Les prénoms de la Maison de quartier de Villejean / Dominique H.
En 1975, j’habitais à Villejean depuis six ans. Et je peux vous dire que c’était alors un fief du Marxisme-Léninisme-Maoïsme. Mes voisins en étaient. Du moins nous le suspections parce que c’était secret. Ils étaient dans la clandestinité. Le jour ils ne laissaient rien paraître mais la nuit ils s’agitaient. Rien de plus normal puisqu’une partie de leur activité était l’agitation politique.
Clandestins ! Quel destin ! Se rendre à sa réunion de cellule en arborant un air très naturel ! Les sympathisants qui prêtaient leur appartement étaient priés de déserter au moins trente minutes avant l’heure de la réunion. Il n’eût pas fallu qu’ils croisassent, en sortant, les vrais militants.
Un jour j’eus l’honneur de passer du stade de sympathisante serviable à celui de militante responsable.
La nuit de mon intronisation le chef de la cellule me demanda de choisir mon nom de guerre. Sur le calendrier, ce jour-là, c’était Mandoline. Ca m’a bien plu. C’était moins austère qu’Ursule qui rimait pourtant avec cellule. Mandoline au moins ça rimait avec « clandestine » et aussi avec « coquine ».
Pendant nos réunions très sérieuses, nous échafaudions des stratégies de propagande pour nous lier aux masses. Dans la journée nous avions le devoir politique d’être des travailleurs sérieux, d’apprendre au peuple à oser s’exprimer, par exemple, dans les syndicats.
Un des mots d’ordres préférés de notre patron, Gaston, était : « La parole est à celui qui la prend ». Ca c’était vrai le jour, sur notre lieu de travail. Mais lors des réunions de cellule, c’était autre chose. Il fallait vraiment avoir quelque chose d’important à dire sinon Gaston intervenait sèchement en disant : « Si ta parole n’est pas plus belle que le silence, ferme-la ! ».
Evidemment les voisins qui en étaient ne soupçonnaient pas que j’en fusse aussi, les cellules étant parfaitement étanches. C’était une vie austère, très austère. Alors il fallait bien survivre. Nous avions pour cela des stratégies de noyautage et chaque cellule, du moment qu’elle restait fidèle à la ligne, pouvait faire preuve d’imagination.
Alors un soir Gaston annonça l’ordre du jour : « infiltration de la toute nouvelle Maison de quartier de Villejean ». C’était important de contrôler la culture du peuple. L’un de nous, tout frais émoulu de la pépinière maoïste de l’IRTS, avait postulé à la direction de la Maison de quartier et bingo il avait décroché le poste. Son nom de guerre était Fiacre mais évidemment personne ne le savait et dans le civil il s’appelait Jean-Pierre comme tout le monde.
Un jour, bien après, quand l’organisation fut dissoute, il nous raconta que, comme plusieurs militants, il avait fait ses classes au petit séminaire, et même au grand, et que le saint de sa paroisse de centre Bretagne était Saint-Fiacre. Fiacre-Jean-Pierre avait quand même besoin de rigoler pour compenser le sérieux de sa mission. Il eut alors une idée qui le faisait rire clandestinement. Eh oui, il ne pouvait pas expliquer ce que ça avait de drôle puisque c’était strictement interdit de dévoiler le moindre secret de la vie clandestine.
Au premier Conseil d’Administration de la Maison de quartier, Jean-Pierre-Fiacre endossa très sérieusement son habit de directeur. Il proposa comme idée consensuelle – il faut ménager la susceptibilité du peuple – de prendre au hasard, sur le calendrier, des prénoms pour désigner les salles. « Ca donnera une note joyeuse et poétique à ce quartier à l’architecture quelque peu carrée et qui en aurait bien besoin ! ».
Il avait bien préparé sa réunion et puis annoncé d’un air très naturel :
- Je propose par exemple Mandoline le 3 février puis Gaston le 7 mars puis Fiacre le 22 mars puis Auguste le 1er août, Rosalie le 3 septembre, Marius le 25 septembre et Achille le 13 décembre.
Au fur et à mesure qu’il prononçait les prénoms un observateur averti aurait pu détecter un soupçon d’étonnement, d’amusement, de stupeur chez certains membres du C.A. Evidemment, en tant que noyauteurs disciplinés, les six membres de la cellule s’étaient présentés très naturellement au CA, l’un comme jouer de volley, l’autre comme cinéphile, le troisième comme saxophoniste, la quatrième comme prof de yoga, le cinquième comme animateur d’atelier d’écriture, et la sixième comme comédienne.
Le comble c’est qu’ils n’ont même pas pu pas piquer un fou-rire à six puisque tout ceci devait rester clandestin ! Ce soir-là, en rentrant du C.A. j’ai eu comme un déclic. J’ai pris mes claques et mes cliques : j’ai défroqué !























