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L'Atelier d'écriture de Villejean

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13 décembre 2022

Ma lettre à la mère Noëlle / Laura

AEV 2223-13 Laura - Noel_0214827

J’ai une chambre à moi. Cela dit, il n’y a plus que moi, donc, toutes les pièces sont à moi.
J’ai une bouillotte pour ma frilosité.
J’ai de la nourriture : des salades, une soupe d’endives, des pommes (de terre), des poires.
J’ai de la presse, de la lecture.
J’ai des bibliothèques, des salles de cinéma.
J’ai des rames de tramway, des locomotives.
J’ai eu de la chaleur que j’aime, de la pluie qui nous ressource, de la glace qui m’effraie.
J’ai des absences, des chutes.
J’ai une discopathie, des douleurs aux épaules, aux mains, à la tête.
J’ai la fatigue.
J’ai trop d’œuvres d’art, de vues, de villes et d’expositions par rapport aux journées à vivre.
J’ai des bagues, des boucles.
Je mets des couleurs au quotidien.
J’ai la curiosité.
Je suis une femme, féministe qui ne se reconnaît pas dans la vague Metoo
Je ne me vois pas comme une victime.
Au contraire, je me vois comme la responsable, la coupable de ma solitude que j’aime sauf…
J’ai la marche qui repousse le handicap, l’activité physique qui bataille contre la souffrance.
J’ai l’écriture.

Alors Mère Noëlle, je vous demande de la confiance, de l’audace, de la force commerciale pour vendre ce que j’écris et financer mes passions, tout ce qui fait l’existence plus que la survie.
Un peu de tendresse, quelques caresses pour le piment.
Je vous demande les mers, les plages, les pinacothèques, les cascades.
Je vous demande la grâce de vivre, de lire au chaud, de voir et d’écrire.
Je veux bien vous donner en échange ma joie, ma flamme, ma fougue, ma franchise, ma hargne, ma violence.
Je vous chanterai mes chansons et vous montrerai mes danses.

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6 décembre 2022

Consigne d'écriture 2223-12 du 6 décembre 2022 : Photos de groupes

Photos de groupes

 

Vous avez hérité d’une photo de groupe sur laquelle figure quelqu’un·e de votre famille. Dites qui c’est, resituez son contexte, faites parler un des personnages de la photo ou livrez vos propres pensées philosophiques, littéraires ou anodines en utilisant au moins deux des phrases ci-dessous extraites du jeu « C’est à moi que tu causes ? » 

La nostalgie, c’est le cinéma du pauvre. C’était mieux avant, mon cul, oui ! Si tu ouvres ton coeur à un étranger, tes secrets voyageront anonymes
Ça ne se passera jamais C’est vrai, apprendre à vivre demande plus qu’une vie
Y a plus de place ! Personne n’est à l’abri
Laisse tomber, y’a la queue aux toilettes ! On ne va pas en faire un fromage
Il suffit de trouver sa place dans la vie Personne n’est vraiment dupe
La constance, y’a que ça de vrai Tu crois qu’on va y arriver ?
Il faut croire aux miracles Vous avez une tête à garder vos chaussettes
Arrêtez de me regarder comme un poisson rouge Allez, allonge ton blase, on va pas y passer la journée
Ce soir, c’est le grand soir Vous savez, le temps dévore tout
Même pas en rêve Tu as vraiment une gueule de bon élève
A force de s’adapter à tout on finit par disparaître Avec un peu de chance, tu l’auras ton étoile sur Hollywood
Parfois il suffit d’un ami Au fond de vous, êtes-vous un marginal ?
On se croirait dans un film de Rohmer Nous n’avons plus rien en commun

 Cliquez sur les photos pour les agrandir S.V.P.

 Groupe d'élèves du Lycée de garçons du Mans en 1935-36 (recadrée)

 Groupe d'élèves d'une école privée vers 1935-36 à Saint-Brieuc

 Groupe d'élèves d'une école privée vers 1935-36

 Groupe d'enfants redonnais déguisés en Pierrot

 Groupe d'enfants redonnais à Noël

 Cortège historique char de mineurs 1946

 Groupe de collégiens 1964-65 réduite

 Groupe de collégiens 1965-65

 Groupe de danseuses du début des années 50

 Groupe de militaires à Sissonne en 1954-5

 Groupe d'inspecteurs des Impôts en 1933

 Groupe d'inspecteurs des Impôts en 1947

6 décembre 2022

P comme parfois... / Adrienne

AEV 2223-12 Adrienne - Knokke

Parfois il suffit d’un ami qui a une automobile et d’un autre qui a une villa à Knokke-le-Zoute : tu sers de contact entre l’un et l’autre, ce n’est pas plus compliqué que ça pour t’offrir un week-end princier !

C’est vrai qu’apprendre à vivre demande plus qu’une vie et, vous le savez comme moi, le temps dévore tout, alors il s’agit de ne pas le perdre et d’aller vite.

Moi, depuis toujours, je mets les bouchées doubles et je vais de l’avant.

Comme dit mon ami Robert, "Toi tu as vraiment une gueule de bon élève ! Avec un peu de chance, tu l’auras, ton étoile sur Hollywood !".

Je sais qu’il se moque légèrement et il sait que mon but n’est pas Hollywood, de nous quatre personne n’est vraiment dupe et bien sûr personne n’est à l’abri d’un revers de fortune… Mais il a raison, la gueule de bon élève, ça m’a bien aidé.

Alors si tout passe et tout casse, c’est une raison de plus, selon moi, pour ne pas tergiverser.

La question à se poser n’est pas « Tu crois qu’on va y arriver ? » mais plutôt « Qu’est-ce que je dois mettre en place pour y arriver ? ».

6 décembre 2022

Lourdes / Adrienne

AEV 2223-12 Adrienne - Cirque de Gavarnie

Il faut croire aux miracles.

C’est pour ça que tant de gens vont à Lourdes, n’est-ce pas ?

Et ici le premier miracle a déjà eu lieu avant qu’on ne parte : que mon épouse accepte de quitter sa maison pour plus de huit jours !

– On pourrait partir tous ensemble, lui avais-je dit il y a quelques mois, toi et moi, notre fille, notre gendre, ses parents et sa petite sœur, qu’est-ce que tu en dis ?

– Même pas en rêve ! qu’elle m’a répondu.

Ah ! Je ne vous dis pas le nombre de fois que j’ai dû entendre « Ça ne se passera JAMAIS ! », mais elle a fini par céder quand je lui ai annoncé que le but du voyage était Lourdes.

La constance, y a que ça de vrai.

Bref, un événement que je tenais à immortaliser par une belle photo et l’occasion s’en est présentée au cirque de Gavarnie.

On est descendus du bus, les jeunes mariés, mon épouse et moi, les parents et la petite sœur de notre gendre… et là, PAF ! Trois olibrius à lunettes sont venus se poster à côté de nous, des gens avec qui on avait à peine échangé un bonjour ou un bonsoir !

La moutarde m’est montée au nez – oui, je suis comme ça et mon épouse me connaît bien, elle a réagi au quart de tour – elle m’a dit un truc dont je ne me souviens même pas, genre « On ne va pas en faire un fromage », mais en plus convaincant.

Alors on a tous pris la pose et fait un beau sourire, même les trois olibrius, à qui mon épouse tourne légèrement le dos, histoire de bien montrer que nous n’avons rien en commun.

6 décembre 2022

Le Petit rat / Anne J.

Anne J

Vous voyez la maigrichonne au bout de la rangée a gauche ? Oui la deuxième en partant de la gauche avec des gambettes de canari ? Eh bien, c'est moi ! Personne n'est à l'abri du ridicule, je l'avoue !

Quand j'ai eu une dizaine d'années, ma mère m'a demandé si je voulais faire quelque chose en dehors de la classe, une activité extrascolaire comme on dirait aujourd’hui. Je ne me souviens pas avoir eu vraiment de désir, et elle m'a proposée la danse ou le piano, activités classiques dans une famille bourgeoise, je vous l'ai dit, cela partait d'une bonne intention !

Mes sœurs ont fait de l'équitation mais moi j'ai toujours eu peur des grosses bêtes. Elle ne m'a pas vraiment encouragée pour le piano, elle même avait détesté ça et dans un appartement avec cinq gamins, ça paraissait compliqué, alors j'ai choisi la danse classique avec le Conservatoire !

Là il faut vraiment croire aux miracles ! Même avec un justaucorps rose et des chaussons à pointes, je n'avais aucun mais vraiment aucun don pour la danse : pas gracieuse, avec des bras et des jambes maigrichonnes et un corps trop raide, mal coordonnée et n'ayant aucun sens du rythme, je pense que la professeure a dû s'arracher les cheveux !

De plus il me fallait garder mes lunettes si je ne voulais pas tomber dans la fosse du théâtre. Mais quand même, j'ai dansé sur la scène du théâtre de Rennes !

Depuis j'ai goûté au piano et j'aime vraiment ça, bien que là non plus je ne sois pas vraiment douée. Alors je joue en catimini quand personne ne m'écoute et je me prends pour Rubinstein. Il suffit de trouver sa place dans la vie !

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6 décembre 2022

The End / Anne J.

Groupe de danseuses du début des années 50

Vous savez, le temps dévore tout. Qui pourrait imaginer, en voyant la vieille femme que je suis aujourd’hui, que je suis la belle fille au centre de cette photo ? La seule chose que j'ai gardée, ce sont ces beaux cheveux foncés mais pour cela je dois aller toutes les semaines chez le coiffeur, maintenant.

AEV 2223-12 Anne J - Médaillon danseuse

Je suis née le 25 mars 1924, j'ai donc 98 ans et je peux vous le dire, apprendre à vivre demande plus qu'une vie. Mes parents habitaient Nantes et j'ai été élève à Blanche de Castille. Ma passion c'était le piano et je peux dire sans me vanter que j'étais assez douée . Personne n'est plus là pour dire le contraire ! Nous passions nos vacances d'été, ma sœur et moi, à La Bernerie avec nos cousins et cousines.

Avant la guerre, mes parents ont déménagé pour Rennes sans doute à cause du travail de mon père qui travaillait aux Papeteries de Bretagne et c'est là que j'ai fini mes études puis entamé des études de sage-femme car pour mon père, les études de médecine, ce n'était pas pour les femmes. Ma sœur, pour les mêmes raisons, est devenue assistante sociale et je crois qu'elle a toujours regretté de ne pas pouvoir devenir médecin. Les hasards de la vie ont fait qu'elle est devenue femme de médecin et mère de mes cinq neveux et nièces.

Belle comme j'étais avec mon petit minois, j'ai eu bien des prétendants, surtout après ce spectacle donné un dimanche de carnaval dans la salle paroissiale. Regardez bien, on se croirait dans un film de Rohmer mais je suis restée célibataire, peut être parce que j'avais trop d'exigences, que j'étais trop maniaque et indépendante, ou bien à cause de mon métier qui m'occupait beaucoup et que je faisais avec beaucoup de cœur et d'obstination.

Et puis, je le reconnais, j'ai aussi un sacré caractère et c'est pour cela que je résiste encore à 98 ans.

Aujourd’hui je m'étonne tous les matins de me réveiller encore mais je le sais bien au fond de moi même, l'immortalité est un mythe et un soir ce sera le grand soir, le spectacle sera fini et quelqu un écrira sur l'écran de ma vie : « the end ».

Enfin... le plus tard possible et avec une musique entraînante pour la dernière danse !

6 décembre 2022

Lisette et André / Jean-Paul

Cortège historique char de mineurs 1946

Arrêtez de me regarder comme un poisson rouge ! C'est vrai, je jure dans le paysage, pas seulement parce que je suis le seul à porter des lunettes mais surtout parce que j'arbore une cravate, un col blanc et un air détaché voire désolé au milieu de cette mascarade festive.

Quand on retrouvera cette photo on ne pourra pas en dire grand-chose. Je veux dire on n'aura pas beaucoup d'indices pour resituer son contexte. Le grand-père de Joe Krapov dont on reconnaît, au verso, l'écriture anguleuse et penchée à droite a simplement écrit au dos de l'image : « Cortège historique 1946 ». La photo a peut-être été prise à Carvin où Libercourt - c'est là qu'il résidait - et les deux villes n'en faisaient qu'une à l’époque. En tout cas l'architecture de la maison à l'arrière avec ses briques et ses tuiles ne fait aucun doute : on est bien dans le Nord-Pas-de-Calais.

Maintenant ce slogan « Les gueules noires font les matins radieux » on ne va pas en faire un fromage mais c'est sans doute une allusion à la « Bataille du charbon ». Quand a-t-elle eu lieu celle-là ? 1945 ? 1946 ? Au lendemain de la seconde guerre mondiale il fallait tout reconstruire, relancer l’économie. Du coup les syndicats et le Parti communiste ont remisés au placard leurs promesses du type « Ce soir c'est le grand soir ! ».

En ce temps-là, personne n'est à l'abri d'un rêve d'union sacrée. C'est le temps du Conseil national de la résistance, des ministres communistes, d'Ambroise Croizat, du général De Gaulle chef du gouvernement…

Alors qu'est-ce qui ne va pas pour moi ? Pourquoi suis-je le seul à ne pas m'étonner de ce soleil radieux dans les yeux des protagonistes, de ces « gueules noires » bien propres, bien lavés, de ces lampes astiquées comme jamais ?

Eh bien je vais vous le dire et tant pis pour l’anachronisme : c'est qu'on se croirait dans un film de Rohmer ! La petite lampiste avec son fichu à pois sur la tête, je me suis pris un de ces râteaux tout à l'heure en lui proposant de l'emmener au bal à la salle des fêtes ce soir !

AEV 2223-12 JK - Médaillon Lisette

- C'est à moi que tu causes ? a-t-elle demandé.

- Oui ! Parfois il suffit d'un ami, d'avoir un ami, pour que la vie devienne plus jolie

- Et tu veux devenir mon ami ?

- Oui !

- Même pas en rêve ! Tu as vraiment une gueule de bon élève, mais moi je préfère danser la polka avec mon copain Stanis !

- Mais ça n’engage à rien une invitation au bal ! Qu'est-ce que vous me reprochez au juste ?

- Ta tronche d’acteur intello ! Avec un peu de chance, tu l'auras ton étoile sur Hollywood ! Tu crois qu'on va y arriver, rien qu'en dansant le fox-trot, à réduire à néant nos différences de classe ? Déjà le fait que tu me vouvoies,tu vois, ça me glace !

- Mais c'est simplement du respect, de la politesse. Si vous voulez vous pouvez aussi me vouvoyer, Lisette, histoire qu'on soit sur un pied d'égalité !

AEV 2223-12 JK - Médaillon André- D'accord André ! Je vais vous dire : il faut croire aux miracles mais pas rêver de m'emmener au septième ciel. Ça ne se passera jamais comme vous l'espérez !

- Mais pourquoi ?

-Parce que, voyez-vous, je l'ai perçu tout de suite : vous avez une tête à garder vos chaussettes !

- Mais enfin... C'est pour économiser le chauffage !

- Vous savez, le temps dévore tout. A la longue on peut passer sur bien des choses mais garder ses chaussettes il n'y a pas mieux comme tue l'amour immédiat ! Allez, descendez de la plateforme  ! Vous voyez bien qu'il y a plus de place et que vous jurez dans le paysage !

***

Nous n’avons plus rien de commun, les gens du Nord et moi. A force de s'adapter à tout on finit par disparaître. Moi j'ai fait ma vie dans le Sud mais eux non plus n'existent plus ou alors très mal. En fait de matins radieux eux ou leurs enfants vivent dans un monde où l'extraction du charbon dont ils étaient si fiers est devenue un abominable crime de lèse-climat ! « Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard » chantait leur copain Louis Aragon. Et c'est vrai : apprendre à vivre demande plus qu'une vie.

6 décembre 2022

La Photo de classe / Eliane

Groupe de collégiens de 6e 1965-66 réduite

C'était le fils d'un cousin de ma mère, un enfant à l'intelligence vive mais un peu trop sage. C'était le jour de la photo de classe. Cet événement était prévu ; lui s'était mis sur son trente-et-un, jolie veste à pied-de-poule, pantalon bien repassé, chaussures cirées.

AEV 2223-12 Eliane - Xavier R

Bon, les chaussettes blanches, ça fait un peu trop un peu too much puisqu’il était assis devant près du prof. Il était content, souriant, le seul à sourire vraiment. Un peu fayot, non ?

Le prof présent sur la photo enseignait le français, soit la littérature, et il était digne d'être admiré : bien dans sa peau, un autoritarisme calme, maniant l'humour quand il le fallait. Gilles et son meilleur copain Paulo l'aimaient bien. Ce prof était encourageant, il disait fréquemment que chacun a des qualités qu'il suffit d'exploiter. Il disait qu'il suffit de trouver sa place dans la vie et que la constance, y’a que ça de vrai.

Ils étaient en sixième. Ils allaient cheminer dans ce lycée normalement jusqu'au bac. Avec Paulot il se disaient : « Tu crois qu'on va y arriver ? Paulot rigolait et disait : « Faut croire aux miracles ! ». C'était bon à entendre. Parfois il suffit d'un ami pour se sentir heureux.

Gilles a maintenant 40 ans. Il regarde encore cette vieille photo. Au deuxième rang Gilles se souvient de Rémi, petite gueule d'ange à tomber les filles avec ses yeux azur. Rémi qui rêvait de faire du cinéma ou du théâtre. Il dévorait toutes les pièces de théâtre qui lui tombaient sous la main. Le caïd de la classe, le plus grand, tout à fait en haut de la photo, le plus grand par la taille, toujours sûr de lui et cancre assumé, le toisait en lui disant : « Avec un peu de chance tu l'auras ton étoile sur Hollywood ! » Rémi ne relevait pas, ça ne valait pas la peine, surtout que l'autre ajoutait : « Laisse tomber ! Il y a la queue aux toilettes ! ».

Dans cette classe des groupes s'étaient formés par affinités, centres d'intérêt commun, même si leur personnalité n'était pas complètement aboutie car, c'est vrai, apprendre à vivre demande plus d'une vie. Gilles se demandait ce qu'ils ont bien pu devenir. Quelle profession ont-ils exercée ? Pour certains on pouvait tenter de deviner. Les esquisses s'étaient décidées : médecin, journaliste, bibliothécaire, artiste mais aussi charpentier, mécanicien. Essayer de retracer ou plutôt deviner leurs vies respectives, c’était se croire dans un film de Rohmer. Ils se sont perdus de vue. Gilles soupire : « Nous n’avons plus rien en commun ! ».

6 décembre 2022

Je n'étais pas prêt / Jeanne

AEV 2223-12 Jeanne

AEV 2223-12 Jeanne - Je n'étais pas prêt

Je n'étais pas prêt et en même temps je me demande « Qui l’est ?  Qui est prêt à vivre cela ? ». On ne nous prépare pas à ce genre de drame, on nous formate à le vivre de manière solennelle, « pour le pays » qu'ils disent, « la nation » mais moi on ne m'avait pas prévenu des conséquences affreuses qui ont consumé ma propre vie. On m'avait promis des médailles, un certain sentiment de fierté, de gloire, de reconnaissance. Mais moi on ne m'avait pas prévenu et j'avais 19 ans. On m'avait dit « Il suffit de trouver sa place dans la vie ». Mais quelle place pouvais-je me faire dans cette vie là ? Dites-moi comment mais s'il vous plaît ne me dites pas qu'il y avait un moyen différent de vivre cette vie. Je culpabilise déjà tellement. En fait je crois que je ne comprends pas. Ccomment s'en sortir vainqueur ? Où sont les beaux souvenirs, les joies, le sourire de maman ? Ma vie d'avant complètement engloutie sous ces millions d'images qui tournent sans cesse dans ma tête,.« Tu crois qu'on va y arriver ? » m'avait il demandé avec ses yeux grandis de peur mais brillants de désespoir. Je ne lui ai pas répondu car il avait déjà abandonné. Au fond personne n'est vraiment dupe. Je l'ai laissé ce matin-là, mon beau Arnaud. Je l'ai abandonné sous le portique du bâtiment auquel il avait été affecté et je ne l'ai plus jamais revu. Si vous saviez comme il me manque ! Quand parfois j'arrive à sortir de ce cauchemar qu'est la spirale du visage éteint, des corps morts, des violences sans mesures qui tournent dans mon âme, je revois son visage triste de ce matin-là, je peine à le reconstituer tout à fait dans mes pensées. Très rarement je surprends un souvenir heureux de cet homme, très bref, très court. Je le vois sourire, mordre dans son pain, content de vivre mais cela ne dure que peu de temps. Deux ou trois secondes peut-être. Ces années de triste réalité ont bouffé ma vie en ne me laissant rien. Même mes souvenirs me sont retirés, vous y croyez ? Vraiment je ne comprends pas, je ne comprends pas que tout puisse s'effacer dans une telle douleur, une douleur qui est devenue ma vie. Il ne me reste que cette photo derrière laquelle je vous écris, cette photo où les hommes, dont moi, ne s'attendent pas à la vie que les gens subissent. Si personne ne peut m'expliquer pourquoi et comment vivre avec cela je ne vous abandonnerai pas par lâcheté mais par un profond malheur. Pardonnez-moi mais je n'étais pas prêt.

6 décembre 2022

Les Frères W. / Madame C.

Groupe d'élèves d'une école privée vers 1935-36 à Saint-Brieuc

En ce jour de grande solennité mon frère et moi, c'est clair, on se distingue des autres. Ils sont tous déguisés en petits hommes : pantalon long ,veste et cravate. Ils sont affublés des costumes qu'ils porteront toute leur vie, symbole de la bonne éducation reçue chez les curés.

AEV 2223-12 Claude - Frères Wachowski

Quand notre mère a proposé de passer chez le tailleur pour nous déguiser en notaires on lui a répondu : « Jamais on ne s'habillera ainsi, même pas en rêve ! » Au moins avec notre marinière et nos chaussettes blanches, nous ne basculions pas dans le monde compassé des adultes, nous restions de jeunes garçons, l’espièglerie était encore à notre portée, notre vie allait se jouer sur une autre partition. Nous ne serions pas des cuistres, des commerçants embourgeoisés, des professeurs rigides. Les moqueries des autres nous laissaient impassibles et peu importait ce qui se disait sur nous, les Frères Wachowski qui décidément ne se comportaient pas comme il se devait.

Moi j'étais l’aîné. Notre père nous emmenait parfois au cinéma et Charlie Chaplin était notre héros. Dans notre chambre nous reproduisions les scènes du film.Au fil des années je me répétais : « Avec un peu de chance tu auras ton étoile sur Hollywood ! ».

C'était clair, cela s'imposait : nous ferions du cinéma. Nous prenions aussi grand plaisir à jouer des rôles de femme. On empruntait en cachette les robes de notre mère, ce n'est pas un hasard. Il y eut Matrix, les feux d’Hollywood et nous sommes désormais les sœurs Wachowski.

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