A monsieur le grand forestier et créateur du monde
Ce matin là, les arbres, chose inhabituelle, se taisaient. Ils étaient encore sous le choc de la condamnation du grand pommier d'or, cet arbre magnifique qui trônait au milieu du jardin d’Eden.
Est ce vraiment juste de condamner le pommier à ne porter désormais que des pommes ordinaires, celles dont on fait les tartes et les compotes, lui qui depuis la nuit de temps portait de splendides pommes en or ?
L'avocat avait pourtant bien plaidé tromperie et manœuvres de bas étage.
En vain, il avait passé des nuits blanches sur le dossier pour des prunes !
Etait-il donc responsable, coupable ou bien complice, ce pauvre pommier, de la désobéissance et de la tentative de coup d'état d’Adam pour prendre la place de Dieu ?
Que nenni !
C'était bien Adam le coupable, une bonne poire ce gars là , un peu naïf quand même !
Et la fourbe Eve Ne doit elle pas être aussi condamnée ?
Personne ne regrettera le serpent condamné pour le reste de sa vie à ramper sur le ventre.
Le maître du jardin convoqua une commission et fit venir les meilleurs de chaque congrégation, les franciscains, les jésuites, les oratoriens, les assomptionnistes et même des dominicains.
Il les invita autour de la table ; on discuta, on débattit, on sortit enfin le 49.3, Deux dominicains à table votèrent pour la grève On gracia le pommier Et Dieu reprit du melon.
Si le monde n'est que muraille cette muraille a des lézardes et la vie est une drôle de pagaille dans une humanité trop bavarde
J'ai monté pas à pas l'escalier de ma vie et ses marches inégales
Aujourd hui je redescends petit à petit
Après le sommet de la jeunesse vient le temps où l'on perd l'équilibre au moindre souffle de vent
J'aimais m’asseoir dans le vieil escalier de bois j'admirais la spirale du colimaçon sur l'escalier de pierre je contemplais le jardin et sur l’échelle du grenier comme un chat je matais le monde des matous
Devant moi le mur ses fissures ses fêlures ses brisures ses échancrures ses ruptures ses embouchures autant de prises pour me hisser à la hune de ma vie dans le vent de mes soupirs au grand mât de mes désirs vers l'inconnu de mon plaisir
Quand l'escalier se fait trop raide quand les vieux os craquent ou que l'envie de voyage s'amenuise il nous reste les mots les siens et ceux des autres les contes et les histoires et la poésie de Bobin mais Christian ne viendra pas ce soir il rêve
Il y a du jaune dans ton chant et je prends jaune au titre de traître, car tu m'as trahie.
Comme dirait notre cher La Fontaine, nous allons le démontrer tout à l'heure.
Tu le sais peut-être, dans les années 50 j'ai moi aussi changé de nid, pas tout à fait pour mon confort, j'ai atterri dans un lycée rennais à 35 km de mes branches d'origine, ce qui représente environ 27 kilomètres à vol d'oiseau.
Mon école ne s'appelait pas « Les oiseaux » comme un certain établissement de prestige mais « Jean Macé », qui était plutôt un rassemblement de pioupious, en grande partie d'origine modeste. Je me suis retrouvée bel et bien en cage et pour communiquer avec mes parents il n'y avait que le courrier.
Il se trouve que j'ai toujours été un drôle d'oiseau qui aime se servir de sa plume. Chaque semaine, j'écrivais donc à mes parents en leur racontant avec moult détails ma vie d'interne et aussi ma vie scolaire. Comme un paon je faisais la roue quand j'avais de bonnes notes et dans le cas contraire j'enfouissais ma tête sous mon aile comme un enfant qui se croit bien caché quand il ferme les yeux. Pour le reste roucoulements d'amitié et prises de bec étaient l'ordinaire de la vie recluse.
Tous les quinze jours, ou tous les mois si j'avais été punie, je rentrais dans le nid douillet : les bras de ma mère.
Lors de l'un de mes retours, mon père au beau plumage mais au ramage ombrageux, m'appela d'un pépiement peu amène qui ne présageait rien de bon.
Il déplia une de mes lettres, la posa sur le bureau, me tendit une plume et m'intima l'ordre de signer au bas de cette lettre : « Le coucou ».
Avec lui il était obligatoire d'obéir, ce que je fis en tournant à la ronde un regard interrogateur.
- Tu vois, ajouta-t-il, tu es comme le coucou : tu ne parles que de toi !
J'aurais voulu m'enfuir à tire d'aile pour un ailleurs mais la stupéfaction me clouait au sol. La semaine prochaine la petite hirondelle ne livrera pas de courrier dans son bec.
J'accepte de tout perdre et que, dans le temps passager de cette perte, le nid d'hirondelle que j'ai dans la poitrine soit vide, vide, vide, féeriquement vide et appelant.
Vous m'avez demandé ce que c'était que les anges et j'ai bien des difficultés à vous répondre. Quand ils passent ils ne se manifestent que par le silence. Je n'en ai vus qu'en pierre, les ailes collées au corps.
Le plus souvent ils étaient dans les cimetières sur les tombes des petits enfants. Comment sont-ils arrivés là ?
Par les rails rouillés du ciel et le tramway d'un songe qui me traverse, avec personne à bord.
Depuis combien de temps sommes-nous ensemble ? Ensemble sur la même planète, absents-présents au monde qui nous entoure et, de plus en plus, au fur et à mesure qu'arrivent d'autres créateurs, d'autres bavards du net et des réseaux sociaux, plongés dans l'anonymat et l'oubli ?
Moi, d'être devenu un fantôme pour le monde du travail, ça me va ! La réalité d'un individu libre, en bonne santé, à qui il est permis d'écouter son cœur-enfant et de se balader dans les musiques, les livres, les lieux de spectacle et de relations sociales de sa ville, ça me convient tout à fait.
Mais toi, fantôme de papier, comment peux-tu survivre et ne pas sombrer dans les oubliettes à l'heure du manga dominant, du jeu vidéo d'après blockbusters, de métavers, de smartphones et d'influenceurs·ses ?
Et puis d'abord si tu es « LE fantôme du Bengale » pourquoi indique-t-on sur la couverture de tes fascicules « aventures américaines » ?
Je me souviens que je t'ai découvert chez mon arrière-grand-mère sur une page ou une demi-page de ses magazines féminins, « Nous deux » ou « Intimité du foyer » et on pouvait lire quelque part la formule « Copyright Opera mundi » ou quelque chose comme ça. Il y avait aussi « Arthur et Zoé » ; j'ai découvert récemment que dans la version originale Zoé s'appelait Nancy ! Nan ? Si ! Mais rien à voir avec la place Stanislas !
C'est fou, l'imagination ! L'imagination des Américains encore plus que la nôtre, même s'ils ne sont que des Européens mal descendus du bateau Emigration et que le mal de mer de la traversée les a chanstiqués à jamais ! Il y a donc eu un type dans les années 30 ou 40 du siècle dernier, un nommé Lee Falk, qui t’a imaginé et un autre qui t’a dessiné avec un costume moulant rouge, un slip noir par-dessus, un revolver à la ceinture et un loup noir façon Zorro ou carnaval sur les yeux. A l’origine ta combinaison d’homme grenouille était violette mais pour des raison de difficulté d’encrage elle est devenue rouge dans l’adaptation française.
Est-ce que c’est là la tenue la plus pratique pour survivre dans la jungle ? Faudra qu’on demande à Tarzan et à son slip léopard ! On ne comprend pas bien pourquoi ton compagnon noir nommé Lothar est vêtu lui aussi d'une peau de bête alors qu’on trouve tout à la Samaritaine ! Est-ce du racisme à la mode d’Hollywood ? L’acteur noir qui joue le rôle n'a pas accès aux mêmes magasins de costumes que le grand blanc athlétique à mâchoire carrée ?
[Gasp ! J’ai confondu ! Lothar, c’est chez Mandrake le magicien !]
Si je t'écris ce jour, cher fantôme, c'est pour que tu m'aides à résoudre un mystère. Je ne sais pas comment ma mère s'y est prise pour former ma tête dans le secret de ses entrailles mais elle y a mis pas mal de curiosité, beaucoup de goût pour les images et là-dessus s’est greffée une propension certaine à amasser du vieux papier dans mon grenier ! Il s'y trouve, là-haut, une collection du magazine « Robinson » que mon beau-père m'a confiée, des numéros de « Charlie mensuel », de « Pilote, mâtin quel journal ! » et maintenant un carton plein de tes aventures américaines.
Cher fantôme du Bengale, sont-elles intéressantes au moins ? Est-ce que l'on peut fantasmer sur les formes de ta compagne Diana ou est-ce que c'est « Chasse gardée, pas touche !» ? Devrai-je attendre d'être malade, immobilisé, impotent pour ouvrir ne serait-ce qu'un seul de tes fascicules et savoir ce que tu as à nous raconter ? Car je n'ai encore jamais lu une seule de tes aventures !
C'est que notre vie est bien occupée, agitée, saccadée ! N’en déplaise au pauvre Georges Wolinski, on n’a plus le temps de s'allonger deux heures d'affilée pour lire sur un lit ou dans un canapé en mangeant des chocolats !
Pour ma part je cours d'une répétition de musique à un atelier d'écriture, d'une balade photographique à un cours d'illustration, je découvre grâce aux dévédés le cinéma américain des années 50, je fais tout pour tout connaître des ouvertures échiquéennes et de la pensée macronienne... Enfin non, pas vraiment pour ce dernier point, j’ai des défauts mais pas celui-là !
Tout roule très bien pour nous, les déjà retraités, mais sans doute un peu trop vite : nous sommes des petites gouttes de pluie qui prennent le train sans billet jusqu'à l'éternel qui est ceci, ici, maintenant.
mais pour mériter ce nom de cher ami il vous faudra aller au bout de cette lettre.
Pour l'instant vous n'êtes pour moi qu'un joyeux fumiste mais un fumiste fumeux, dépourvu de l’esprit de farce et de subversion, du rire antibourgeois d’Alphonse Allais et de ses potes fin de siècle, l’autre siècle. Sous couvert de science, de monde à venir, de progrès, vous, programmeur vaniteux, faites joujou avec des concepts millénaires, l'art, la peinture, la représentation du monde, l'intelligence mais celle que vous nous proposez, qualifiée d'artificielle, ne se débrouille pas très bien de son affaire !
A titre d’exemple, quand on lui demande de représenter un cheval de Troie il n'est pas question pour elle de nous figurer une machine de guerre en bois dans laquelle des soldats grecs soucieux de créer une « prequel » à Royal de luxe auraient pris place pour s'adonner à une razzia digne de Wagner avec musique de chevauchée des Walkyries et viol et massacre des Troyennes à l'aube (département 07). On a droit à un beau cheval alezan digne de remporter le prix de l'Arc de triomphe ou le Derby d’Epsom !
Cependant si un jour vous arrivez, vous et vos congénères, à faire en sorte que les projections farfelues de votre logiciel Deep Dream Generator trouvent corps dans la réalité alors oui, vous serez peut-être devenu mon ami.
Car vos gondoles et votre Venise de fantaisie me plaisent ! Et, plus près de chez nous, votre revisite de l'opéra de Rennes « in the way of Giorgio de Chirico » me séduit.
Et qui sait, peut-être nous verra t-on un jour ensemble dans les rues de cette ville, incroyablement souriants.
Jacques Sternberg (1923-2006) s’est fait une spécialité d’écrire des contes très brefs qui se situent dans un registre entre le fantastique, la science-fiction et l’humour noir voire macabre. A votre tour d’explorer cette veine et surtout cette forme d’écriture ultra-brève.
Vous devrez utiliser les titres de la liste suivante et pour chacun d’eux la lettre donnée en face est la première lettre obligatoire du premier mot ou article de votre texte.
Exemple : L’Affaire + A : A côté de l’usine qui fabriquait en série des allumettes, cet homme d’affaires avait créé une entreprise où l’on enflammait les allumettes pour vérifier si elles étaient utilisables.
Le nombre de phrases de vos contes sera compris entre une et douze pas plus.
Vitrine de boulangerie, de magasin de mode ou de café-brasserie, il faut bien les choisir, sous peine de voir sortir un gérant furibard ou même – oui, c’était arrivé – que quelqu’un appelle la police.
Pourtant Amir a besoin de temps en temps de vérifier à quoi il ressemble.
Quel mal fait-il, en se regardant dans la vitre-miroir d’un magasin?
– Là je ne risque rien, se dit-il, on ne va tout de même pas croire que je veux piquer un vieux téléphone?
Il se rapproche, s’examine la barbe, sent sa propre odeur corporelle… et il espère que ce soir-là il aura enfin l’occasion de prendre une douche.
Vitre sale et rideaux toujours fermés, c’était doublement un crime contre la transparence obligatoire.
Oui, on a des rideaux, mais on les laisse ouverts, même quand la nuit est tombée et la maison éclairée de l’intérieur. Le grand principe, c’est: « Nous n’avons rien à cacher »
Si en plus on laisse s’installer la poussière…
Non, il faut agir! C’est une question de moralité publique!
Ainsi fut dit, ainsi fut fait: on n’eut aucun mal à trouver des volontaires.
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La première photo est celle du jeu 431 de Bricabook, la seconde vient de cet article de LLB ici.