur le muret face à la mer ?

- Oui c'est Jeanne, la fille de Marie, et Maryvonne, la nièce du gros Fanch.

- Elles sont mignonnes, non, avec leurs coiffes du dimanche et leurs jolis tabliers noirs brodés ?

- Ne rêve pas mon gars, elles sont trop bien pour toi !

- Qu'est ce que t'en sais ? Allez jouons, à la pause on les invitera à danser.

 

***

 

- Regarde : au fond, y a un gars qui dessine, juste à coté de la buvette.

- Je ne le vois pas.

- Mais si ! Il a un chevalet et il crayonne, le chapeau de paille et la blouse pleine de peinture !

- Ah oui, un Parisien ! On va être dans les livres, alors ? Ou sur des tableaux à la salle de la mairie ?

- Et on deviendra célèbres ?

- Et on sera un sujet pour un atelier d'écriture ?

26 mai 2026

Consigne d'écriture AEV 2526-28 du mardi 26 mai 2026

 

 

Osez Joséphine !

 

 

Joséphine Lebard est une journaliste et autrice qui tient une chronique d’une page, intitulée « Soit dit en passant », dans le magazine La Croix L’Hebdo. Elle y parle de la vie de tous les jours et assez souvent, de son quotidien de mère de famille investie dans sa ville.

 

Chaque chronique a un titre, une phrase mise en exergue et un texte sur trois colonnes.

 

A partir d’une de ces chroniques, des différentes phrases d’amorce et des titres des chroniques distribuées, ou à partir de rien, pouvez-vous « oser Joséphine » et rédiger une chronique similaire voire deux si l’inspiration vous vient rapidement ?

 

Faire silence - Faites place ! - L’art de la joie - L’Homme qui lit - La Constellation - La Fin des vacances - La Té-lit-travailleuse - La Violence des jardins - Le théorème de l’ostéo - Le Triomphe des gentils - Nièces et neveux - Où sont les femmes ? - Pas d’âge pour les raconteurs d’histoires - Rome, version floue - Saint Valenquoi ? - Un été de carte postale - Un gentil appartement

 

***

 

Si vous avez besoin d’une étude comparative des meilleurs cafés de musées, mon fils est l’ado de la situation.

 

Entre femmes, nous parlions à un volume normal. Avec les hommes, nous avons dû forcer la voix pour nous faire entendre.

 

Bien sûr, travailler au lit ce n’est pas terrible… Mais cela offre quelques réconforts immédiats.

 

Moins mais mieux ? Pour le coup, cette histoire-là sonne un peu comme un conte à dormir debout.

 

C’est toujours une joie de recevoir un message qui dit que notre texte a résonné chez un lecteur.

 

En quelques secondes à peine, la septuagénaire a le visage d’une enfant. Une enfant qui joue.

 

C’était beaucoup de devoir encaisser les chocs esthétiques et les troubles qui agitent une jeune personne.

 

Je suis récompensée d’une petite personne qui vient se lover contre moi et qui fleure bon le shampoing et la compote de pommes.

 

Je suis aussi reconnue comme experte de la salade de poulpe et des questions rose et marron du Trivial pursuit.

 

Le Christ a passé quarante jours dans le désert, lui peut bien passer quarante jours sans assistance.

 

Grosse faille dans son éducation : nous n’avons jamais abordé le chapitre « nutrition des oies » ces dernières années.

 

Je crois que les demeures conservent le bonheur des précédents propriétaires et en font bénéficier les nouveaux.

 

Au verso, cela parlait pique-nique sur l’autoroute, baignades, parents pénibles, fratrie insupportable.

 

Nous avons toutes fait l’expérience de ces conversations non choisies avec des mâles qui avaient jeté leur dévolu sur nous.

 

Qui sont ces égoïstes qui étalent sans vergogne leurs mètres carrés de verdure piquetés de pâquerette ?

 

cliquez pour agrandir

 

 

19 mai 2026

Consigne d'écriture AEV 2526-27 du mardi 19 mai 2026

 

Sub/Objectif n° 5

 

Sub/objectif est une revue de photographie de l'Université de Rennes dans laquelle on publie des photos argentiques, essentiellement en noir et blanc. Nous avons ôté les agrafes centrales de ce portfolio. Pour les besoins de l'édition les photos se sont trouvées associées deux par deux sur une feuille 21 x 29,7 cm au format paysage. Le hasard fait donc voisiner une image de montagne et une boîte aux lettres, un chat et un chien, etc.

 

Le hasard ? Un simple voisinage ? Peut-être, mais vous qui êtes le "Deus ex machina" ou un·e écrivant·e imaginati·f·ve ce jour, vous allez nous raconter le lien qui existe entre ces deux photos, ce qui se passe entre les deux. Rédigez un récit qui sera inspiré et illustré par ces deux photos. 

 

Cliquez sur chaque image pour l'agrandir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19 mai 2026

Prosopopée / Jean-Paul

 

 

 

Dans la vallée grise les cyprès se poussent du col pour voir aussi loin qu’ils le peuvent. Les montagnes, là-bas, ont la tête dans les nuages.

 

C’est curieux. C’est deux phrases m’évoquent le mot « prosopopée ». Cette figure de style consiste à faire parler un objet ou un animal. Le renard et le corbeau, c’est une prosopopée ; la cigale et la fourmi aussi.

 

C’est curieux. Ce paysage est sacrément cispadan. « Cispadan », c’est un mot que j’ai appris la semaine dernière et qui signifie « en deça du Pô ». Mais l’en-deça et l’au-delà dépendent de l’endroit où on se trouve, non ? Quel est l’adjectif pour au-delà du Pô ? Transpadan ?

 

C’est peut-être un peu trop étendu pour être le village de Don Camillo et Peppone mais en dépit de la couverture nuageuse on imagine très bien de vieux messieurs ou d’élégantes dames à chapeau de paille qui arpentent des rues sans trop de voitures pour se rendre à pied… où ça ?

 

Toutes les maisons se ressemblent. On ne voit pas l’église, le théâtre ou le stade et le cimetière est sans doute dans notre dos. 

 

C’est aussi une ville sans rivière, sans voiture, sans personne. Une ville fantôme ? Une ville dans la vallée grise.

 

 

A côté, c’est l’inverse. L’arbre a dû pousser bien avant la route, tranquillement, alors que la ville grandissait autour de lui. Bienheureux est-il de ne pas avoir été abattu mais maintenant, posé sur son petit îlot de terre, on l’imagine intrigué par ce flot incessant de voitures sur ses flancs.

 

Comme le petit cyprès de la première image ils se demande où mènent ces deux flèches tracées sur le sol, à quoi riment ces signes sur les pancartes, à quoi servent les lampadaires la nuit ? A éclairer les moustiques ? Et quelles sont les cigales et les fourmis qui conduisent ces petits véhicules blancs ? Pourquoi font-elles tant de chemin pour aller voir si loin les cyprès de Crest et se demander ce que les arbres pensent alors que lui aussi ne demanderait qu’à faire dans la prosopopée !

19 mai 2026

Casoar / Jean-Paul

 

 

 

Ce soir, décidément, je suis séduit par les mots de la langue française. Les péniches du quai Saint-Cyr m’évoquent le mot casoar. Il s’agit de la plume qui surmonte le shako des jeunes gens de Saint-Cyr Coëtquidan où se trouve l’école des sous-officiers qui s’en coiffent.

 

N’allez pas déduire de cet intérêt soudain pour les vêtements de soldats que je me prends pour la grande duchesse de Gerolstein ! Je ne vais pas remplacer Dame Felicity Lott qui vient de décéder cette semaine. Je n’ai pas sa tessiture et, contrairement au personnage d’Offenbach, je n’aime pas tant que cela les militaires.

 

Mais je suis toujours content de voir une photo que j’aurais pu pendre moi-même ou une perspective que j’ai déjà immortalisée dans ma photothèque. Ici on est sur le pont Malakoff, au pied de la tour des Télécoms qu’on appelle maintenant le Mabilay pour faire plus anglais.

 

C’est drôle : ce qui me fait rêver sur cette photo ce sont les deux vélos peints sur la piste cyclable du quai de la Prévalaye. Ils font naître en moi une envie d’être au mois d’août, de pédaler et de tester, avec moins de voitures autour, les pistes cyclables rennaises.

 

Maintenant j’ai l’âge de faire cela à la façon d’Henri Vaillant, le patron des usines du même nom dans les albums de bandes dessinées où Jean Graton fait effectuer à Michel Vaillant et Steve Warson des arrêts au stand pour changer les pneus pendant les courses automobiles.

 

 

Mais sil y a moins de voitures en août, y a-t-il moins de trottinettes électriques ?

 

Finalement je suis comme le piaf de la photo ou l’arbre du texte précédent. Qu’est-ce que c’est que tous ces gens qui s’agitent autour de nous ? Est-ce que je ne suis pas mieux à la maison  à faire ma cuisine – je suis mon propre traiteur - ? Et le bonheur, finalement, n’aurait-il pas la forme des îles ?

 

 

19 mai 2026

La Maison qui attendait / Marie Sylvie

 

 

CERTAINS CHEMINS NE MÈNENT PAS 

À UN LIEU

MAIS À LA PART DE NOUS QUI ATTENDAIT

 

 

IL EXISTE DES MAISONS QUI N'ABRITENT PERSONNE

ELLES VEILLENT SUR CEUX QUI REVIENNENT

 

*** 

 

On disait que le chemin n’allait nulle part.  

Qu’il traversait la forêt comme une vieille

cicatrice

Sans début ni fin

Juste une entaille dans la terre. 

Les habitants du village l’évitaient. 

Trop silencieux.

Trop droit.

Trop obstiné. 

On racontait qu’il avalait les pas

Qu’il gardait les ombres.

 

Moi je savais qu’il menait quelque part.  

Je l’avais emprunté autrefois
Lorsque j’étais encore assez jeune pour croire que les lieux avaient une mémoire 
Et que les maisons pouvaient aimer.

 

Ce matin-là la lumière était blanche
Presque crue. 

Les arbres
Dépouillés
Ressemblaient à des silhouettes qui hésitent à parler. 

Le vent ne soufflait pas. 

Même les oiseaux semblaient retenir leur souffle. 

J’ai avancé
Lentement
Comme si je marchais dans un souvenir trop fragile.

 

À mesure que j’approchais
Une sensation étrange montait en moi : 
Ce n’était pas moi qui revenais vers la maison.  
C’était elle qui venait vers moi.

 

La première fois que je l’avais vue
J’avais dix-sept ans. 

Elle m’était apparue comme un refuge
Une promesse.

Un ventre de pierre où l’on pouvait déposer ses peurs. 

J’y avais passé un Été entier
À écouter les murs respirer
À apprendre le langage des fenêtres
À comprendre que certaines bâtisses ne sont pas construites : 
Elles naissent.

 

Puis j’étais partie.  

On part toujours trop tôt des lieux qui nous aiment.

 

Aujourd’hui la maison était là

Exactement comme dans ma mémoire : 

Un peu penchée

Un peu sauvage

Enlacée par les ronces et les herbes hautes

Mais quelque chose avait changé. 

Elle semblait… éveillée. 

Comme si elle m’attendait depuis des années

Immobile mais vibrante

Retenue par un fil invisible.

 

Je me suis arrêtée devant la porte.  

Le bois était gonflé par l’humidité

Mais la poignée

Elle

Elle était tiède.  

Comme une main.

 

Alors j’ai compris.

 

Ce n’était pas un hasard si les deux photographies 

Le chemin et la maison avaient été juxtaposées.  

Ce n’était pas un simple voisinage.  

C’était une histoire d’appel et de réponse.

 

Le chemin m’avait reconnue.  

La maison m’avait rappelée.  

Et moi j’étais revenue.

 

Lorsque j’ai poussé la porte

Un souffle d’air m’a enveloppée

Doux comme un drap ancien.  

À l’intérieur rien n’avait bougé.  

Ou plutôt : Tout avait attendu.

 

Les murs

Les meubles

La poussière même semblaient retenir une respiration longue de plusieurs années. 

J’ai avancé jusqu’à la fenêtre du fond

Celle qui donnait sur les arbres. 

La lumière y tombait comme une bénédiction.

 

Alors seulement j’ai senti la vérité me traverser :  

Je n’étais pas revenue pour revoir la maison.  

J’étais revenue pour qu’elle me rende ce que j’avais laissé ici.

 

Ma peur.  

Ma solitude.  

Mon ancienne peau.

 

Je suis restée longtemps

Debout

Immobile

À écouter le silence.  

Puis j’ai refermé la porte derrière moi

Sans regret.

 

Le chemin cette fois ne m’a pas avalée.  

Il m’a rendue au monde.

 

Ce que nous quittons

Continue parfois de nous appeler

Jusqu'à ce que nous entendions enfin.

 

26 mai 2026

Sonnez, printemps ! / Jean-Paul

 

 

Après le défilé, il faut changer les fesses.

 

Non pas celles de la mannequin anorexique, celles du charmant bébé breton.

 

Quand le printemps sonne à la porte on s’en va vite ouvrir à sa chaleur nouvelle, à ses lumières aimables et là, surprise, on se retrouve face à l’été : 35° à Rennes en ce beau mois de mai !

 

Ce qui est rigolo quand il fait ce temps-là à Lannion c’est que les gens sortent, en même temps que la crème solaire, le parapluie : plus personne ne vend d’ombrelle dans cet endroit des Côtes d’Armor qu’on appelle le Trégor.

 

 

Et quand le Printemps sonne par ici ça veut dire qu’il vient vous casser les oreilles avec force binious, bombardes, grosse caisse et caisses claires. Le printemps des sonneurs, ici, c’est le nom d’un rassemblement de bagads ou plutôt de bagadou. Sachez qu’il n’existe pas de bagadou doux et que même les durs d’oreille entendent le bousin des Assurancetourix locaux vêtus de leur costume de fête.

 

 

Plougastel a ramené sa fraise, bien rouge, sur la grosse caisse, Douarnenez est aligné comme des sardines, Saint-Malo, Tréguier et Perros-Guirec ont fait le déplacement avec les bannières colorées.

 

Il y a deux cercles celtiques avec de beaux sourires féminins, des joues gonflées pleines de santé, de la bonne humeur, des sourires.

 

Des enfants joliment costumés attirent les regards et la jeune maman qui présente son bébé à la foule en même temps qu’une image de dignité totale reçoit maints applaudissements.

 

Une fois traversée la place du Marc’hallac’h – le Marc’hallac’h est grand et je suis tout sauf son prophète – le défilé prend la rue qui descend à gauche de la mairie puis tourne en bas à gauche sur le quai d’Aiguillon et vient se disperser sur l’esplanade qui n’est plus désormais un parking au bord du Léguer.

 

C’est là, après le défilé, qu’il faut changer les fesses. Non pas celle de la mannequin anorexique mais celle du charmant bébé breton. J’ai pris la photo de très loin : quand les selles ressemblent par trop aux petites purées de légumes destinées au bambin, ça me coupe toute velléité de piocher dans une barquette de frites-saucisse dégoulinante de ketchup. A moins que ce ne soit l’inverse ?

 

 

Après, c’est le grand souk, la chasse au coin d’ombre, le mélange des popus plus ou moins lasses. Il est quinze heures mais les danseuses bretonnes en coiffe font la queue pour avoir leur crêpe beurre sucre. Les musiciens boivent de la bière de la brasserie bio locale et moi je tourne discrètement, immortalisant des tee-shirts exotiques, des tatouages effrayants, des chapeaux bretons, des petites filles noires coiffées d’un bonnet de dentelle – bien fait pour toi, Eric Zemmour si, même ici, tu te trouves grand-remplacé ! – et je rigole devant ces fameux parapluies dont je parlais au début.

 

Et puis écrasé de chaleur, je me réfugie à l’arrière de la scène. Derrière la poste, près des toilettes publiques le bagad qui a remporté le concours s’accorde et répète avant que d’aller donner l’aubade finale sur la grande scène.

 

C’est là que j’immortalise « les deux amies ». Elles ont quoi ? Douze ans ? L’une à des paillettes sur la joue gauche, l’autre porte une bombe d’équitation pour se protéger du soleil. Entre deux envois de mélodie à la bombarde elles sont pliées de rire. On ne saura jamais pourquoi.

 

 

Mais on souhaite une chose au bébé, c’est de grandir vite. La vie est plus amusante quand les printemps sonnent, qu’ils s’ajoutent aux printemps et qu’arrivent la complicité et l’amitié, la musique, la fête et, soit dit en passant, le babil des belous du dehors qui viennent admirer et prennent le temps d’en parler dans leur chronique.

 

 

26 mai 2026

La Patience des molaires (1) / Marie Sylvie

 

"Le Christ a passé quarante jours dans le désert,

 lui peut bien passer quarante jours sans assistance."

 

 

Depuis que mon dentiste a prononcé les mots "arthrose dentaire "

J’ai l’impression d’être entrée dans une catégorie secrète de l’humanité : 

Celle des gens qui souffrent en silence d’un endroit du corps dont personne ne soupçonne l’existence. 

Une articulation de la mâchoire vraiment ? 

On dirait une blague inventée pour excuser un excès de chocolat. 

Pourtant chaque matin ma joue proteste comme une vieille porte mal huilée. 

Et dans la maison on me répète que « Le Christ a passé quarante jours dans le désert, lui peut bien passer quarante jours sans assistance ».

 

Facile à dire lorsque l'on n’a pas une molaire qui joue du tam-tam.

 

 

Je découvre alors une nouvelle forme de spiritualité : 

Celle qui consiste à mâcher du côté gauche uniquement

À renoncer aux pommes croquantes 

Et à bénir les soupes veloutées. 

Je deviens experte en stratégies d’évitement :

Sourire sans trop ouvrir la bouche

Rire en demi‑teinte

Articuler comme si je récitais un secret.

Pendant ce temps les autres continuent leur vie

Insouciants

Capables de croquer des sandwichs comme si la mandibule était un organe immortel. 

Je les observe avec la même fascination que les documentaires animaliers : 

Quelle grâce

Quelle puissance

Quelle inconscience.

 

 

Et puis un soir 

Alors que je m’apprête à renoncer à toute forme de mastication solide

Quelqu’un me propose un bouillon brûlant 

Servi avec une douceur qui vaut bien tous les antalgiques. 

Je me dis alors que la vraie épreuve n’est pas la douleur

Mais l’orgueil de vouloir tout supporter seule.

Le Christ avait peut‑être le désert

Moi j’ai ma mâchoire capricieuse...

Mais j’ai aussi des mains autour de moi

Prêtes à m’aider avant le quarantième jour. 

Et c’est peut‑être ça finalement la bonne nouvelle.

 

26 mai 2026

Où sont les femmes ? / Anne J.

 

 

 

En ce samedi matin où l'on commence à respirer après une semaine de canicule, où sont-elles, toutes les dames de Lannion ?

 

Si certaines sont encore dans leur lit à 10 heures un samedi matin, je ne leur jetterai pas la pierre ; moi aussi je serais bien restée dans mon lit si je n'avais pas un chat domestique et tyran qui me lève tous les jours à 7 h du matin !

 

Il y en a sûrement un bon nombre, et souvent pas des plus occupées, qui se précipitent a l'Intermarché pour faire leurs courses pour le repas du dimanche midi ; en plus c'est la fête des Mères, cette semaine ! Avez-vous remarqué comme les grands magasins sont pleins de bonne heure de petits vieux et de petites vieilles poussant leur caddie dans les allées à cette heure matinale où soi-disant il y a moins de monde ? Elles ont plein de choses qui les attendent et elles ont déjà peur d'être en retard, elles ont toujours peur d’être en retard et quand j'aurai leur âge, je serai pareille !

 

En ce matin du 30 mai, il y en a sans doute qui traînent dans les rues commerçantes, dans l'espoir improbable de trouver un cadeau pour leur vieille maman qu'elles iront visiter demain à l'EHPAD et qui se souviendra ou pas de cette date magique et de l'époque bénie où leur petite fille leur offrait un beau dessin, un pot de yaourt décoré ou un collier de nouilles peintes et où elle faisait mine d'adorer ce cadeau fait avec le cœur, d'ailleurs il y en a plein de cœurs qui entourent la carte « à la plus gentille des mamans ».

 

 

Il y en a sans doute qui conduisent leurs enfants à des activités du samedi, il faut bien les occuper, leurs chers petits, et leur apprendre des choses, la danse, le judo, le piano, la batterie, l'anglais ou le chinois, comme si s'ennuyer un samedi matin en pyjama était une perte de chances pour leurs futures carrières. Il faut mettre toutes les chances de leur côté, voyez-vous !

 

Il y a celles qui nettoient leur maison du sol au plafond pour profiter de leur dimanche, il y a celles qui vont désherber au jardin pendant qu’il fait frais et iront ensuite à la déchetterie qui est désormais fermée le dimanche, dommage j'aimais bien le dimanche à la déchetterie, il y avait nettement plus de monde qu'à la messe et presque autant qu'au café PMU.

 

Et il y a celles qui comme moi ont décidé de consacrer un samedi matin sur deux à suivre un atelier contes dans une salle polyvalente. C'est une réunion de femmes de tous les âges et de toutes conditions qui s’entraînent à raconter des histoires pour les faire découvrir à un public conquis : il n'y a pas d'âge pour raconter des histoires.

 

On commence par s'étirer un peu pour sortir des brumes de la nuit, puis on s’échauffe la voix avec des virelangues improbables, genre « les chaussettes de l’archiduchesse », ou avec des chansons à répéter, genre « ah biquette, biquette ».

 

Il pleut déjà (pas mal chantent faux) et puis on se met en rond pour écouter l'une ou l'autre raconter et ensuite on applaudit et on critique, on relève d'improbables incohérences, on souligne les répétitions, on demande des explications.

 

Parfois c'est bien et parfois non, parfois c'est une histoire que tu as déjà entendue cinq fois, parfois tu l'as toi-même contée et dans ces cas-là, ça peut énerver.

 

Parfois c'est court comme un Nasreddine, parfois c'est interminable comme un conte merveilleux avec trop de rebondissements ; souvent c'est plaisant, souvent c'est réjouissant de se laisser bercer par une belle narration et on peut être agréablement surpris par une conteuse timide qui se dévoile soudain.  

 

Quelques hommes s'y sont essayé, peu sont restés, ils ont disparu souvent pour de bonnes raisons et parfois sans raison. En tout cas ils n'ont jamais été nombreux. Ce qui me conduit à poser la question subsidiaire à cette interrogation majeure, une question qui nous mène à une deuxième chronique :

 

Où sont les hommes pendant ce temps-là ?

26 mai 2026

L’Homme qui lit / Laura

 

Qui n'a jamais regardé un homme (autre que le sien) me jette la première pierre !

 

Je dois cependant préciser que l'homme de ma vie est mort et que le dernier homme dans ma vie m'a quittée. Mais je m'égare.

 

 

Je regarde les hommes et ma préférence va à celui qui lit, ce qui nous ferait un énorme point commun, quoique je cherche moins un homme (voire pas du tout) qu'une place au palmarès d'un concours que je prépare sérieusement depuis deux ans.

 

Ça me donne une raison professionnelle de regarder L’Homme (pas trop laid et pas trop vieux – j'ai déjà donné, je préférerais qu'on m’incinère la prochaine fois - quand même -) qui lit.

 

L'Homme (genre minoritaire) qui lit est une espèce en voie de disparition, comme la femme (j'ai essayé, ça m'intéresse moins) ou le jeune qui lit (une des missions de mon métier).

 

D'après mes études professionnelles (hum), l'homme qui lit est plus présent dans les grandes villes et dans les transports en commun, ce qui m'arrange car j 'y suis aussi et je les prends aussi.

 

J'éviterai désormais l'homme qui écoute de la musique (contre laquelle je n'ai rien) dans le bus ou dans sa voiture.

 

Je n'ai rien contre les voitures (quoique...) mais il est difficile de lire quand on conduit.

 

Je regarde donc souvent l'homme qui lit le soir dans le train avec l'excuse de me demander ce qu'il lit et, même s'il est un peu trop vieux, j'ai cherché à savoir le titre du livre de l'homme qui lisait mercredi dans le bus dans lequel je n'arrive pas à lire sous peine de nausée.

 

Qui n'a jamais regardé un homme qui lit me jette la première pierre !

 

26 mai 2026

La Violence des jardins

 

Moi, c'est le titre qui me botte et je sens pousser en moi une liane souple et résistante qui revient chaque printemps.

 

J'aime bien mon jardin car, disposé tout autour de la maison, il lui donne l'occasion de respirer. J'aime aussi qu'il me propose des fleurs, des nids et leurs habitants, le défilé gracieux des chats voisins, pour les fruits et les légumes c'est terminé. Nous venons de faire couper pommier, cerisier et poirier. D'ailleurs l'élagueur s'est blessé : violence inattendue ! Pour les légumes la terre est un peu maigre et nous sommes souvent absents pour la récolte.

 

Là où c'est plus terrible c'est que ce petit bout de territoire me tient en esclavage et pourtant je m'en occupe très peu.

 

Rien que la vue de cette multitude de mauvaises herbes me révolte. Ce matin j'ai commencé la corvée. Il y a les classiques qui s'arrachent assez bien . Il y a les tordues qui résistent, il y a celles devant qui on hésite.

 

- T'es qui, toi ? Mauvaise herbe ou pousse nouvelle ? Fleur ou aromate ? Annuelle ou persistante ? En convalescence ou mourante ?

 

Allez, on tire sur la ou les feuilles, la racine vient ou ne vient pas. Ou bien on déterre malencontreusement un oignon qui veille là jusqu'à la saison prochaine, on met la main sur une crotte, cadeau du chat d'à côté.

 

Vous savez aussi, même si vous êtes efficace, que les mêmes reviendront vous narguer l'année prochaine.

 

Ultime mauvaise nouvelle, le désherbant style « Round-up » est désormais interdit.

 

Il arrive aussi que selon l'âge les différentes positions sont fort pénibles, l'arthrose s'impose. Et pour l'amour d'une rose vous êtes agressée par une tige armée, un pyracantha belliqueux ou autres monstres piquants.

 

 

Pourtant, à part mon camélia qui boude depuis quatre ans - quel sale caractère ! - j'aime voir refleurir chacun et chacune et sous mon œil prévenu, d'une saison à l'autre, je connais bien la beauté et la violence qui va avec.

 

 

2 juin 2026

La Lenteur dorée d'un soir / Marie Sylvie

 

 

Le soleil déclinait derrière les toits d'ardoise lorsque je l’ai aperçu au bout de la rue principale.  


Il avançait lentement comme s’il sortait d’un rêve trop lourd et je me suis dit qu’il allait encore arriver à la fumée des cierges.


C’était sa spécialité : se présenter juste quand tout le monde pensait qu’il ne viendrait plus. 
Une manière de marquer son territoire peut‑être. 
Ou simplement de laisser le monde tourner sans lui jusqu’à ce qu’il décide d’y remettre un pied.

Il progressait d’un pas irrégulier,
Marchant en cari-couillette,
Les jambes un peu arquées comme s’il avait passé la journée à courir après des choses qui ne voulaient pas se laisser attraper.

 
Les volets claquaient doucement dans la brise du soir.

Les jardins exhalaient une odeur de menthe froissée et de terre chaude. 
Le village semblait retenir son souffle,
Suspendu entre la fin du jour et le début de quelque chose d’autre.

Devant le café la porte était grande ouverte. 
On entendait des rires,
Des verres qui s’entrechoquaient
Et cette musique discrète qui accompagne les soirées où personne n’a envie de rentrer trop tôt.  
C’est alors que la voix de la patronne a retenti,
Claire comme une cloche :  

 

- L’oiseau est sur la branche !

 

Tout le monde a compris.  
C’était le signal.  
L’heure de l’apéro,
L’heure où les histoires se délient,
Où les rancœurs s’évaporent,
Où les promesses se font sans qu’on sache si elles seront tenues.

 

Il m’a rejoint près du tilleul,
Essuyant d’un revers de main la poussière sur son pantalon.  

 

- T’es là, toi ?!

 

Il a souri.
Ce sourire un peu de travers qui annonce les décisions irrévocables.  

 

- Allez viens. On va s’enfiler une r’nampée sul coin du musiau."

 

Comme si boire un coup pouvait réparer les retards,
Les détours,
Les hésitations.  
Comme si un verre partagé pouvait remettre le monde d’aplomb.

 

J’ai hoché la tête.  
Parce qu’au fond
Dans ce village où les heures s’écoulent comme un ruisseau tranquille
Il n’y a rien de plus sérieux qu’un apéro improvisé
Et rien de plus doux que de marcher à deux,
Même en cari‑couillette,
Vers la lumière dorée qui s’allume derrière la porte du bistrot.

 

***

 

J’ai laissé résonner ces mots anciens, gouailleurs ou tendres, et quatre d’entre eux se sont imposés comme une petite musique familière :  

 

"Arriver à la fumée des cierges"
"Marcher en cari‑couillette"
"L’oiseau est sur la branche"  
et  
"On va s’enfiler une r’nampée sul coin du musiau."  

 

Ils m’ont conduite vers un village de fin de journée, un lieu où la lumière ralentit, où les pas traînent, où l’on se retrouve sans se presser, juste pour partager un verre et remettre le monde d’aplomb.  
De cette atmosphère douce et dorée est né le texte qui précède.


 

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