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L'Atelier d'écriture de Villejean

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19 mai 2020

Une fleur m‘a souri / Madame C.

Ce matin, passant comme chaque matin devant “La belle églantine“, le fleuriste de mon quartier, je m‘attarde à la devanture. Ce n‘est pas mon habitude, je suis un homme pressé et actif, les romances florales ne sont pas pour moi. Ma secrétaire gère très bien ce chapitre quand le hasard de la vie m‘impose d‘offrir des fleurs. Je jette un oeil rapide sur diverses compositions aux couleurs pastel et je m‘éloigne rapidement.

Quelques pas plus loin, une pensée me taraude : elle m‘a souri ! Pas la fleuriste ! Non ! Une fleur m‘a souri ! Le plus étonnant est que celle qui m‘a souri l‘a fait si timidement, si discrètement, que je pense être le seul à l‘avoir senti. Je reviens en arrière pour la contempler .

AEV 1920-31 Madame CCe n‘était certes pas une aguicheuse, de celles qui, tous pétales ouverts, s‘offrent aux regards, de celles qui exhibent leurs couleurs tapageuses, de celles qui vous entêtent de leurs parfums tenaces, de ces fausses vierges drapées dans leur blancheur. C‘était celle que l‘on ne remarque pas, oubliée au milieu d‘une composition, raide, crispée, noire. La tulipe noire m‘avait souri !

Je restai un long moment à la regarder, si seule au milieu des autres. Mon coeur se mit à battre curieusement, mes jambes tremblaient. J‘entrai dans la boutique et achetai le bouquet, refusant l‘emballage que proposait la vendeuse.

En courant, j‘arrivai à mon bureau et le posai devant moi. Je pris délicatement la tulipe et lui murmurai des mots que je n‘avais jamais dits, des mots d‘amour, je crois. Je me précipitai comme un fou dans le bureau de Josette, ma secrétaire. Toujours si sobre et si sévèrement vêtue, elle me regarda et elle me sourit.

- Josette, vous êtes ma tulipe noire, je vous aime, dis je en lui tendant le bouquet.

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19 mai 2020

Cure de jouvence / Marie-Thé

Une semaine après leur retour des dernières vacances à Petit-Fort-Philippe, Marie ressentait un malaise. Félix ne la titillait plus, elle était de plus en plus serrée dans ses pantalons et surtout elle éclatait en sanglots pour un rien. 

AEV 1920-31 Marie-Thé - Abbé Soury

Levée de bonne heure ce samedi matin, Marie se dit qu’elle devait retrouver de la vigueur. « Fais donc une cure de jouvence de l’Abbé Soury, ça ravigote » lui avait dit sa mère la veille au téléphone.

Pendant 15 jours elle a siroté à petites gorgées la fameuse potion, surveillé sa nourriture et 3 fois par semaine elle a fait du jogging dans son quartier pendant une demi-heure.

Le lundi suivant, dans l’ascenseur, le beau brun du 5e étage lui dit en lui mettant la main sur l’épaule : « Vous êtes resplendissante ce matin ». Toute la journée Marie en est tourneboulée.

Le mardi, toujours dans l’ascenseur, il lui caresse la joue. Marie devient rouge comme une pivoine quand il lui chuchote à l’oreille d’un ton espiègle : « A demain !».

Le mercredi, il l’embrasse sur la joue et lui fixe un rendez-vous. Si elle avait été raisonnable, elle en serait restée là. Mais aujourd’hui elle n’a pas envie d’être sage, elle se sent rajeunie de 10 ans. En passant devant l’étal du fleuriste elle croit rêver en voyant une fleur lui sourire. Elle revient sur ses pas et s’esclaffe devant une anémone rouge au cœur noir qui se balance au gré du vent. « Oh la la, je fabule, je suis vraiment sur un petit nuage ! ».

Ce même matin, Félix a croisé le concierge qui, d’un air narquois lui dit qu’il avait vu sa femme, « belle à croquer », sortir de l’ascenseur tout sourire avec le Don Juan du 5e étage. « Elle est bien mignonne vot’ petite femme, Mr Félix ! ».

Toute la journée Félix a ressassé les paroles du concierge. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas vu Marie sourire, sauf depuis 3 jours où elle fredonne « La Vie en rose » en souriant d’un air mélancolique. 



Il la connaît sa Marie. Le type du 5e pourrait bien l’ensorceler. Marie, c’est son amour « à lui ». Il va la reconquérir. Le soir même, il l’accueille comme une reine et l’emmène au cinéma voir son acteur fétiche, André Dussollier. Dans la nuit Marie se demande ce qu’il y a dans la Jouvence de l’Abbé Soury pour que, d’un seul coup, les hommes s’intéressent à sa petite personne.

19 mai 2020

Le Diagnostic de l'ostéopote / Raymonde

Cher ami, toi qui es " ostéopote" quel est ton avis ?
Depuis que le printemps est là, j'ai comme un pré dans le cerveau.
Dès l'aurore, j'entends tintinnabuler les clochettes d'un troupeau broutant dans ma tête.

Ma chère amie,

AEV 1920-31 Raymonde - Amélie N

Vous m'aviez contacté l'autre jour, dès potron-minet, pour me faire part de votre effarement quand en vous regardant dans le miroir, vous trouviez que vous ressembliez à une loutre mouillée aux yeux globuleux.

Certes vous n'êtes point une beauté fatale, Marie-Chantal ! Vous faites partie de cette lignée qui, au fil du temps, à force de mariages consanguins, est un peu " dégénérée". Je dis " vous " en pensant large, toute votre famille proche et moins proche. Enfin ce que j'en connais !

 Vous m'aviez également appelé, toute affolée, un soir entre chien et loup pour me dire que vous aviez le sentiment d' être habitée par un être étrange qui affirme que 1 et 1 font 11 et non pas 2 et que vous étiez d' origine belge.

 Prenez-vous bien votre traitement pour vos troubles de la personnalité ? Les clochettes du troupeau qui tintinnabulent dans votre tête sont vos neurones qui se désintègrent. Ding ! Ding ! Dong ! Au rythme où ça va, vous serez décérébrée dans peu de temps.

 Pensez à régler mes honoraires par virement dès que possible, avant que vous soyez interdit bancaire. Et dites à votre mari Charles-Hubert qu'il doit augmenter son traitement contre les hallucinations, lui aussi a cru voir une loutre dans votre salle de bain.

Bien à vous. 

19 mai 2020

La Fleur qui parle / Raymonde

Sur l'étal d'un fleuriste, une fleur lui avait souri.
Croyant avoir rêvé, elle revint sur ses pas pour s'en assurer. À son grand étonnement elle entendit :

- Bonjour, Fleur de Tonnerre ! Tu caches bien ton jeu, l'empoisonneuse, tu viens chercher de la belladone, de la ciguë ou du pavot ? Qui veux-tu éliminer de ta vie ? Remarque, parfois, il y a des tronches qui ne me reviennent pas, les hypocrites qui achètent des fleurs pour se faire pardonner leur goujaterie ou leur infidélité, les radins qui veulent le moins cher, les snobs qui donnent le nom latin des fleurs et des plantes. Peu trouvent grâce à mes yeux. Seul le petit enfant qui vient acheter une fleur à sa maman avec ses petites pièces dans la main ou ce jeune homme pour sa mamie qui est à l'hôpital. Et on en entend des histoires vraies ou fausses, va savoir !

- Mais je ne m'appelle pas Hélène, mon prénom est Marguerite !

- Marguerite, fleur sauvage que l'on effeuille pour savoir si c'est à la folie ou pas du tout !

AEV 1920-31 Raymonde - Bégonia

- Eh ! Pas si vite ! Vous ne savez rien de moi, Mr Bégonia ! Je puis vous envoyer sur les roses !

- Voyez-vous ça ! Ne vous méprenez pas, je ne vous conte point fleurette, je voulais simplement que vous vous intéressiez à moi. En ce moment, il n'y en a que pour les orchidées !

- Pouvez - vous m'assurer que vous n'allez pas déprimer si j'oublie de vous arroser ? Que vous n'allez pas vous dessécher si j'omets de vous mettre à l'ombre lorsque le soleil est au zénith? Saurez-vous rester seul quand je partirai en vacances ?

- Je puis vous l'assurer, je suis peu exigeant, j'ai seulement besoin d'attention et de compagnie.

Et c'est ainsi que Bégonia enchanta la vie de Marguerite pendant de longues années.

Puis Marguerite s'en est allée, Bégonia l' a accompagnée, il refleurit chaque année.

19 mai 2020

La Cure de jouvence / Jean-Paul

La cure de jouvence à laquelle il ne croyait pas a dépassé toutes ses espérances. S’il avait été raisonnable, il en serait resté là mais le Monde est comme ça, insatiable, il part dans tous les sens. Surtout le jeunisme n’a jamais été aussi développé qu’en ces années 2010. Golden boys, traders à la Jérôme Kerviel, Mr et Mme Smith, Angelina Jolie. C’est comme ça qu’on a vu tous les vieux enfourcher une trottinette (électrique) ou un vélo (électrique forcément) pour aller manifester dix ans plus tôt contre le nucléaire et le tout-financier. Allez le Monde, en route !

Faut dire, en 2010, le Monde venait de se payer la crise des subprimes et ça avait coûté bonbon, voire mistral gagnant, à bon nombre d’Américains. Alors du coup le Monde a encore voulu rajeunir de dix ans pour voir si ça n’était pas mieux encore avant.

AEV 1920-31 Loterie solaire- Jean-Paul

Il a franchi sans bug le tournant de l’an 2000 et s’est retrouvé au vingtième siècle. Encore cinq ans et on vivait sans Internet ! On collait à nouveau des timbres sur les lettres en léchant le cul de Marianne ! On ne savait rien de l’Amazon – c’était juste un fleuve ou une chasseresse à un seul sein – et on commandait ses soutiens-gorge (quel pluriel à la con !) à la Redoute à Roubaix ou aux Trois Petits Suisses à Pré Saint-Gervais.

Et puis en reculant encore le Monde a chuté du mur de Berlin, il est passé du bilan globalement positif de la fin du socialisme à l’Est au monde du rideau de fer avec d’un côté la queue pour pas de viande et de l’autre des manifs de vieux qui clamaient « Ce qu’il leur faudrait c’est une bonne guerre froide !».

Après, ou plutôt avant, je ne sais plus : je n’étais pas né. Et de toute façon ce retour vers les jours heureux, moi je n’y crois pas. Les jours heureux c’est aujourd’hui. Ma cure de jouvence je la fais tous les jours : je me replonge dans mes bandes dessinées, j’écris des bêtises, je caresse ma guitare et je relis – sur une liseuse - mes bouquins de... science-fiction !

Sorti de là, le Monde va où il veut ! Je n'en ai cure !

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19 mai 2020

Salut Vélin ! / Jean-Paul

- Salut Vélin ! Comment vas-tu depuis que t’es recyclé ?

- Un peu chiffon parfois et toi ?

- Moi je pète la forme ! J’ai une cote du tonnerre désormais ! J’ai eu un de ces culs dernièrement !

- Pourtant la dernière fois que je t’ai vu t’étais au bout du rouleau ?

- Ah oui mais il y a eu la crise du coronavirus depuis ! T’as pas entendu parler de la ruée sur le papier hygiénique ?

AEV 1920-31 Descartes - Jean-Paul

19 mai 2020

La Réponse de l'ostéopote / Jean-Paul

Cher ami, toi qui est ostéopote, quel est ton avis ? Depuis que le printemps est là j’ai comme un pré dans le cerveau. Dès l’aurore j’entends tintinnabuler les clochettes d’un troupeau broutant dans ma tête !

Cher ami

Le long confinement auquel nous venons d’être soumis n’a pas manqué d’être néfaste pour qui a l’équilibre psychique un peu précaire. Ce que tu me décris là pourrait s’apparenter aux fameuses voix qui s’adressèrent jadis à Jeanne d’Arc pour lui enjoindre de bouter les Anglois hors de France (j’adore cette phrase avec « enjoindre » et « bouter » : ce n’est pas souvent qu’on les utilise ensemble ces deux-là. Par contre tout le monde aura du mal, au sortir de cette crise, à joindre les deux bouts !).

Bien entendu tu peux laisser pisser le mérinos s’il y en a un dans la bande et suivre les conseils de ton paisible troupeau en allant faire un tour à la campagne mais, s’il te plaît, pas au-delà de cent kilomètres ! A moins que tu aies 135 euros à perdre.

J’ai mieux que cela à te suggérer. Vérifie tout d’abord le nombre de bêtes que tu possèdes dans ton cheptel, s’il s’agit de vaches, de bœufs ou de taureaux. S’il y a une majorité de vaches dans le tas, installe une salle de traite dans ton oreille gauche. Si ce sont les bœufs qui prédominent demande une subvention à Bruxelles et monte un abattoir dans ton oreille droite. Le lait et la viande que tu obtiendras ainsi t’éviteront d’aller faire la queue au supermarché où les risques d’attraper le coronavirus sont quand même plus importants que dans ta baignoire personnelle : le virus n’aime pas l’eau.

AEV 1920-31 atom-heart-mother - Jean-Paul

 Si jamais le rendement était trop faible pour tes besoins ou si, depuis la dernière fois, tu es devenu végétalien, ce n’est pas grave. Laisse les installations en place cela te permettra de ne plus entendre ni les cloches ni Fabienne Sintès qu’il faudrait confiner d’urgence loin de France-Inter ou elle a animé tant de « Téléphone sonne à sujet médical en continu » depuis deux mois que j’ai décidé d’éteindre cette station et d’écouter « Atom heart mother » de Pink Floyd en boucle plutôt que ce flux ininterrompu de science journalistico-médicale impuissante et caquetante, semblable à un couple de poules qui aurait trouvé un couteau sans lame auquel manque le manche (ça c’est du Lichtenberg ou alors je ne m’appelle plus Georges !).

AEV 1920-31 Lichtenberg (Jean-Paul)Et d’ailleurs, en parlant de volaille, vérifie que tu n’as pas non plus, en bas du pré, un poulailler dans le cerveau. Pour le cas où une poule pondrait des œufs d’or, n’oublie pas que nous sommes amis de longue date et que je n’ai plus reçu un seul client depuis deux mois. Les fonds sont bas depuis qu’on l’a touché. Un petit geste financier en échange de cette consultation gratuite sera d’ailleurs le bienvenu. Je joins à ma réponse un relevé d’identité bancaire.

19 mai 2020

Le Sourire de la fleur / Jean-Paul

Sur l’étal d’un fleuriste une fleur lui avait souri. Croyant avoir rêvé elle revint sur ses pas pour s’en assurer. À son grand étonnement la rose, car c’était une rose, lui adressa la parole.

- Malgré votre masque, je vous ai reconnue. Vous vous appelez Isaure Chassériau et vous allez tous les ans photographier la roseraie du Thabor.

- C’est vrai mais je ne suis pas la seule à faire cela.

- Vous êtes la seule à oser porter du rose dans cet endroit-là de la ville de Rennes. Alors dites-moi, comment c’était cette année ? Vous avez refait les mêmes photos ?

- Oui, je ne m’en lasse pas. C’est toujours l’Italie là-bas !

- Oui, je sais. Faites attention quand même ! Vous n’avez pas écouté le message d’alerte !

- Quel message d’alerte ?

- Alerte à l’Italiefolievirus. Si vous avez de l’atout et de la fièvre et que vous n’êtes pas en train de jouer au poker ou au tarot, vous êtes peut-être malade. Dans ce cas restez chez vous, limitez les contacts avec les autres personnes, surtout avec Marlon Brando et Bernardo Bertolucci, revoyez vos dévédés de Federico Fellini, mangez des spaghettis et écoutez du Vivaldi. La maladie guérit en quelque jours avec des cerises amarena, du repos et du cappuccino mais si les signes s’aggravent, que vous délirez en chantant « bonbons caramels esquimaux chocolat sucez les mamelles de Lollobrigida », que vous avez des difficultés importantes à respirer le parfum des roses du jardin du Thabor ou rêvez du jardin des Finzi-Contini, si vous voyez la tour Eiffel penchée ou si la Joconde ne sourit plus, appelez le 15 immédiatement.

- Je suis désolé mais si j’avais cette maladie-là, je ne la soignerais pas, je la garderais !

- Vous avez bien de la chance, Mademoiselle Isaure. Les voyous qui m’ont déplantée du Thabor et revendue à ce fleuriste m’en ont guérie. Et de ce fait, je suis la plus malheureuse des roses de ce monde.

Des larmes perlèrent sur les pétales de la fleur. Isaure eut pitié d’elle. Elle entra, paya la fleuriste et lui acheta un vase empli d’eau dans lequel elle planta la rose éplorée.

Elle prit le chemin de la roseraie, traversa tout le parc et redonna vie à l’exilée en la déposant parmi ses sœurs à son emplacement d’origine.

Puis elle se réveilla. Bien sûr que c’était un rêve, qu’elle avait rêvé tout cela. On était le 8 mai 2020, encore confinés comme des cons in fine, et tout autant que le grand jardin public de Rennes, les magasins de fleurs n’avaient pas encore eu le droit de rouvrir leurs portes au public.

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19 mai 2020

Le Secret du vieux châtaignier / Eliane

C'est une forêt domaniale. Lulu en a hérité. Chaque arbre porte le surnom du membre de la famille qui l'a planté. Aujourd'hui Lulu a décidé d'éclaircir quelque chose avec Féfé, un vieux châtaignier qui en sait plus qu'il n'en dit sur Lolo.

Lulu approcha Féfé avec beaucoup de douceur et de diplomatie. Il n'était pas facile de l'inciter à se laisser aller aux confidences. Pourtant c'est ce qui se passa.

- Tu sais sans doute que pour planter son premier arbre à la naissance de Riri, il y a des générations de cela, le vieux Tom-Tom avait choisi l'endroit avec soin. Il fallait que l'endroit soit joli, apaisant, qu'il incite le promeneur à s’y attarder.

L'endroit choisi était voisin d'une source jaillissante et fraîche. On pouvait s'assoir à côté et se laisser bercer par le doux clapotis de l'eau. Cette source était limpide, on ne tarda pas à venir s'y désaltérer.

Mais après avoir bu, ne serait-ce qu'un verre, on constatait qu'on avait un regain d'énergie. Les femmes notaient une amélioration de la fraîcheur de leur teint, un visage plus reposé. Bref un aspect plus jeune. C'était indéniable, les éléments contenus dans cette eau possédaient des propriétés régénératrices. C'était une fontaine de jouvence.

AEV 1920-31 Eliane la_fontaine_de_jouvence_broceliande_-_1

La nouvelle fit bientôt le tour du village et des alentours. Chacun venait s'abreuver à cette eau miraculeuse une ou deux fois par an. Quand ils se sentaient fatigués ou qu'ils constataient un aspect plus terne de leur visage. Ils repartaient ragaillardis.

Lolo, lui, n'y croyait pas. Il affirmait haut et fort que cette eau ne pouvait pas avoir d'effets miraculeux. Qu'elle était comme toutes les autres. Et que les améliorations constatées n'étaient que le fruit de l'imagination. De l'auto-persuasion. Pourtant il se laissa convaincre de faire une cure d'une semaine. Et ainsi de juger en toute connaissance de causes.

Mais la source était futée. Elle multiplia les bienfaits pour Lolo. Celui-ci fut bien contraint de constater les métamorphoses. Il rajeunit de 5 ans. Les femmes commencèrent à le regarder d'un autre œil, plus intéressé.

Alors il ne s'arrêta pas là. Il continua la cure. Bientôt son miroir lui donna 10 ans de moins et il se sentit la forme d'un jeune homme. Il n'avait jamais été si bien dans sa peau. Il abattait un travail colossal. Et dorénavant son regard s'attardait sur les jeunes filles.

La démonstration était faite. Il fut bien obligé de reconnaître les pouvoirs extraordinaires de la source.

Mais cette dernière était une drogue dont Lolo ne pouvait plus se passer et chaque jour il venait boire sa bolée. Et de jour en jour il rajeunissait. Il eut bientôt l'apparence d'un adolescent. Il se disait que de nouveau il avait la vie devant lui.

AEV 1920-31 Eliane la_fontaine_de_jouvence 2

Mais ces spectaculaires transformations n'étaient pas sans conséquences sur sa santé. Il se mit à maigrir dangereusement, à avoir des vertiges. Son moral faisait du yoyo. Il passait de l'euphorie la plus spectaculaire à l'abattement le plus complet, au désespoir le plus noir.

Il dut être hospitalisé. Il était sevré de breuvage pourtant les médecins étaient impuissants à lui redonner la santé. Il fut nourri par perfusion. Branché sur un respirateur qui lui insufflait de l'oxygène. Il continua à dépérir et, à part un autre miracle, il allait mourir.

Le miracle n'eut pas lieu mais la mort ne voulut pas de lui. Depuis on le pousse sur un fauteuil roulant. Il a toujours un masque à oxygène et la moindre parole lui coûte un effort.

Tu vois, Lulu, il aurait dû s'arrêter quand il était encore temps. Ne pas être trop gourmand. ».

Lulu savait désormais le secret de Lolo. Il ne savait s'il fallait le blâmer ou le plaindre.

19 mai 2020

Les Ostéopotes de Marco / Anne J.

Marco sortit de chez lui et se rendit chez le fleuriste de son quartier, enfin ouvert. Il voulait un bouquet pour son ostéopathe. Elle l’avait si bien soigné de son mal de dos, de hanche, de genou à force de rester assis dans son canapé. Il voulait la remercier, celle qu’il appelait « ma magicienne » et dont il était secrètement un peu amoureux. L’ostéopathe d’ailleurs n’en avait cure, elle avait déjà un mari et sa seule passion était la pêche à pied. Tout le monde le savait, il était impossible d’avoir un rendez-vous les jours de grande marée, l’ostéopathe était à la pêche et sur sa vitrine un papier collé annonçait : « Repassez plus tard ». 

AEV 1920-31 Pêche à pied - Anne

Marco choisit son bouquet et s’avança vers la caisse mais à son passage une de ces grosses fleurs rouges qui ressemble à une marguerite inclina délicatement la tête pour attirer son intention. Il eut alors une pensée pour sa vieille amie Eléonore qui aimait tant le rouge. A Eléonore Marco confiait ses peines et elle savait si bien l’écouter, son « ostéopote » et elle lui était une amie fidèle depuis si longtemps.

AEV 1920-31 Girafe à vélo - AnneEn se baissant pour prendre la grande fleur rouge, Marco entendit une voix qui murmurait très doucement « Paul !». Intrigué, il regarda autour de lui. Il n’y avait personne de si bon matin, juste la vendeuse derrière son plexiglas. « Paul, Paul ! » disait une grosse fleur blanche. Marco ajouta une pivoine blanche à son début de bouquet.

Sur le trajet jusqu’à la caisse une rose jaune lui murmura « Claire ! », une primevère d’un violet agressif lui susurra « Louis ! » et « Jeanne ! » et un groupe de soucis chanta : « pense à la chorale ! » tandis que les tiges de papyrus lui glissaient à l’oreille « …et à ton atelier d’écriture ! »

Marco sortit du magasin avec une grosse brassée de fleurs et le cœur tout ramolli en pensant à tous ces ostéopotes qui lui faisaient la vie plus douce. Avec son vélo, il entama un grand tour du quartier pour déposer sur le seuil des maisons, la fleur achetée. Au cimetière, il mit une grande gerbe de glaïeuls sur la tombe de Marie et rentra chez lui, tout pensif.

Une fois revenu à la maison, il dessina de longues tiges sur des feuilles de papier blanc, à l’encre de Chine, des dessins doux aux contours fragiles et flous, comme ces amitiés lointaines dans un autre monde. Il les glissa dans des enveloppes, un mode de communication suranné mais si précieux.

Et pour sa grand-mère, il glissa un brin de muguet dans le livre qu’il lui porterait la semaine prochaine.

Alors il s’assit dans son fauteuil et s’endormit. Dans son rêve tous ses ostéopotes dansaient en rond autour de lui. Un sourire ravi se dessina sur son visage.

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