En ces temps de vilain virus Je m’attendais à une période de rebut ; Dans un coin de bureau bien rangé Je rêvais à un temps de méditation mérité.
J’observais le peu d’agitation : Finis, randonnées et départs réguliers, Maintenant que tout dans la maison est rangé On se recentre sur yoga, méditation, relaxation.
J’ai quitté le bureau pour le salon : Matin, midi et soir on me déroule, Petite ou grande séance, mantras ou respiration, Sans cesse sur le tapis on s’écroule.
Je suis littéralement épuisé d’être ainsi exploité : Je suis passé de deux séances hebdomadaires A trois séances journalières ! Je vais arriver au bout du confinement exténué !
Une petite lueur d’espoir : Au bout du couloir Des vacances, ils vont vouloir ! Chic ! Au moins deux semaines de placard ! Pourvu qu’ils m’oublient !
Depuis le confinement - Quel drôle de nom ! - Ils sont là à plein temps !
Café à toute heure !
Je n'ai jamais autant travaillé ! Et puis café allongé Ou café serré Il faut assurer Et j'ai tendance à m 'encrasser Alors il faut me détartrer Au vinaigre blanc.
Aïe ! Ça pique le fondement !
De plus, elle met la dose Voire l'overdose Pour bien désinfecter : Plus un microbe ne doit résister.
Je les entends parler D' un virus, le Covid, Qui rime avec morbide ! Un truc invisible Qui met le monde à genoux. Ce serait risible Si le monde n'était pas aussi fou !
De prétendre tout dominer, Être les maîtres du monde… Un virus et tout s' effondre Et voilà ces petites choses Bien tristes, bien moroses !
Plus de dîners entre amis, Plus de projets de sorties ! Lui travaille sur son ordi 24 heures sur 24 à la maison, Il faut se faire une raison.
J'ai intérêt à tenir le coup Pour qu'ils gardent le moral ! Pas droit au coup de mou, Pour eux ce serait fatal : Plus de café Dépression assurée !
PS : J'ai cependant une pensée Pour mes copines les machines à café Qui dans les entreprises à l' arrêt Vont déprimer De ne plus se délecter Des ragots au sujet d' Henri Et sa calvitie Ou de Raymond Et son air con Ou de ... (à vous d' en rajouter, Vous avez bien une petite idée !)
Voilà maintenant trois semaines que je suis oubliée, ignorée, abandonnée !
Alors ? Que se passe-t-il ? Que leur est-il arrivé ? Ils se sont fait sucrer leur permis ? Ils sont devenus gâteux ? Ils ont eu un accident ? En tout cas pas avec moi !
Je sens que l'ambiance a changé : Elle est comme cloîtrée, Lui va faire les courses en vélo ! Ah ! Ils sont devenus écolos ?!
Ça ne rend pas joyeux ! Ça rigole un peu Mais p!us d'éclats de rire heureux Des deux marmots (marmottes pour les filles ?), Plus de virée à St Malo, Plus de voyage à Paris, Ou en Normandie.
On venait de changer ma batterie : Elle va se décharger À force de ne pas être utilisée !
Je ne connais pas la raison De cette situation Mais de trop m'ignorer Je vais leur faire payer !
Le jour où ils voudront m'utiliser Je refuserai de démarrer !
P.S. : Vous avez remarqué que le prix du carburant a baissé Et ils ont décidé de ne plus rouler !! Ils sont complètement ...... (à vous de compléter) !! La 2CV du bonheur a été empruntée àJicéher
Un beau matin - ils sont venus, ils sont tous là ! - Sur nous, ils se sont rués Comme la petite vérole Sur le bas-clergé !
Des paquets entiers, Des chariots à déborder !
Je ne suis pas tombé Sur la jolie jeune fille, Non, mais sur la vieille fripée ! Je vous laisse imaginer !
Remarque, elle a toujours l'air constipé ! Elle nous cache à la caisse Entre le paquet de biscottes sans sel Et son pack de Contrex !
Nous voilà donc lancés à la va-vite Dans le coffre de la bagnole, celle qui ne sert plus ;
(Eh ! Oh ! C'est pas moi, la vieille fripée constipée !) Et, ensuite, bien alignés Sur une étagère qu'il a fallu vider Pour nous installer.
- Qu'est-ce que tu pues !
- Fraîcheur des îles, pour vous servir !
- Je ne suis pas près d’y mettre les pieds Si ça sent comme ça, Là-bas !
- Toi, tu es à bas prix, ça se voit, ça se sent ! Ou plutôt ça ne sent rien !
- Oh, l'autre, hé ! Triple épaisseur ! Toucher satiné ! Ce n’est pas rien, quand même !
- Frimeur ! Tu es comme tout le monde : Tu finiras comme nous tous, Au fond du trou !
- Moi ? Je servirai encore en 2025 ! En attendant, je vais moisir à côté De ce vieux paquet de pâtes périmées ! En ce moment, il paraît qu'ils mangent beaucoup de riz : Ça ne va pas aider à écouler le stock ! Il paraît qu'il y a un virus qui attaque Les poumons… Et ils nous achètent ? C’est quoi le rapport ? Bientôt on va les encombrer, Ils vont nous vendre sur « Le Bon (petit) coin » ! Les enchères vont monter !
Bon, je suis au bout du rouleau. On reprendra demain la discussion Sur la triste condition des humains !
Je voudrais écrire une petite bafouille de solidarité à tous ces objets inanimés qui passent le temps comme ils peuvent dans tous les foyers de mes compatriotes, sans pouvoir s'en échapper.
Qu'ils sachent que je suis de tout cœur avec eux, je suis un des leurs.
Je me présente, je suis le vieux canapé défoncé de Dame Eliane. Depuis le jour de mon acquisition je l'ai suivie dans divers logis.
J'étais magnifique, grand, moelleux, profond, infiniment confortable. D'une belle couleur anthracite pratiquement noire. Mais pas triste puisque la Dame m'avait égayé avec des coussins clairs, très féminins, en patchwork rose et bleu, garni de volants. Je les avais tout de suite adoptés. Je les aimais beaucoup, d'un amour un peu incestueux.
Il me fallait un angle pour me loger et je prenais énormément de place. Alors, au cours des deux déménagements qui ont suivi, Dame Eliane s'était assurée que le séjour offrait bien cette place en coin qui me convenait afin que je puisse y prendre mes aises.
Les années passant j'ai perdu de ma superbe. Mon beau noir de jais a passé, virant au gris sale. Le tissu de mes assises s'est usé puis déchiré. J'ai subi les outrages de l'âge. Les coussins non plus n'ont pas échappé à l'usure, ils se sont décousus.
Pour pallier cette catastrophe, j'ai vu apparaître une grande toile de jean noir avec laquelle j'ai dû apprendre à cohabiter, vu qu'elle me recouvre.
Dans le dernier appartement en date que nous occupons actuellement, impossible de me caser dans un angle. La dame a dû me séparer en deux morceaux. Vous imaginez le déchirement ! Mes chers coussins aussi ont disparu, remplacés par d'autres d'un beige fade que je ne puis faire autrement que tolérer.
Habituellement dans cet appartement nous, objets inanimés, sommes là en permanence, fidèles au poste. La Dame elle, va, vient, s'absente.
Quand elle n'est pas là, tout est figé, calme, sans un mouvement, sans un bruit hormis celui des voisins et des voitures à l'extérieur. Quand elle revient tout s'anime, redevient enfin vivant.
Mais voilà qu'une pandémie s'est déclarée, obligeant les gens à rester chez eux. Et nous ne pouvons plus souffler une minute. Les fenêtres s'ouvrent, l'aspirateur fait un bruit d'enfer, ce qui n'est pas nouveau. La télévision est très sollicitée, je ne sais pas ce qu'elle en pense, nous ne communiquons pas beaucoup.
Dame Eliane est maintenant plus souvent présente tout contre moi. Elle se cale comme elle peut sur les ressorts usés de la partie canapé-lit pour regarder la télé. En pestant parce que, dit-elle, ils lui ruinent le dos.
Sur la télé alternent les images de divertissements et les infos plutôt glaçantes. Moi je n'y comprends rien.
Quand elle se pose, avec un soupir de bien-être, sur la partie fixe de mon anatomie, c'est pour lire, faire des mots croisés, écouter de la musique.
Alors je la regarde avec tendresse. Je suis tellement habitué à elle ! Bien sûr, bien d'autres sont venus poser leurs fesses sur mes assises, enfants, petits-enfants, amis, mais jamais avec cette permanence.
Je ne sais pas très bien ce que j'éprouve. J'alterne entre le plaisir de l'avoir près de moi et la hâte de la voir reprendre ses activités pour pouvoir respirer un peu.
Voilà chers camarades inanimés. Peut-être éprouvez-vous de semblables sentiments, peut-être multipliés par le fait que, chez vous, il y a plusieurs personnes. Je serais ravi de les connaître.
Confiné dans la poussière, sur le sol du grenier, abandonné de tous dans la pagaille, entre la vieille pendule de ma grand’mère surmontée d’une statue, des gros téléphones noirs à cadran, une dizaine de boîtes de photos jaunies, un miroir Louis XVI que je consulte en passant, riant de m’y voir si belle…
Tapis, très cher vieux tapis, objet inanimé, Aurais-tu donc une âme ?
Lorsque je te regarde, les souvenirs m’emportent vers mon enfance.
Toute petite on me posait sur toi. Je t’arrachais la laine, mais toi, tu étais plein de douceur sous mes petits pieds nus.
Tapis, mon beau tapis persan, Acheté par mon grand-père au cours d’une de ses escapades en Iran, Tu en as vu des chaussures de toutes les couleurs, des noires, des marron, des rouges à talons qui te blessaient, d’autres pleines de boue qui laissaient des taches que le lendemain il fallait brosser. Tu en perdais, des poils !
Tapis, mon vieil ami, Pendant les repas des invités, Avec ma sœur nous nous cachions sur toi, sous la table !
Avec toi mon tapis, nous étions les témoins des jeux d’adultes.
Des pieds se libéraient de chaussures trop serrées, Ces pieds cherchaient d’autres pieds, des mollets se rapprochaient, des mains baladeuses caressaient des genoux.
Nous finissions par nous endormir sur toi, qui étais si doux.
Tapis, mon merveilleux tapis, Tu en as connu des galipettes, Des roulades, Tu en as entendu des mots d’amour, Des mots de tous les jours !
Après toutes ces années, je t’ai redécouvert.
Tes couleurs sont passées, Tu es râpé jusqu’à la trame, Mais les souvenirs restent.
Pendant le confinement, je fais du rangement, Je mets de côté ce qui est inutile, pour la décharge Mais toi, mon tapis, mon vieux tapis, objet inanimé, Tu as une âme, pas question de t’éliminer !
Troisième semaine que je suis roulé en boule et que l'on m'a oublié dans ce placard sans lumière !
Dans les temps d'avant, chaque semaine, on venait me chercher pour un petit voyage en voiture avant de m'étaler délicatement sur le parquet. De là je pouvais m'admirer sur les murs recouverts de glaces.
Puis la dame en jogging venait me rejoindre, elle posait sa tête sur mon oreiller et elle me caressait le dos de ses mouvements harmonieux et délicats. Après cet échauffement, elle se relevait et venait danser tout autour de moi avec ses consœurs. Puis retour sur le sol pour un moment de relaxation, pour moi le bonheur du contact avec ce corps réchauffé.
En fin de séance, elle m'enroulait de nouveau, toujours avec des gestes lents et doux et nous reprenions le chemin de la maison jusqu'à la semaine suivante.
Mais depuis 3 semaines donc, je n'ai plus de visite, ni de promenade, je suis confiné au fond de ce placard obscur où l'on entasse toutes sortes d'objets hétéroclites. Je me morfonds d'ennui et d’inactivité.
Et voilà qu'hier, un vent nouveau s'est levé, on m'a emmené dans la grande pièce de la maison, le salon.
Au premier abord je n'ai pas été trop dépaysé, un sol en parquet comme autrefois, mais au lieu de glaces de tous côtés, juste un petit miroir où je me vois à peine.
Un ordinateur a été installé archaïquement sur une chaise et voilà que défilent des images sur un écran. Oh, mais je la reconnais ! C'est la dame frisée du mercredi, il n'y a pas sa voix, juste une petite musique mélodieuse au rythme des mouvements proposés.
La vieille dame semble cependant désemparée : seule dans son appartement, elle n'est plus stimulée par les autres participantes. Au bout de 10 minutes, c'est le découragement, elle éteint la musique et l'ordinateur et me replie religieusement avant de me reposer dans mon placard.
J'entends parler de confinement, d'interdiction de sortie sous peine d'amende, de mains à laver, de masque à porter.
Vous l’aurez remarqué, ce qui fleurit le mieux, c’est l’humour au temps du corona et c’est très bien.
Une des petites phrases rencontrées au tout début du confinement disait que parler aux objets, quand on est seul à être confiné, c’est tout à fait normal.
Que ça ne devient inquiétant que si les objets vous répondent.
L’Adrienne parle aux objets depuis toujours. Ça commence même dès le matin, comme dans ce poème de Paul Van Ostaijen, Marc groet ‘s morgens de dingen (Le matin, Marc dit bonjour aux choses) que tous les petits enfants apprennent par cœur à l’école.
En tout cas les petits enfants du temps où l’Adrienne l’était 😉
Dag ventje met de fiets op de vaas met de bloem
ploem ploem dag stoel naast de tafel dag brood op de tafel dag visserke-vis met de pijp en dag visserke-vis met de pet pet en pijp van het visserke-vis goeiendag
Daa-ag vis dag lieve vis dag klein visselijn mijn
Par bonheur, jusqu’à présent, aucun objet ne lui a répondu ;-)
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Source de l’image ici et des vidéos d’humour belge au temps du corona à voir ici :
En ces temps troublés, des grandes plumes, scientifiques, écrivains, cinéastes, chanteurs, s'expriment avec talent pour nous faire partager leur ressenti face à la crise sanitaire. Et moi pauvre plumette de niveau encrier d'école primaire quel récit puis-je vous proposer sur mon confinement ? Je regarde dans ma maison mes objets qui vont confiner avec moi et que vous dire ? Il y a bien mon lit qui me tend les bras, mais pas de ça, ma vieille, il faut lutter debout. Des tas de livres que j'avais boudés me font de l’œil. Dans ma véranda une lirette* commencée il y a un an et abandonnée cherche à retisser des liens avec moi. Je viens de laisser de côté un tapis de gym quand je me suis aperçue que je n'arrivais plus à faire la chandelle ni les roulades arrières !
Il me faut de l'air, de l'aventure, Je fais fi de ma plumette et pars avec mon plumeau et plus si affinité : éponges, chiffons, vieille brosse à dent, détergent. Embarquement immédiat pour un voyage au fond de mes placards. Première escale dans ma cuisine, haut lieu stratégique du confinement. Ce que j'aime dans les voyages ce sont les rencontres : je viens de croiser mon vieux moule à baba au rhum qui m'est tombé dans les bras, ça me donne des idées. Cachés derrière le moule à gaufres, deux «covid-19» morts. Ah non, plutôt des toutes petites araignées. Araignée du matin chagrin ! Ce n'est pas de bon augure.
Dans le premier tiroir j'ai rencontré de plein fouet un couteau sournois qui m'a percuté le doigt. C'est le majeur gauche : comme les dégâts sont mineurs, nous avons fait un constat à l'amiable et après les soins d'usag, désinfection, pansement, gant de protection, j'ai pu reprendre ma route. Beaucoup de dénivelés avec les montées et descentes de l'escabeau pour atteindre le fond des plus hauts sites.
Les poignées que je croyais propres sont crasseuses dessous et là je croise le souvenir de mon père qui disait : « Ce sont souvent les plus coquettes qui n'ont pas les dessous propres ». Je ne sais pas d'où il tenait cette théorie mais ma mémoire fait de curieuses associations.
Armée jusqu’aux dents de ma vielle brosse à chicots je m’aperçois que mes charnières ont une hygiène dentaire qui laisse à désirer, l'ennemi est partout et retarde ma progression.
A genoux devant mes tiroirs les plus bas je revois les pénitentes qui traversaient ainsi la place devant Notre-Dame de Fatima au Portugal. Elles venaient implorer la sainte de leur accorder une grossesse. Qu'est-ce que je demanderais bien à la sainte ?
- Je vous en prie, ne me faites pas mourir du coronavirus, ce serait idiot de ne pas profiter un peu de ma cuisine propre. Plus haut je retrouve un paquet oublié, une préparation pour faire un cake au caramel. Ce sera parfait pour le quatre-heures avec tous les sachets de thé divers et variés que je viens de redécouvrir. Ce sera parfait. Ce n'est pas très raisonnable, ce n'est pas comme ça que je vais pouvoir refaire la chandelle, tant pis ! Me voilà arrivée à mon étagère de recettes de cuisine et je suis en extase devant le monde entier. Des recettes qui font voyager, il y a même le cahier de recettes de maman et de belle-maman. Non, non, il ne faut pas prendre cette route, c'est « Voyage interdit dans les souvenirs ». Déjà, j'ai mis juste un doigt de pied au-delà de la frontière et c'est douloureux. Je pense aussi à la maman de mon amie Anne qui souffre isolée dans son EHPAD. - Mais tu as la joue mouillée ? - Non ! Avec tout ce remue-ménage j'ai juste une poussière dans l’œil !
Nous, ça fait des dizaines d’années qu’on est confinées, dans des boîtes, dans des albums, dans des buffets, dans des greniers ou dans des caves.
Etre confiné, ce n’est pas la mort, quand même ! Tant qu’on ne finit pas chez un antiquaire, un brocanteur, un libraire ou chez un héritier j’m’en-foutiste, tant que personne parmi ces gens-là ne décrète que nous ne valons rien et sommes justes bonnes pour la déchiqueteuse, ça va, c’est qu’on est immortelles ! Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ! Regardez comme on apprécie Doisneau, Cartier-Bresson et Vivian Maier !
Le confinement ! Est-ce qu’on bouge, nous ? Ben justement oui, on vient de se taper quatre-cents kilomètres dans le coffre d’une bagnole ! Et depuis notre arrivée à Rennes nous vivons notre « second life » comme disent nos anciens proches voisins les Rosbifs de Douvres qui font la gueule depuis qu’on a interdit la promenade des Anglais alors qu’on permet encore la balade des clébards ! Oui je sais, à seulement dix mètres de leur domicile dans le Var, à Sanary-les-Bains ! C’est vrai que ça ne pisse pas loin, ces mesures de confinement du gouvernement !
Donc le dépositaire nous a sorties des boîtes et des albums, triées grosso merdo par famille ou par tranche chronologique, il nous a mises dans des enveloppes et maintenant, comme un confiné lambda qui promène son chien au soleil pâle du début d’avril, il nous fait prendre la lumière.
Qu’est-ce que c’est bon de susciter de l’intérêt, de faire causer, de « ramintuver » : ramintuver, c’est un mot ch’ti du patois d’Erchin comme le parlait la grand-mère. Ca veut dire « rappeler, raviver les souvenirs ».
Figurez-vous qu’aujourd’hui ça va être à mon tour d’être mise en vedette, dites donc ! Mon heure de gloire est arrivée ! Justement je suis une photo du dépositaire qui, maintenant, pour une raison que j’ignore, se fait appeler Joe Krapov !
Ils sont fous dans cette famille ! Pourquoi l’oncle Joseph s’est-il toujours fait appeler René ? Pourquoi la grand-mère portait-elle un autre prénom que l’officiel ? Pourquoi donne-t-on des prénoms, des surnoms, des diminutifs aux gens ? Pourquoi écrivent-ils tous sous pseudonyme ? Et pourquoi Marcel Prout, lui, c’est son vrai nom ? Comment, ça, « j’ai oublié l’s » ?
Donc ici, avec l’enfant Joe, c’est son oncle Georges, le jeune frère de sa mère. Ils avaient treize ans d’écart, elle et lui. On le surnommait Jojo la Fleur ou Jojo la Fleur bleue ou, plus court encore, Jo. Comme Moustaki quand Edith Piaf en parlait. Sauf que ce Georges-là, Mustacchi, se prénommait réellement Joseph. Comme l’oncle René. Vous me suivez ?
Vous lui donneriez quoi, comme âge, vous, au gamin à bouille ronde ? Un an ou deux ? Marina Bourgeoizovna, la seule pièce rapportées de Bretagne dans cette famille de Ch’tis, a suggéré quinze mois mais ça ne colle pas bien. Quoique… Joe et Jo sont nés tous les deux à la fin juin. Ils ont huit ans moins un jour d’écart. Ils sont tous les deux en manches courtes avec un grand soleil qui vient taper sur leur tempe gauche, sur le sommet de leur crâne et sur les bords des grands chaudrons. Il ferait beau comme ça dans le Pas-de-Calais en septembre ? Me racontez pas de cacoules ou de carabistoules ! C’est comme si on prétendait qu’il ne pleut jamais à Rennes !
Et il se trouve où, ce marché ? Sur la place de Verdun ? Il a l’air de s’être beaucoup étalé avec ses seaux et ses bassines le Robert Lequelquechose qui vendait du chauffage, de l’électro-ménager et des télévisions à Machintruc-en-Gohelle (Montigny ? Loos ? Sains ? Givenchy ? Arleux ? Fresnoy ?).
Pourquoi il ne fait pas comme Parick Modiano, le Krapov ? Une petite enquête dans un vieil annuaire, un coup de bigophone à Robert Lequelquechose pour lui demander où il s’installait quand il venait sur le marché de L. ?
Comment ? Il est sans doute mort, maintenant, le quincailler ? Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à disparaître comme ça ? Elle est pas belle, la vie ? Ils ne connaissent pas l’immortalité ou quoi, ces gens-là ?
Mais je me tais : voilà que c’est mon tour ! Il m’a posée délicatement sur une vitre froide – Aglagla ! – il a appuyé sur un truc qui ressemble à une souris sans oreilles et Vlang ! Shazam ! Flashcube ! Je me suis pris un grand coup de lumière dans la tronche un peu comme quand ils passent un scanner à l‘hôpital !
Et puis… Miracle ! Me voilà clonée, dédoublée, agrandie, brillante ! Je suis toujours sur la feuille de papier chamois au format 9x14 cm mais j’apparais aussi sur l’écran lumineux.
D’après ce que m’a raconté la photo du grand-père pêcheur mon heure de gloire est arrivée ! Quand il m’aura insérée dans ce qu’ils appellent un billet de blog, deux milliards d’individus confinés chez eux vont pouvoir admirer la photo des affreux Jo-Joe !