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L'Atelier d'écriture de Villejean

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14 avril 2020

Le P'tit caoua de l'aube / Raymonde

le-petit-cafe-du-matin

Le commandant Lormont et son acolyte Jules Lemoux rentrent d'une mission hasardeuse où, une fois de plus, ils ont fait chou blanc. Quand tout à coup !

- Eh ! Commandant ! Dans le rade, là, derrière la baie vitrée, ce serait-y point notre olibrius que l'on recherche depuis des mois ?

- Qui ? Quoi ? De qui tu causes ?

- Là, prenez les jumelles ! Visez un peu cette paire...euh ! Cet individu assis de dos, bien propre sur lui !

Lormont blêmit, rougit, jaunit, verdit, violit, marronit (comme Saint Laurent du), orangit, arc-en-ciélit puis reprend tant bien que mal sa couleur initiale.

- Nom d'un ver à soie déplumé ! Il s'agit bien de John la Défouraille, un joystick peu fréquentable, condamné à mort par accoutumance je crois bien et qu'on m'avait dit espadrillé en Amérique latoche. Bon, pas de panique ! A bâbord, matelot !

- Ne brûlons pas la chandelle par les bouts, c'est un coriace, ce John la Défouraille !

- Et puis il faut attendre l'arrivée de notre nouveau chefaillon qui doit débouler de Paname en grandes pompes

- Il a des grands panards ?

- Mais que t'es inculturé ! En grandes pompes ça veut dire avec tout le tintouin, fanfare et compagnie !

- En attendant qu'est-ce qu'on fait ?

- Repasse-moi les jumelles ! J'ai la braguette qui me démange !

- Eh ! Oh ! Quand le respect de la gonzesse s'effiloche dans une nation, la débâcle n'est pas loin, mes fils ! Alors remets-toi les idées d'aplomb et tout le reste ! Et prenons des initiatives, faisons un coup d'éclat, montrons notre talent !

- Ce John la Défouraille ! On dirait qu'il a maigri et puis… cette couleur de cheveux ! Il s'est teinturé le capillaire avec du jus de carotte ? Tout ça pour pas qu'on reconnaisse sa bobine ! Mais on est des fins limiers !

- Toi, Lemoux, tu vas passer par devant comme un client lambda, ordinaire quoi ! T'auras pas de mal à passer pour quelqu'un d'ordinaire, de banal ! Et moi, je passe par le fond de la boutique et c'est plié ! On le neutralise, l'anéantit et à nous les honneurs et les promotions !

- Et les jolies gonzesses !

- Défouraille pas trop vite, il faut qu'on l’ait vivant !

- Tu regardes trop les ouaisternes !!

Lemoux s'avance nonchalamment vers la porte du troquet pendant que Lormont longe le bâtiment en catimini.

- Haut les mains, John la Défouraille, t'es fait comme un rat !

- Que ! Quoi ! Qu'est-ce qu'il vous prend ?

La serveuse pousse des cris de souris piégée, renverse son plateau et va se réfugier derrière le bar, elle a vu ça dans le film avec Blier, Constantin et Ventura !

- Commandant Lormont et mon sous-fifre Jules Lemoux !

- Enchanté messieurs ! Je suis votre nouveau chef arrivé discrètement hier soir par le train de 23 h d'où un abruti est tombé en voulant prendre l'air ! Je prends mes fonctions dès ce matin, vous passerez à mon bureau !

Adieu veaux, vaches, cochons, couvées ! Ils se sont retrouvés à traquer le braconnier au fin fond de la Lozère !


P.S. Scoop sur BFM TV, le fleuron de l’info livrée avec intelligence par les plus grands spécialistes : Joël Dubois dit Joe la Défouraille aurait été vu en Lozère accompagné de Ducon de Ligonnès. Nos deux fins limiers vont reprendre du service !

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14 avril 2020

Complainte d'un·e confiné·e / Raymonde

Dans le texte qui suit, je parle au nom de tous et toutes les confiné·e·s qui traversent cette période avec des hauts et des bas (de contention) !

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- Marabout ! J’en ai marre, je suis à bout !

- Bouh ! Regarde plutôt le bout du tunnel !

- Je ne vois aucune lueur d'espoir,
Rien de bon
À l’horizon !
Que du noir !
Le monde est à genoux
Devant un invisible ;
Ce serait risible
Si ce n'était pas fou !
Quand sortirai-je de ma maison ?
À la mauvaise saison ?
C’était marrant,
Au début, le confinement !

- On peut enfin de nos enfants profiter !
On fait des crêpes pour le goûter,
De la peinture pour les amuser !
Écoutons les oiseaux chanter,
Regardons les fleurs pousser,
L’insecte butiner !

Ces piafs, ils semblent nous narguer
Ils volètent en toute liberté
En pépiant comme jamais !

Belle vengeance de les avoir ignorés,
De les avoir empoisonnés
De tous ces gaz d’échappement rejetés.

Et puis, à Emmanuel, combien les parents ont donné
Pour annoncer que l'école va recommencer ?

- Un billet ?
- Pas assez !
- Deux billets ?
- Pas suffisant !
- Trois billets pour chaque enfant ???
Vous êtes gourmand,
Monsieur le président !
Mais je suis prêt·e
À tout donner
Pour que de mes enfants vous me débarrassiez !

Et mon abruti·e de conjoint·e
À combien puis je le (la) négocier
Pour qu'il (elle) retourne à l'atelier ?

Un billet ?
- Pas assez !
- Deux billets ?
- Pas suffisant !
- Mais je vais être ruiné·e !
- C’est le prix à payer
Pour votre tranquillité
Retrouver !
- Je suis prêt·e à tout donner :
Mon compte en banque est renfloué
Mais je ne peux rien dépenser !

psychologieC’est quand que je pourrai sortir de chez moi ?
Dans un mois, deux ou six mois ?

Bout ! Marabout, je suis à bout !
J'en ai marre
Ça fout le cafard
Ça vire au cauchemar !

Ah ! Mais c'est ça !
Je suis endormi·e
Dans mon lit,
Je vais me réveiller !

 

Eh ! Bien non !
Tu as les mirettes
Bien ouvertes :
C’est la triste réalité !

14 avril 2020

A l'EHPAD épatant / Maryvonne

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J'étais encore un enfant, je portais même encore des culottes de golf. Au bord de la mer, il y avait le couvent des sœurs qui était en réalité un hospice de vieux. Tout le monde était vieux là-dedans, même les sœurs. Leur peau avait viré au gris cendre de cigarette ; on les appelait les sœurs grises.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, cet endroit ne nous était pas interdit. Il suffisait de dire que nous allions aux vieux, comme on dit « on va aux framboises », et le tour était joué, on pouvait disparaître. Parfois ce n'était qu'une excuse pour échapper à la surveillance de nos parents. Mais il y avait là aussi des vieux tout à fait intéressants.

Nous croisions un ancien capitaine de marine particulièrement inventif en matière de jurons et pour nous qui étions bien élevés c'était un régal. Nous évitions par contre une ancienne cantatrice qui serinait toujours le même air à nous faire friser les oreilles.

On nous avait expliqué que les vieux aimaient la compagnie et que la visite d'un enfant qui leur faisait un dessin ou leur chantait une chanson avait un effet thérapeutique.

Il y avait un vieux savant, un peu lunaire, devenu mutique, qui avait une grave maladie ; il semblait s'affaisser des méninges, le birbe se débattait dans le yaourt. Sauf quand il regardait les infirmières ; ses prunelles enflammées semblaient dire alors: « Attends, ma libellule, attends, j'ai des projets plus ambidextres pour toi ». Mais ce n'était que mon interprétation.

Avec mon copain on allait tous les matins lui chanter « Au clair de la lune ». On avait transformé les paroles pour la rendre moins ennuyeuse : des histoires de portes fermées, de chandelles mortes, de pénurie d'allumettes et de zouaves pas foutus d'avoir un stylo pour écrire un mot, ça ne convenait pas pour un mourant. Notre version toute gaie avait le don de le mettre en joie.

Ce matin-là il avait la figure en coin de rue sinistrée, ses paupières étaient gonflées comme des valises d'ambassadeur au moment d'une rupture diplomatique et avec la couche de mélancolie qui lui couvrait le visage on aurait pu goudronner la nationale 7. Alors nous chantions :

Au clair de la lune, j'ai pété dans l'eau
Ca faisait des bulles, c'était rigolo
Ma grand-mère est venue avec des ciseaux
Elle me coupa les fesses en quatre mille morceaux.

Le vieux professeur retourné en enfance ne pouvait plus parler mais il pouvait encore rire. Il se tordait. Avant de partir, on pissait dans sa bassine pour que la sœur Gisèle lui fasse un compliment. Une bonne pisse bien claire et notre professeur avait droit à un verre de vin rouge au dîner.

***

vacances-en-buick-roadmasterÇa, ce sont mes souvenirs, Pas plus tard que la semaine dernière j'ai voulu y retourner voir mon vieil ami chinois, Tchang, qui y réside. Je lui apportais un bouquet de lotus bleu. L'entrée était interdite à cause d'un virus venu, comme mon ami, de la Chine ; comme quoi il y a des hasards qui font mal. Je franchis des Himalayas de réprobation, j'annapurnisai dans le désenchantement. Mais rien n'y fit, tous les EHPAD(S) étaient fermés.

Plus que déçu je suis allé prendre l'air sur les marches de l'entrée où se trouvait assise une créature de rêve. Elle s'appelait Cheyenne et avait des yeux noirs comme des lacs profonds pour se noyer. Qui est-elle venue voir, une grand-mère, un vieux tonton ? D'emblée je m'assure qu'elle n'est pas trop craignos. La belle voiture garée sur l'avenue a des reflets argent douteux. De toute façon moi les filles ce n'est pas mon truc. Je préfère parcourir le monde et ce qui me tente c'est la belle américaine, la voiture bien entendu, et je ferais bien une petite enquête avec comme associée cette Cheyenne : pour une fois je côtoierais le monde féminin. C'est fou comme un virus tout petit peut faire changer votre vie !

14 avril 2020

Psychose sur la voie ferrée / Jean-Paul

psychose-sur-la-voie-ferree

Ce matin-là, Manu M. avait la figure en coin de rue sinistrée. Ses paupières étaient gonflées comme des valises d'ambassadeur au moment d'une rupture diplomatique et avec la couche de mélancolie qui lui couvrait le visage, on aurait pu regoudronner la Nationale 7.

Bref pas très en train, le bonhomme, du genre tombé du wagon ou assommé par le résultat du match de la veille : Toulouse-Lautrec, score final 42-0 ! On l’a alpagué au pied des rails, de l’autre côté de la maison Lawton, et il avait les stigmates qui avaient coûté cher à Gaston :  ceux du gars qu’a perdu l’esprit !

- Vous avez votre attestation dérogatoire de déplacement ? que lui a demandé Thompson.

Il semblait s’affaisser des méninges, le ziguche. Se débattre dans le yaourt.

- Ma quoi ?

- On peut voir vos papiers, citizen Ken ? Vous avez eu un accident de luge ?

- Ils sont restés dans le compartiment du train, je retourne les chercher.

- Où est-ce que vous voyez un train, M’sieu ? Et qu’est-ce que vous faites en robe de chambre dans ce coin paumé de l’Iowa ?

- Iowa ? Iowa ? Mais on m’attend à Paris ! J’ai une allocution à faire à la télévision ! Je n’ai rien à faire en Iowa !

- Mon cher Thomson, je crois qu’on est encore tombé sur un chtarbé de première ! Vous vous appelez comment, M’sieu ?

- Je vais faire Allemande honorable, messieurs les policiers : d’habitude je réponds Oscar de Tours à cette question mais là, j’ai un méchant blème : je ne sais plus comment j’m’appelle. Peut-être qu’on m’a filé un coup sur la cafetière pour me piquer mon larfeuille ?

- Il porte une cravate de soie, Thompson, c’est pas forcément un rolling stone. Vous avez quoi sous votre robe de chambre, M’sieu, un pige-moi-ça en chachlik mercerisé ?

Le gars écarte les pans de sa robe de chambre, tout surprisi de voir qu’il n’est pas à loilpé dessous.

- Ah ben non, je suis descendu avec mon veston, dites donc. J’ai juste le bas de mon pyjama. Tiens il est là mon portefeuille. Tenez, les voilà mes papelards !

- Paul…Deschanel. Vous êtes parent avec Coco, la gagneuse du numéro 5 ?

- C’est drôle : ce nom ne me dit rien du tout !

- En plus vous trimballez un vrai faux passeport ? Et en attendant, l’attestation de déplacement dérogatoire n’y est pas. Alinéa jacte à l’aise, M’sieu ! C’est pas que vot’ trogne de rubicond nous revienne pas mais on va vous emmener au poste, histoire de débrouiller les œufs de tout ça !

- Attendez, ça me revient ! Je suis le président de la République française. Je m’appelle Emmanuel Macron ! Il y a trente-sept millions de Français qui m’attendent comme le messie. D’ailleurs je suis le Messie, aussi ! Et Jupiter en même temps !

- C’est celaaaaaa, oui, a rétorqué Thompson en lui passant les menottes.

Il est sympa Thompson avec ses imitations d’acteurs français mais son répertoire n’est pas très étendu : Depardieu, Thierry Lhermitte, De Funès, Bourvil, Stop. Il manque juste Lucchini en fait mais ici, aux Zuhesses, ce gugusse nous fait le même effet que Woody Allen. On préfère ignorer.

- On va vous dresser contravention, allez, allez ! Pas d’discussion, allez allez ! J’connais l’ métier !

- Encore une journée faste, collègue. Un frappadingue dès le petit déj’, ca va donner, je sens, aujourd’hui ! Et qu’est-ce que ça serait si on exigeait que l’attestation soit tamponnée !

- Mets ton masque !

- J’ai mon masque !

- Mets ta ceinture ! Et toi derrière, le Frenchie, boucle-la aussi !

*** 

AEV 1920-26 JK Jours heureux

Dans sa cellule de dégrisement, Manu M. déprimait sévère.

Maintenant, il savait ce qu'elle valait, la gloire ! Un piédestal de sable, voilà ce que c'était ! Rien de plus ! Les hommes juchés sur ce promontoire se croyaient des élus éternels mais au premier coup de vent, ils s'écroulaient !

En regardant au-dehors par la petite lucarne de sa cellule, il vit que la lumière de l’été était plus rasante qu’un discours électoral. Il ne savait pas du tout, mais alors pas du tout comment se terminerait ce cauchemar. Y aurait-il seulement encore des jours heureux ?

P.S. Et comme disait la môme Jeannine, ami lecteur, amie lectrice, «Et en plus, c’est vrai» ! Tu peux vérifier ici de tes propres châsses la véracité du pitch :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Chute_du_train_de_Paul_Deschanel

Enfonce-toi bien ça dans le caberlinche, mon pote : Quand des gens passablement évolués te donnent pour vérité des abracadabrances, c’est que ces abracadabrances se sont bel et bien produites !

8 avril 2020

Consigne d'écriture 1920-25 du 7 avril 2020 : Les Inconnu·e·s sur la photo

Les Inconnu·e·s sur la photo

 

Que faire des photos ratées ? Des photos sur lesquelles vous ne reconnaissez personne ? Deux solutions : soit les mettre à la poubelle, soit les donner à un atelier d'écriture avec la consigne suivante :

Vous choisissez une personne sur une des photos ci-dessous. Vous parlez d'elle "de l'extérieur" en utilisant le pronom "il" ou "elle" pour parler d'elle et raconter où elle se trouve, à quelle époque, et pourquoi elle figure sur la photo.

Puis vous reprenez votre texte et vous le réécrivez une seconde fois "de l'intérieur", à la place de la personne, en disant "je".

Facultatif : Vous pouvez, si ça vous aide, insérer dans votre texte les mots ou noms de personnes ou de lieux suivants :

- brillantine, château, champignon, pont, harmonie, concorde, pleurs, masque, policier, dérogatoire, girafe ;

- Boutilliez, Moneyron, Tardy, Carpentier, Caron, Masqueliez, Hauchard, Félix, Laure Manaudou ;

- Lens, Hongrie, Pologne, Carvin, Auvergne.

Cliquez sur les photos pour les agrandir et naviguez dans le diaporama
avec les flèches en bas à gauche jusqu'à l'image 24.

 Boutilliez, chef de l'harmonie La Concorde 1

 Cueillette de champignons (détail)

 Jeune inconnu devant la porte

 Joueurs de boules à la Faisanderie (peut-être) détail

 La lectrice

 La famille Moneyron chez Pierrette

 La mère aux trois enfants dont un qui pleure (détail)

 La photo de groupe du chien dans la cour du 73

 Le premier communiant inconnu

 Les enfants sur le matelas (peut-être en Auvergne)

 Les enfants sur le matelas (peut-être en Auvergne) détail

 Les Inconnus brillantinés

 L'inconnu par Hauchard de Lens

 Les inconnus du vieux pont

 Les inconnus du vieux pont (détail)

 Les Masqueliez en Pologne (peut-être)

 Louise, Françoise et Edmund

 Louise, Françoise et Edmund (verso)

 Moumoune, chat siamois

 Pêcheurs à Tence

 Classe de garçons de Guy Lecorne (M

 Classe de garçons de Guy Lecorne (M

 Scène de rue en Hongrie (peut-être)

 Prendre le bus à la Napoule

 

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7 avril 2020

X c'est l'inconnu / Adrienne

Classe de garçons de Guy Lecorne (M

Le jour de la photo, comme souvent, il manquait quelqu’un pour faire le onzième.

Le plus embêtant, c’est quand Tardy est absent, le gardien de but. Non pas qu’il soit si bon, ce n’est pas lui qui se fera recruter par le Racing Club de Lens, mais il est le plus grand et le plus patient.

Chaque fois qu’il doit aider son père au lieu de jouer au foot, personne n’a envie de le remplacer. Ce n’est pas chouette de rester entre les poteaux et de regarder les autres gambader et faire des passes et des shoots.

Tardy, c’est le seul qui ne se fasse jamais chahuter. Par personne.

C’est sûrement pour ça que l’entraîneur l’a mis en bonne place devant lui, au milieu de la photo.

***

Ce samedi-là, l’entraîneur avait demandé à un photographe de faire la photo de groupe.

Si je l’avais su, je me serais coiffé avant de venir! Evidemment, le seul qui était au courant, c’était son fils, qui avait mis de la brillantine et fait une belle raie. Même ses ongles étaient propres ! Mais ça, c’est inutile, ça ne se voit pas sur la photo.

L’entraîneur nous a mis sur deux rangs, cinq debout derrière, cinq accroupis devant, il a râlé parce qu’une fois de plus il manquait quelqu’un – mais qu’est-ce qu’on y peut si nos pères ont besoin de nous à la ferme ou au magasin – puis il a dit souriez et regardez bien l’objectif !

Nous on a fait comme on a pu, surtout moi qui ne supporte pas d’avoir le soleil dans les yeux… Mais sourire ? Ah ça non ! On était bien trop impatients de commencer à jouer !

7 avril 2020

L comme lettre / Adrienne

La lectrice (copie restaurée)

Elle s’est installée dans la pièce qui lui est réservée pour ses travaux de couture.
Là, personne ne vient la déranger.

Sur ses genoux, elle a posé la souple mallette en tissu à carreaux, une sorte de grande sacoche avec une longue lanière. C’est là-dedans qu’elle conserve ses lettres.

Chaque lettre est encore dans son enveloppe d’origine. Certaines sont de ce léger papier bleuté avec les bords tricolores : elles ont voyagé en avion.

Elle non. Jamais elle n’a pris l’avion.

Elle aurait bien aimé, pourtant. Voyager.

Mais pour Félix, son mari, il n’est pas question de quitter la maison.
Félix et son jardin potager.
Félix et son pigeonnier avec ses bêtes à concours.
Félix et ses amis qui attendent fébrilement le lâcher de pigeons à Lens.

Alors quand l’envie d’ailleurs devient trop forte, elle se retire dans cette pièce.
Avec ses travaux de couture.
Et la sacoche aux lettres.

Elle a toujours ce doux sourire en les relisant.

***

Je suis prête.

J’ai fait ma mise en plis. J’ai mis mon joli collier. Ma montre en or. Ma robe en soie. Mon rouge à lèvres.

Je suis prête.

Je rassemble les lettres, les photos qu’il m’a envoyées de là-bas.

Il est toujours aussi grand et mince, aussi beau dans son long tablier blanc, les bras fièrement croisés, devant l’entrée de sa boucherie.

Il m’attend et moi je n’attends plus.

J’y vais.

Félix a eu un bel enterrement.

Personne ne s’est douté de rien.

7 avril 2020

Photo d'enfance / Dominique H.

Louise, Françoise et EdmundFélix entame sa quatrième semaine de confinement, et c'est de plus en plus difficile. Ca ne le console pas de savoir que nous sommes plus de trois milliards d'êtres humains à être confinés. Le confinement n'est pas humain, sale COroNa !

- Ca commence à bien faire, le COroNa me monte au cerveau ! J'ai beau enfourcher Yolanda tous les matins, faire ma marche de 3,14 km, (un kilomètre par pi), réduire ma consommation d'alcool à 18,7 cl par jour, chanter à vingt heures avec mes voisin, je dors de plus en plus mal, et j'ai de moins en moins le moral.

Et pour ne rien arranger, ma grande sœur, Françoise, bientôt 79 ans, confinée elle aussi, vient de m'envoyer par mail une photo d'enfance qui me met la rate au court-bouillon. Depuis le confinement, elle n'arrête pas de m’envoyer en mails, SMS ou sur WhatsApp des vidéos diverses et variées, des blagues, des chansons. Je sais que ça part d'une bonne intention, mais elle me gave et j’avoue que je ne les ouvre pas toutes. Cette fois, je n'ai pas pu résister : en voyant «photo d'enfance», j'ai aussitôt cliqué. Ca allait bien avec mes états d'âme, cette quatrième semaine de confinement s'annonçant être celle de la nostalgie, voire de la déprime. Françoise devait être branchée sur cette même longueur d'ondes puisque visiblement elle avait ouvert ses boîtes de photos et qu'elle m'invitait par la même occasion à me remémorer notre histoire commune.

Aussitôt je pense à notre mère Louise, 97 ans, qui vit toujours, pas loin, dans la petite résidence séniors de mon quartier. Elle me manque d'ailleurs beaucoup. Avant le confinement, j'aimais l'inviter au restaurant et évoquer avec elle les pérégrinations de sa vie. Louise aime de plus en plus ces moments de retour sur son passé. De même, en vieillissant, je me rends compte que je suis très attaché à ma mère et que j'ai même une admiration certaine pour elle, pour la façon dont elle a mené sa barque. Est-ce que j'aurai encore le bonheur de l'inviter au restaurant ? Sale COroNa ! 

AEV 1920-25 Dominique H Louise, Françoise et Edmund (détail)Je ne connais pas cette photo. Encore une que Françoise s'est appropriée et je l'entends dire «Droit d'aînesse, mon petit Félix !». Je reconnais ma mère et Françoise, ma soeur ; quant au petit garçon suspendu entre ces deux femmes, ce ne peut être que moi. Françoise doit avoir alors 12-13 ans, Louise notre mère environ 32 ans et moi donc 4 ans.

La photo a certainement été prise par mon père, Antoine, probablement en 1954. C'est lui qui l'a annotée au dos, c'est pour ça que c'est marqué « Edmund ». « Edmund » était mon prénom officiel. C'est mon père, paix à son âme, qui m'a affublé de ce prénom abscons en l'honneur de son grand tonton hongrois, une sorte d'oncle d'Amérique, émigré au Canada. Antoine, feu mon père, l'avait vu une fois en 1935 juste avant son départ au Québec et en gardait le souvenir d'une sorte de héros. Edmund, le vrai, était revenu, m'a-t-on raconté une fois, en France en 1949 pour visiter la Normandie et les plages du débarquement et avait voulu revoir Antoine, son petit neveu français. Louise, ma mère, était alors enceinte et dans l'euphorie des retrouvailles, Antoine avait décrété que si c'était un garçon, il l’appellerait «Edmund».

Louise a toujours soutenu qu'elle n'avait pas été consultée et elle m'a toujours appelé Félix. C'est mon père le seul coupable. La légende familiale raconte que mon père, secrétaire de mairie de profession, habituellement sérieux, avait arrosé ma naissance et qu'il n’aurait pas attendu d'avoir recouvré des idées claires pour me déclarer. Dans sa griserie impatiente, il se serait introduit de nuit dans la mairie pour me coucher aussi sec sur les registres, en inscrivant «Edmund Félix Antoine». Le lendemain matin, à l'ouverture de la mairie, l'agent de mairie découvrit que l'avis de naissance était déjà inscrit. Il avait facilement identifié l'auteur malgré la calligraphie un peu tremblotante. Mon père arriva en retard et un peu fatigué, le fonctionnaire le félicita, sans aucun commentaire. Mon père avait l'avantage d'être l'officier d'état-civil.

Ma mère m'appelait Félix, comme convenu entre eux, et mon père faisait de même le plus naturellement du monde. J'avais trois semaines quand «Edmund» déclencha un scandale familial et même communal. C'était le jour de l'arrivage mensuel à la mairie des livrets de la Caisse d’Epargne. A l'époque, et peut-être encore aujourd’hui, il était d'usage que cet organisme financier qui s'engraisse sur le dos des petits épargnants, tente de se racheter une conduite en offrant magnanimement, un livret d'épargne justement à chaque citoyen nouveau-né, histoire de le formater dès le berceau. Le même fonctionnaire zélé tendit à mon père, toujours sans commentaire, l'exemplaire qui m'était destiné. Arriva l'heure du déjeuner et mon père, toujours amnésique de sa virée nocturne au bureau d'état-civil, tendit le livret joyeusement à ma mère qui le posa sur le buffet.

Après le repas, Françoise, qui avait alors neuf ans, s'intéressa de près au livret rouge et or. Subitement elle s'écria :

- Ils se sont trompés de prénom, ils ont mis «Edmund» ! ».

Elle raconte que mon père devint vert et que la mère lâcha sa tasse à café ! Louise se saisit du livret, regarda Antoine qui se tripotait la moustache. Louise s'adressa à Françoise tout en regardant mon père dans les yeux :

- Tu peux monter voir si Félix dort bien ? Puis tu resteras dans ta chambre, Françoise, j'ai deux mots à dire à ton père.

AEV 1920-25 Dominique H erratumL'explication conjugale fut brève, claire et nette. Antoine avait recouvré la mémoire. Louise ne voulut pas donner dans le mélo mais elle dicta froidement à mon père le texte d'une publication d’« Erratum » sur le panneau d'affichage officiel de la mairie : « Une erreur a été faite dans le registre d'état civil concernant la transcription des prénoms de l'enfant H... né le12 janvier 1949. Ses prénoms sont Félix Antoine. ».

Antoine s'exécuta l'après-midi même et punaisa lui-même la rectification. Le fonctionnaire ne fit aucun commentaire. L'incident était clos pour la société communale, mais hélas pas pour moi, Félix, qui dus subir Edmund pour tous les évènements administratifs de sa vie : examens, permis de conduire, carte d'identité, carte vitale, mariage, divorce.

AEV 1920-25 Dominique Restaurant le coquillageHeureusement, la loi du 18 novembre 2016 a modifié l'article 60 du code d'état-civil permettant le changement du prénom, dans l'intérêt de la personne concernée. Aussitôt su, aussitôt fait : j'ai suivi docilement la procédure simplifiée et un beau jour je suis allée retirer à la mairie de Rennes ma vraie carte d'identité avec Félix-Antoine. J'avoue que l'idée de supprimer aussi « Antoine » m'avait effleurée un quart de seconde mais je tiens à garder la bonne image que j'ai de moi-même et à ne pas gâcher la joie profonde qui me submergea ce jour-là de 2017. J'invitai Françoise et Louise à fêter ma nouvelle naissance : champagne et dîner au Coquillage à Cancale.

Je me dis aujourd'hui que si nous survivons tous les trois à ce sale COroNa, nous retournerons fêter ça à Cancale ou ailleurs. Et si j'y laisse ma peau, j'aurai l'immense satisfaction de figurer dans les avis d'obsèques sous le prénom de Félix !

« Rêver, c'est déjà ça ! C'est déjà ça !» comme le dit Souchon dans sa chanson.


Louise, Françoise et Edmund (verso)P.S. J'en reviens maintenant aux annotations d'Antoine au dos de la photo : « Ma femme Louise, ma fille Françoise, mon fils Edmund ». En pièce jointe, Françoise me donne l'explication :

« Notre père est décédé en juin 1955. Cette photo a été prise probablement en septembre 1954 et l'intention d'Antoine était de la poster à Edmund. Mais c'est à ce moment que le diagnostic de tuberculose a été posé chez notre père et qu'il est parti précipitamment se confiner au sanatorium de La Garenne à Huelgoat. Fin 1954, une lettre venue du Canada apprenait à Antoine la mort de Tonton Edmund. Le confinement a empêché notre père de la mettre dans la boîte à lettres et Louise l'a gardée dans une boîte à chaussures.».

AEV 1819-25 Dominique Huelgoat

7 avril 2020

La photo de classe - Hélène

Ecole des garçons St Joseph – 1945
Classe de M. Hauchard. CM1-CM2

Lui, c’est Félix, un peu à l’écart sur la photo
En classe de CM1, pour ce jour de photo de classe, il a revêtu son plus beau pantalon.
Les enfants ne sont plus nombreux mais l’école fait la fierté du village.

Classe de garçons de Guy Lecorne (M 

Je m’appelle Félix. Comme cela m’est étrange de retomber sur cette vieille photo de classe dont je ne me souvenais même plus de l’existence !

AEV 1920-25 Hélène Guy L

Il faut dire que je n’ai jamais aimé l’école. Du haut de mes 9 ans, je n’arrivais pas à y trouver un quelconque intérêt.

Ma vie, je la voyais dans les livres où chaque personnage devenait mon ami du moment, où chaque paysage me protégeait du monde environnant.

A la maison, mon père et ma mère affairés ne se préoccupaient pas de moi, ni de mes frères et sœurs si nombreux qui ne me laissaient aucun moment d’intimité.

Seul mon chien Gudule me comprenait. Nous avions la chance d’habiter à la campagne. Ensemble nous parcourions des kilomètres pour trouver notre escale du moment. Alors je me posais sagement, sachant que mon ami et garde du corps me défendrait inopinément si l’un de mes camarades de classe croisait notre chemin avec la quelconque intention de nuire à ce moment d’intimité que nous partagions tous les deux.

Je ne comprenais pas pourquoi il me fallait à tout prix aller à l’école. La seule qui me convenait et me paraissait indispensable était l’école buissonnière, celle qui vous apprend la vie, la vraie, celle où personne ne vous malmène sous prétexte que le foot et les chamailleries ne sont pas vos préoccupations du moment.


Et ce fameux jour ! Celui de la photo de classe !

Ma mère m’avait demandé de mettre mon pantalon.

- Il te faut être beau, présentable. M. Hauchard a mis un mot dans ton cahier.

J’entends encore le son de sa douce voix me murmurer ces quelques mots alors qu’elle essayait en vain de coiffer et recoiffer quelques mèches, rebelles en raison de l’épi que j’ai sur le front.

Moi, je savais que la plupart de mes camarades se moqueraient de moi. Pour éviter les trous aux genoux lors de la récréation, eux étaient venus comme tous les autres jours en short, agrémenté toutefois d’une belle chemise, photo oblige !


- Serrez-vous les garçons, le petit oiseau va sortir !.

Le photographe voulait que je me rapproche de mes camarades. Mais moi, j’étais déjà parti rejoindre Gudule ; sa voix m’était déjà si lointaine !

Je ne sais plus si je vous l’ai dit : je m’appelle Félix. Comme cela m’est étrange de retomber sur cette vieille photo de classe. Heureusement qu’elle a été mise sur un bout de papier ! Je ne me souvenais même plus de son existence !

7 avril 2020

Photo de famille / Eliane

La mère aux trois enfants dont un qui pleure)Je me suis portée volontaire, avec quelques cousins, pour vider la maison du vieil oncle qui vient d'entrer en Ehpad.

Je tombe sur un album photos, je le mets de côté pour le lui apporter. Il sera certainement heureux de replonger dans ses souvenirs. Et puis je découvre une boite à chaussures remplie de photos qui n'ont pas été triées. Elles sont toutes ratées, floues, mal cadrées. Pourquoi les a-t-il conservées ?

Je m'attarde sur l'une d'elle. Sa famille, femme et enfants. Même s'il y a peu de détails au niveau paysage, je pense qu'elle a été prise en Auvergne. Ils habitaient alors une vieille ferme, élevaient des chèvres et faisaient des fromages.

Je retrouve difficilement les traits de la vieille dame que j'ai connue dans ceux de cette femme dans la force de l'âge. Quant aux enfants, des cousins, je ne les ai connus qu'adultes.

Pourquoi mon oncle s'est-il précipité pour actionner le déclic ? Les protagonistes ne sont manifestement pas prêts !

Le but de la manœuvre devait être une photo bien mise en place, où chacun aurait été bien posé et souriant. Mais rien ne semble s'être passé comme prévu. Le bébé hurle et le fait d'être solidement maintenu par sa sœur aînée n'arrange rien.

La mère, toujours dans sa blouse de ménage, est dans une position peu gracieuse, ni à genoux, ni assise. De plus elle parle et semble en colère. Elle est bien loin de sourire.

Résultat de tant de précipitation, la photo est floue. Seuls les deux aînés des enfants semblent tirer leur épingle du jeu en affichant un franc sourire.

Cela ne suffit manifestement pas à sauver le cliché.

Mais à quoi pouvait penser Célestine, ma tante, à ce moment-là ?

***

Oh, là, là ! Têtu comme lui il n'y en a pas deux ! Je lui ai dit d'attendre, mais pas moyen. Monsieur est pressé ! Pressé de quoi ? On se demande !

J'aurais voulu mettre une jolie robe et le dernier collier qu'il m'a offert. Une photo de famille sera regardée par nos enfants plus tard et nos petits-enfants. Je ne voudrais pas qu'ils pensent que j'étais laide et négligée. Et puis Arsène pleure et se débat. Ce n'est pas facile pour un petit garçon de trois ans plein de vie, de garder la pose.

Allez ! J'essaie encore de convaincre le photographe :

- Attends un peu, rien ne presse. Je vais calmer notre gamin. Laisse-nous le temps de mieux nous préparer ! »

Rien à faire, il ne veut rien savoir. Je m'énerve, il s'obstine. Il dit qu'une photo c'est mieux si elle est prise sur le vif. Je bougonne : quelle piètre image cela va donner de notre famille !

 

AEV 1920-25 Eliane - chèvres

Pourtant il aurait pu faire une belle prise de vue, devant l'ancien corps de ferme joliment fleuri que nous habitons, avec pour fond les jolies montagnes arrondies sur lesquelles on aurait vu notre troupeau de chèvres !

Une fidèle représentation de ce qui constitue notre vie. Nous sommes heureux, même si nous travaillons beaucoup, Les chèvres il faut les garder, les traire, faire les fromages, les vendre. En plus, avec trois enfants, nous ne chômons pas.

Mais Clic, c'est dans la boîte.

Emile ramasse son matériel, replie son trépied. Je me demande à quoi il a bien pu lui servir ce trépied.

Arsène enfin lâché court rejoindre ses chères biquettes. Nous nous relevons..

Emile semble satisfait. Il le sera sans doute moins quand il verra la photo développée.

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