Voilà, je vais être honnête, j'ai bien cherché la corrélation entre les cartes de Plonk et Replonk et la liste de mots déclencheurs de souvenirs d'enfance. Les cartes des frères Froidevaux sont la vitrine de l'humour, de l'inventivité et surtout du propos décalé. Je n'ai pas vraiment trouvé le lien. Moi mes souvenirs c'est plutôt « Plombe et Replombe ». Par exemple mes hontes, ce sentiment bien poisseux qui vous piétine votre EGO menu menu. Vous voulez savoir ?
Non ! Vous n'aurez pas mes hontes, ce serait la double peine : les vivre et les raconter.
Comment mélanger ces monuments de drôlerie que sont les cartes postales des gars du Jura suisse et la soupe de mon enfance ? Déjà, je le sais, vous n'avez aucune envie, et vous avez raison, de connaître la soupe de chez moi en Ille-et-Vilaine. Quel intérêt de savoir que d'une part nous épluchions les légumes et les faisions cuire dans l'eau qui deviendrait le bouillon. Que d'autre part nous découpions des tailles de pain assez fines, disposées ensuite en couches bien ordonnées dans la soupière. Quand les légumes étaient cuits nous écrasions à la fourchette 2 pommes de terre et un navet sans laisser aucun grumeau. Cette purée était étalée sur les tailles de pain et servait de filtre au bouillon puis donnait de l’épaisseur à cette soupe de pain journalière. « Alors, heureux ? » comme disent les jeunes mariés. Vous en voulez de ma soupe ? Mon père y tenait : c'était la soupe que faisait sa mère.
En tout cas moi elle me plombait bien l'estomac et je lui faisais un peu la soupe à la grimace, lui préférant la soupe passée avec les légumes écrasés au moulin. Celle-là je lui trouvais un côté chic et raffiné. C'était l'image de la soupe des villes contre la soupe des champs.
Les voyages sont restés en rade. Nous allions à la mer une fois par an dans une ambiance affreuse, mon père n'aimait que son clocher de son petit bourg dans les terres.
Mais Dieu, ça je peux vous en parler ! Il était « persona non grata » chez nous. J'ai essayé de le contacter une fois avec une copine mais il n'a pas répondu à mon appel. Paradoxalement j'ai souhaité faire ma communion contre l'avis de mes parents pour avoir une robe longue et participer à la pompe de l'église. Je trouvais ça théâtral en diable. Je savais que je faisais un gros mensonge et un acte hypocrite. Si Dieu avait été sympa il m'aurait fait un signe ou laissé un message. Mais rien.
Nous avions si peu de distractions. Mais je ne vais pas non plus vous pomper l'air avec ce souvenir largement raconté dans un vieux texte intitulé : « Sainte-Nitouche » disponible sur demande.
Comme Raymonde, j'étais un peu dissipée et en plus paresseuse. Mon institutrice me donna un mot à remettre en mains propres à mes parents et à rendre signé de mon père. Aïe ! Compte tenu des informations qui s'y trouvaient, ma mère et mes sœurs, par crainte d'une grosse colère de mon géniteur décidèrent de faire un faux. C'est ma grande sœur qui n'avait pas froid aux yeux qui s'y colla. Ma maîtresse n'y vit que du feu sauf que, pas très maline, quand ma copine me demanda « Tu t'es fait gronder ? » fièrement je répondis - « Même pas, c'est Simone qui a signé ». Cette petite oie alla rapporter l'affaire à la directrice qui était sa marraine. Un deuxième mot prit cette fois la direction de mon père en mains plus propres que propres cette fois. Bizarrement je ne me souviens pas de la punition, juste de la trahison et de la leçon. Ne pas se vanter de ses bêtises.
Plus tard j'ai fait une soupe dans mes bols de dînette avec l'eau du caniveau. J'ai obligé petit Pierre, un voisin plus jeune, à la boire. Le lendemain il était très malade mais là « motus et bouche cousue ».
De toute façon petit Pierre s'est empoisonné tout seul. Il est mort alcoolique.
Mensonge et trahison, voilà le monde cruel de l'enfance.
Ce n'était pas vraiment mon amie. Nous ne nous faisions pas de confidences. Je dirais plutôt que c'était une copine, une camarade de jeux. C'était la copine de mes années d'enfance.
De 6 à 13 ans, j'habitais dans un village entièrement construit pour la population blanche, de diverses sociétés, venues travailler au Sénégal. Terme-Sud, 14 kms de Dakar, proche de l'aéroport, pas très loin de la mer.
Ces habitations récentes, bien alignées, étaient des bâtiments tout en longueur, constitués de 4 appartements de plain pied. Ma copine et moi, filles uniques à l'époque, habitions à chaque extrémité de l'un de ces bâtiments.
Nous fréquentions toutes deux l'école du village, dans la même classe puisque nous avions le même âge.
Nous étions très différentes. Elle avait des difficultés en classe, alors que j'y brillais, sans tellement de mérite car nous étions assez peu nombreux. Mais ma copine avait des doigts de fée. Elle cousait, brodait, crochetait ou tricotait comme personne.
Nous passions énormément de temps ensemble, souvent dans le jardin de l'une ou de l'autre. Nous nous inventions des amoureux avec des troncs d'arbres. Parfois elle me prêtait sa maison de poupées dont j'étais très friande. Je me serais régalée si les Barbies avaient existé à cette époque.
Ensemble nous faisions aussi de la bicyclette, Sillonnant allégrement les allées entre les habitations. Ou encore nous faisions du patin à roulettes (4 roues en ce temps-là), sur l'unique route goudronnée devant chez nous.
Nous aimions aussi sauter entre trois cordes quand une autre petite fille se joignait à nous.
Lorsque j'avais 8 ans ½, ma mère tomba enceinte. Grossesse désirée. Ce qu'il y a de plus surprenant c'est que la mère de ma copine se retrouva également enceinte à peu près à la même période. Curieuse coïncidence qui allait encore nous rapprocher.
Notre bébé devait arriver en juillet. Mais en mai, alors que mon père était à Paris pour sa société, ma mère fut prise de contractions. Elle souffrait visiblement et je ne savais que faire. Complètement démunie face à cet événement.
Les voisines vinrent à la rescousse et ma mère accoucha, à l'hôpital de Dakar, D'une petite fille pas plus grosse qu'un oisillon. Mon père arriva bien vite.
Les conditions étaient détestables. Il n'y avait pas de couveuse et le personnel, nonchalant, oubliait fréquemment de brancher l'oxygène.
Le jour de la fête des mères, alors que j'arrivais toute fière avec mon petit napperon brodé à la main, nous avons trouvé ma mère en pleurs. Elle avait trouvé son bébé tout bleu. Le tuyau d'oxygène s'était débranché, et personne ne s'en était soucié. Ma mère ne pouvait pas dormir.
Après cet épisode éprouvant, mes parents réussirent à faire admettre ma petite sœur dans le bâtiment des enfants malades, attenant à l'hôpital. Cette section était tenue par des sœurs tout de blanc vêtues. Femmes sérieuses et compétentes. Ma petite sœur vécut.
La petite sœur de ma copine était née, à terme, un mois plus tôt. Nous nous transformâmes vite en petites mamans accomplies, sachant donner le biberon et changer les couches.
Il existe encore un film super 8, transformé en DVD, où l'on me voit jouant à la maîtresse devant une petite puce qui lève son ardoise le plus haut qu'elle peut d'un air réjoui.
Les parents de mon amie lui avaient offert une nouvelle poupée. Elle ne s'en séparait plus. Cette poupée faisait désormais partie de nos jeux. Je me sentais un peu défavorisée.
Cette poupée était classiquement blonde aux yeux bleus. Mon amie avait un style hispanique, brune, les yeux bruns, le teint mat.
Je désirais une nouvelle poupée pour équilibrer la relation. Et bien sûr, moi qui était blonde aux yeux bleus, je la voulais brune aux yeux marrons.
Mon père, qui repartait une nouvelle fois en France, proposa de m'en rapporter une. J'étais toute contente.
Quand mon père revint avec le précieux cadeau il me confia qu'il avait eu beaucoup de mal à la trouver. Les poupées brunes ne courent pas les rayons des magasins de jouets. Mais dès qu'il l'avait vue il en était tombé fou amoureux. En disant cela son œil riait.
Et je le compris très vite. Elle était d'une beauté à couper le souffle. Esméralda en modèle réduit.
A partir de ce moment-là, avec nos « filles » respectives, nous primes l'habitude de leur confectionner toute une garde-robe à l'aide de chutes de tissus que nous donnait ma mère qui cousait beaucoup.
Ma copine et moi avions chacune une petite machine à coudre, qui fonctionnait vraiment. Je me demande si nos parents se concertaient pour savoir quels cadeaux nous faire.
Aujourd'hui la petite machine à coudre est chez ma fille. Je ne sais pas ce qu'est devenue la poupée, pourtant ramenée en France dans les bagages. Je le regrette, j'aurais aimé la garder.
Comme je m’interdis de parler de mon frère (Comment s’appelait-il déjà ? Jack ? William ? Averell ?) je vais parler de mon cousin Alan, de généalogie, du monde et des étoiles.
Dans la famille, nous sommes au moins trois à être partis habiter ailleurs que dans notre lieu de naissance (C’est quoi, le pluriel de « social-traître » ?). Mon frère qui, comme tout le reste de la famille, était resté vivre là où il était né, disait du cousin Alan qu’il me ressemblait. Chez lui ça voulait dire « un mec sérieux, équilibré, avec une vie affective stable, une vie sociale riche, des intérêts prononcés pour telle ou telle discipline et de la discipline pour dégager du temps afin de s’y adonner avec intérêt».
Alan, l’un de ses dadas, c’est la généalogie. C’est fou de voir jusqu’où il est remonté dans l’arbre familial ! 1629 !
C’est grâce à ce travail-là d’exploration des archives que j’ai découvert, très récemment, la raison d'être réelle de mon sentiment de belgitude.
En 1629 la famille Krapov est établie à Hasnon, un village du département du Nord situé entre Douai et Valenciennes. Elle y demeure jusqu’en 1779. A cette date mon ancêtre Pierre-Antoine Krapov épouse dame Anne-Joseph L. native de Ville-Pommeroeul dans la province du Hainaut en Belgique. D’après M. Google-Maps 31 km 300 les séparaient avant qu’ils ne fusionnent dans la même rivière d’un lit à deux places (Ne confondons pas la rivière du lit et le lit de la rivière : c’est moins facile de faire des cochonneries dans le deuxième sauf si on est pollueur professionnel).
Leur union est féconde puisqu’ils ont sept enfants tous nés à Ville-Pommeroeul. L’une des filles, Jeanne-Agnès-Joseph donnera naissance en 1816 à François-Joseph Krapov né de père inconnu. La dame était servante, vous pouvez imaginer tous les scénarii que vous voulez sur ce Belge de passage. On avait bien dit qu’on écrivait sur un univers d’étoiles filantes, aujourd’hui, hein ?
Ce François-Joseph est né à Beloeil (où tous les natifs de sexe masculin sont surnommés « Coco »). Il épouse en 1839 une dénommée Catherine Q. née à Sirault (Existe-t-il aussi outre-Quiévrain une ville qui s’appellerait Suppausitoire ? (question de M. Joe Krapov, quatre étoiles au guide Michelin de la vulgarité (et troisième prix du concours international d’ouverture de parenthèses))).
Eux aussi ont sept enfants mais en 1854, lorsque naît Jules Krapov, la famille a déménagé à Elouges, un peu plus au Sud. Ce fils-là devient mineur de charbon. Il épouse Joséphine-Catherine M. de Wasmuel en 1880. Le mariage a lieu à Réty (Pas-de-Calais donc France). Ils ont trois enfants : François né à Réty, Jules né à Mazingarbe et Jean-Baptiste né à Liévin. Celui-là est mon arrière-grand-père du côté paternel. La famille Krapov est redevenue française.
Voilà. Magnifique, le travail, hein ? Merci, cousin Alan !
Nous sommes sept milliards d’êtres vivants dans l’univers, sans compter les petits hommes verts de la planète Mars, et il aura fallu toutes les vies et les souffrances de ces gens-là, dans les quelques kilomètres carrés de ce plat pays, belge ou français, pour que l’on aboutisse ce jour à l’évocation de cette dichotomie fraternelle.
Moi je leur dis merci à tous ces gens de ma famille. Ils m’ont porté, ils m’ont soutenu, ils m’ont poussé, ils m’ont aimé et ça m’a bien aidé dans la vie (même si, comparativement aux astronautes de la mission « Space X crew dragon » je ne suis pas allé bien loin !). Mon frère, lui, reprochait à mon grand-père « de lui avoir laissé trop croire que la vie était facile ». Comment, qu’est-ce que tu dis ? Le père Noël est une ordure ?
Ben non, fallait pas croire ! Et même, il ne faut pas croire, écrire un texte comme celui-ci, c’est du boulot aussi !
Mais comme disait Rimbaud : « Faut jamais s’arrêter sinon on meurt ! ».
Fin des années 50, au cœur de la Bourgogne, à 5 kilomètres de Chardonnay (ça vous dit quelque chose ?) :
" Au pied d'une vigne nous naquîmes un jour D'une mère digne de tout notre amour "
Des faux jumeaux, mon frère type méditerranéen comme ma mère et moi type " nordique " comme mon père.
Même si, à cette époque, les enfants jouissaient d'une grande liberté, les garçons avaient des jeux de garçons et les filles des poupées, des dinettes.
Nous étions relativement pauvres, habillés comme des perroquets avec des pulls tricotés, détricotés, retricotés avec des laines de toutes les couleurs ; 100/100 locavores et scolarisés à six ans, pas d'école maternelle au village.
Donc, jusqu'à six ans, la campagne environnante était notre immense terrain de jeux, parfois interdits : - faire du feu - fumer des branchettes d’arbustes qui dégageaient une odeur âcre et nous faisaient tousser - goûter à tout ce qui était mangeable (comestible, moins sûr !) - faire vivre des expériences inédites et insolites au souffre-douleur du groupe.
Il ne fallait pas se faire " choper " sinon c'était la punition ! Coups de houssine sur les mollets, vite oubliés, et prêts à tenter d'autres expériences. Ma mère avait le coup de houssine facile et le premier qui lui tombait sous la main prenait pour les deux. Comme je courais moins vite que mon frère ... J'avais alors un sentiment d'injustice.
Ma copine Nono pouvait tout faire sans jamais rien risquer. Que je l'enviais! Elle pouvait prendre les poussins dans son lit, n'était pas obligée de finir son assiette de haricots verts et avait une télévision. Un indescriptible désordre régnait chez eux, j'adorais !
Chaque Noël, nous avions un jouet chacun et, un noël en particulier, j'ai eu une poupée qui fermait les yeux quand on la secouait un peu, le mécanisme était assez aléatoire ! J'y tenais beaucoup. Ma grand-mère lui avait confectionné des vêtements ; j'en prenais grand soin.
Mon frère avait eu une panoplie d'indien, les westerns étaient à la mode. Et avec toute la bande de garçons du village, ils se sont improvisés chasseurs de tête. Ils ont décapité nos poupées et accroché les têtes sur les piquets de la clôture.
Vision d'horreur ! J'étais effarée, sidérée ! Quelle violence ! Quel manque de cœur ! Et ce qui m'a le plus marquée : pas de punition !
Ma mère a remis tant bien que mal la tête de ma poupée en place. Elle a ensuite dodeliné du chef les yeux mi-clos pendant de nombreuses années .Elle a fini à la déchetterie il y a peu de temps.
Nous avions notre souffre-douleur, Jojo, petit dodu qui avait un épi sur le devant de la tête et que nous avions surnommé Riquet-à-la-houppe.
Il tombait beaucoup plus souvent que la moyenne dans les orties, allez savoir pourquoi !
J'avais décidé de lui cacher son cartable, aucune raison rationnelle, aucun compte à régler, juste un défi ! Je lui subtilisai sur le chemin du retour de l'école, quand nous nous arrêtâmes pour jouer. Et je le jetai par le premier soupirail de cave venu, chez Gégène. Ni vu, ni connu !
Fin des jeux. Chacun reprend son cartable et, mystère, il en manque un ! Je cherche activement comme tout le monde. Le cartable reste introuvable ! Le coupable doit se dénoncer sinon ! Sinon quoi ? Les garnements sont les premiers suspectés mais pas les filles ! Une fille ne ferait pas ça ! Et moins encore moi. Pensez donc, une petite fille si sage qui travaille bien à l'école, même pas un soupçon de soupçon !
Le comble est que Jojo a pris un sacré savon par ses parents :
- Tu pourrais faire attention à tes affaires ! - Tu crois qu'on a les moyens de... ! - T’as rien dans le ciboulot !
J'avais à la fois un peu honte et un sentiment de fierté de mobiliser quasi tout le village à la recherche de ce cartable. Je n'ai pas menti : on ne m' a rien demandé ! Le cartable a été retrouvé bien longtemps après quand Gégène a fait un peu de rangement dans sa cave. L'affaire n'a toujours pas été élucidée ! Cold case ! Je compte sur votre discrétion.
Je croise chaque été Jojo quand nous allons en vacances dans mon village natal.
Nous allons au moins une fois par an emprunter des consignes au blog-atelier d'écriture "Entre2lettres" de Pascal Perrat.
C'est le cas cette semaine. Vous avez le choix entre écrire plusieurs petits textes courts ou un long en partant de ces cinq propositions. Vous avez aussi le droit de tout mixer !
493 Cure de jouvence
La cure de jouvence à laquelle il ne croyait pas,dépassa toutes ses espérances. Il rajeunit de dix ans. S’il avait été raisonnable il en serait resté là…
Inventez la suite, sachant qu’il peut s’agir de quelqu’un : homme, femme ou tout autre chose.
492 La forêt domaniale
C’est une forêt domaniale, Lulu en a hérité. Chaque arbre porte le surnom du membre de la famille qui l’a planté. Aujourd’hui, Lulu a décidé d’éclaircir quelque chose avec Féfé, un vieux châtaignier qui en sait plus qu’il n’en dit sur Lolo.
491 Le sourire de la fleur
Sur l’étal d’un fleuriste une fleur lui avait souri. Croyant avoir rêvé elle revint sur ses pas pour s’en assurer. À son grand étonnement…
490 Salut Vélin !
– Salut Vélin ! Comment vas-tu depuis que t’es recyclé ? – Un peu chiffon, parfois, et toi ?
Continuez le dialogue.
488 Lettre à mon « ostéopote »
Cher ami, toi qui est « ostéopote », quel est ton avis ? Depuis que le printemps est là j’ai comme un pré dans le cerveau. Dès l’aurore, j’entends tintinnabuler les clochettes d’un troupeau broutant dans ma tête.
- Salut Vélin ! Comment vas-tu depuis que t'es recyclé ?
- Un peu chiffon, parfois, et toi ?
Pointe d'humour sans concession autorisée par la complicité et l'intimité que partagent ces deux amis de longue date. Depuis leurs récentes grandes retrouvailles, ces deux phrases étaient devenues leur code secret de salutation.
- Bof ! répondit Félix, je suis en mode « pause ». Béatrice « souchonne » à Betton, elle a besoin de calme pour déconfiner. Alors je m'occupe et l'idée m'est venue de venir faire un tour du côté de ta forêt domaniale. Quelques coups de pédale et me voilà. J'avais aussi envie de te voir depuis les dernières finitions de ton recyclage et de savoir si ta peau avait gardé la douceur du vélin à l'ombre du confinement.
- Ce en quoi, répondit Evelyne, moi aussi je suis ravie de te voir en chair et en os, Félix, après ces huit longues semaines confinées et surtout de revoir ton sourire en coin ponctuer ton humour à nul autre pareil !
Félix fait comme chez lui et installe dans un joli vase col de cygne en pâte de verre opalescent une sublime rose jaune.
C'est aussi cette rose qui m'a fait penser à toi, Evelyne. Je sortais mon vélo tout en balisant mentalement mon itinéraire quand une senteur abricotée m'arrêta : c'était l'arôme d'une rose fraichement éclose du rosier-tige Nicolas Hulot, celui que j'ai planté l'automne dernier près de l'allée. Je l'ai regardée avec tendresse, peut-être même avec amour, et elle m'a souri ! J'ai cru rêver, je suis revenu sur mes pas et, à mon grand étonnement, l'ourlet des trois pétales du bas dessinait vraiment un beau sourire. Et par un chemin de traverse du pré de mon cerveau, je l'ai aussitôt imaginée dans ton joli vase vert d'eau. Voilà, mon itinéraire était fait : direction la coquette masure de Vélyn dans la forêt domaniale de Lulu. Avec un peu de chance je te trouverais chez toi encore confinée. Bingo ! J'ai gagné, et toi aussi : me voici arrivé la bouche en coeur, la rose dans la poche extérieure plus un saucisson dans le fond du sac à dos. Je sais que tu as une bonne cave. Beau programme !
Minette, la vieille chatte d'Evelyne, a observé la scène de retrouvailles des deux potes et n'en pense pas moins : s'il y en a un qui connaît sa maîtresse Evelyne dans tous les coins, ou presque, c'est bien Félix. Ces deux-là se connaissent depuis la sixième et à vrai dire, c'est à cette époque que la démarche mentale de «recyclage» de Vélyn a commencé.
Vélyn est né à Rennes, mais il a vécu ses dix premières années à Londres, sa mère, Véronique, y ayant accompagné son père, John, peu après la naissance de leur fils. Véronique avait connu John dans la librairie où elle était vendeuse, rue Saint- Georges, il cherchait un guide touristique de la Bretagne. John venait d'arriver en France, il travaillait « dans les affaires », il était grand et mince, roulait à vélo, son accent était charmant. Bref il avait tout pour plaire. Adroit de ses mains, il bricola un tandem et les voilà tous les deux partis en août faire le tour de la Bretagne, la canadienne dans les sacoches. A Carnac, le condom craqua et neuf mois après, en mai 1950, un petit garçon naquit. Son père le reconnut, et déclara sous le prénom anglais épicène d'Evelyn et son nom Smith.
Pour la famille de Véronique ce prénom étranger ambigu fut la goutte qui fit déborder le vase du déshonneur familial et elle décida de vivre sa vie. La nouvelle famille habitait en meublé dans une chambre de bonne de la rue Saint-Georges, au-dessus de la librairie. C'est là que Véronique était venue se réfugier trois mois avant la naissance pour échapper aux remontrances familiales. Elle avait eu vingt et un an, gagnait sa vie et avait donc les moyens de sa liberté. La naissance se passa comme une fleur à la maternité de l'Hôtel-Dieu, John reconnut l'enfant et le déclara donc sous le prénom d'Evelyn rapidement transformé en Vélyn avec la prononciation à l'anglaise.
Quand Vélyn eut un mois, John et Véronique se rendirent à la gare à pied, le père tenant fermement le tandem alourdi par les sacoches pleines à craquer et la mère poussant le landau rempli par leur linge qui tenait lieu de matelas au bébé. Vélyn était un bébé florissant comblé par le sein de sa mère, les bras de son père. Vélyn a souvent entendu ses parents se remémorer cette expédition : Rennes-gare Montparnasse, gare Montparnasse-gare du Nord, quatre kilomètres cinq à pied dans les rues de Paris, puis Paris-Calais en train, puis Calais-Douvres en bateau, et enfin Douvres-Londres en train.
A Londres John retrouva ses repères et son réseau et la famille se débrouilla. Vélyn apprit la langue maternelle et la langue paternelle et Véronique devint aussi bilingue. Dès que Velyn fut scolarisé, John l'aida à trouver un travail de vendeuse en librairie. Cette vie heureuse aurait pu continuer ainsi si John n'avais pas succombé aux charmes d'une nouvelle vendeuse en librairie. Elle était portugaise et John partit un beau jour vivre au Portugal, il aimait charmer, il vivait dans l'instant et oublia tout simplement sa famille de Londres.
Pas de mariage, donc pas de divorce. Vélyn avait alors huit ans. Véronique qui n'avait pas un tempérament de victime continua à payer le loyer, hébergea une fille au pair et resta vivre à Londres encore deux ans. Puis, ayant renoué avec certains liens d'avant, elle revint vivre à Rennes. Vélyn avait eu dix ans, et bon élève, était prêt à entrer au collège. Véronique retrouva facilement son ancien travail d'autant plus qu'elle maitrisait bien l'anglais et que Rennes sortait de sa léthargie séculaire de ville administrative pour devenir une ville étudiante. Véronique trouva à se loger rue d'Isly et Vélyn entra au lycée de l'avenue Janvier, bientôt nommé lycée François René de Chateaubriand puis en 1971 lycée Emile Zola.
C'est là qu'il rencontra Félix et que leur amitié démarra rapidement. Après l'école, ils fréquentaient tous les deux la section de gymnastique du patronage de la Tour d'Auvergne. Ils partageaient le goût pour cette discipline et Véronique qui travaillait jusqu'à dix-neuf heures et le samedi toute la journée était rassurée de savoir que Vélyn ne traînait pas dans les rues de Rennes en son absence.
Mais ce qui souda encore plus leur amitié c'est que Félix prit franchement la défense de Vélyn quand il fut victime de railleries : bon élève, particulièrement en anglais évidemment, jeune avec un physique encore d'enfant, il dérangeait certains, surtout les plus âgés qui avaient commencé leur puberté. Alors l'intimidation et l'humiliation étaient tentantes et la prononciation de son prénom à la française, Evelyn, se prèta à une raillerie facile : « Vélyn le vilain ! ». Ce fut une solide amitié qui dura pendant toutes les années du lycée, renforcée aussi par les camps d'été qu'organisait le super aumônier du lycée.
Félix aida vraiment Vélyn à survivre à son adolescence inconfortable et douloureuse. Vélyn cumulait les difficultés : l'absence de son père, un prénom épicène commençant de surcroît par Eve, une petite taille liée à une puberté tardive, puis le tumulte hormonal, les hésitations de l'orientation sexuelle et encore plus de celle de l'identité de genre. Vélyn avait expérimenté avant la puberté l'attrait qu'il déclenchait chez les garçons dont certains se révèleraient homosexuels par la suite, mais aussi l'intérêt des filles qui recherchaient aussi sa compagnie, il était gentil et délicat disaient-elles.
Vélyn était perdu dans toute cette confusion, et encore plus quand sortirent les premiers poils et les boutons... Heureusement, la peau de son thorax resta glabre et il échappa à la pomme d'Adam « Normal, remarqua Félix, ton prénom commence par Eve !».
Pour Félix, la vie était beaucoup plus simple : il rêvait clairement des filles et son premier poil sur le thorax lui fut un ravissement attendu. L'absence d'ambiguïté de Félix fut d'ailleurs d'un grand secours pour Vélyn qui pouvait s'ouvrir de ses atermoiements à son ami sans risquer de le troubler. C'était plus facile d'en parler à Félix qu'à sa mère qui, bien qu'occupée, n'était pas sans ressentir le désarroi de son fils, mais tous ces sujets autour de l'orientation et de l'identité sexuelle étaient encore tellement tabous dans les années soixante.
Alors Félix et Velyn partageaient les plaisirs des agrès, des barres parallèles, et bientôt 1une autre passion les accapara : les Beatles. Véronique avait pu offrir un électrophone à Vélyn pour son succès au brevet. Alors ils passèrent de la gymnastique sportive à « Salut Les Copains » pendant une courte période puis rapidement à la musique anglaise. Vélyn écoutait en boucle « Please, please me », il avait quinze ans.
Puis ce fut le bac en 1967 et chacun partit de son côté. Velyn avait choisi Paris pour vivre sa vie plus librement qu'à Rennes et mettre de la distance avec sa mère, ses amis.
Il a fait des études d'architecture puis s'est orienté vers le design. Son métier l'a passionné et la vie parisienne culturelle l'a nourri. Par contre, sa vie affective fut une succession de hauts et de bas, de liens éphémères avec des hommes et des femmes, sans pouvoir créer de famille. Il s'allongea longtemps sur le divan d'une femme psychanalyste. Sans résoudre son problème d'identité, ce soutien régulier l'aida à vivre.
Pendant ce temps, Félix qui n'aimait pas se compliquer la vie fit des choix plus pragmatiques. Voulant éviter un métier trop accaparant, il choisit les sciences économiques puis les statistiques et fit carrière à l'INSEE. Il aimait la précision des chiffres et les conclusions claires. Ainsi il gagna bien sa vie, le cerveau occupé à simplifier des problèmes complexes. Le reste du temps il gardait l'esprit libre. Il était adapté à l'air du temps, se maria puis divorça à l'amiable au bout de dix ans et s'occupa de ses deux filles avec un système de garde conjointe.
Pendant plus de quarante ans les deux amis se amis ne se sont pas revus, les quelques tentatives de rapprochement initiées par Félix restant sans suite. Les rares fois qu'il croisait Véronique dans les rues de Rennes, elle répondait « Vélyn va bien, son travail marche mais sa vie est compliquée ». A l'heure de la retraite, Véronique s'est retirée à la campagne et Félix apprit plus tard qu'elle était décédée depuis 2010, elle avait quatre-vingt-deux ans.
Et voici trois ans qu’Evelyne a refait subitement surface à Rennes. Il lui avait fallu la conjonction de la retraite, de la loi du 18 novembre 2016 et probablement de quelques bonnes étoiles pour qu'elle s'autorise à changer d'état-civil tout en débutant une transition hormonale et physique. Ce fut pour elle une libération sans nom et une véritable renaissance. Elle a pu suivre patiemment les étapes de ce parcours médical complexe grâce à une endocrinologue compétente de Rennes qui l'a soutenue pour accepter les tâtonnements du traitement. Et, bénéfice secondaire, les œstrogènes ont été une vraie cure de jouvence, en particulier pour sa peau. Elle a seulement gardé sa voix un peu grave qui rappelle un peu celle de Juliette Gréco.
Par une amie, Lulu, Evelyne dégota une jolie maison dans la forêt domaniale. Au fond de son terrain, un vieux châtaignier, Féfé, lui tient compagnie et lui raconte des histoires.
Une fois bien installée, elle retrouva facilement les traces de Félix, elle se sentait prête et même impatiente de retrouver physiquement cet ami de jeunesse qui, sans qu'il le sache, l'a accompagné toute sa vie durant. Elle l'invita chez elle... par SMS en signant Evelyne suivi de sa date de naissance.
Félix tomba des nues et répondit aussitôt sans réfléchir « Oui, où tu veux, quand tu veux ! Je te joins une photo pour te préparer à l'état des lieux ».
Evelyne répondit aussi par une photo, et Félix la trouva très belle et très chic, avec bizarrement un petit air de Béatrice... A la retraite Evelyne était passée du design à la couture ou, comme elle aimait dire à l'art du chiffon. Elle était très douée pour recycler le moindre bout de tissu en fringue originale cool-class.
Et aujourd'hui, pour ces retrouvailles post-confinement, magnifique dans la dernière robe un peu décolletée qu'elle s'était créée, Evelyne avait réservé une nouvelle surprise à Félix, une surprise de taille : 90 B, la dernière étape du recyclage.