Mon oncle est atypique et peu fréquentable, enfin c'est ce que dit mon père de son beau-frère. Maintenant que j'ai dix ans et que je le connais depuis deux ans, je me rends compte de tout ce qui sépare ces deux personnes : un univers, rien que ça, et celui de mon oncle m'intéresse bien plus que celui de mes parents, voilà, c'est dit.
Longtemps mes parents, sous prétexte de me protéger de « sa folie », m'ont caché l'existence de Monsieur Hulot, mon oncle. C'est le frère officiel de ma mère bien que je soupçonne quelques différences dans leur ADN d'origine. J'ai appris depuis que feu ma grand-mère maternelle pouvait avoir la cuisse légère. Mais comme cet homme original et inattendu n'en fait qu'à sa tête, il décida un jour de sonner à la Villa Arpel, notre très belle maison d'habitation à Neuilly. J'avais alors huit ans et
je m'ennuyais, seul ce jour-là comme bien souvent, mon père passant ses journées dans le bureau de PDG de son usine de plastiques et ma mère étant partie place Vendôme ou avenue des Champs-Élysées troquer l'argent du plastique contre quelque quincaillerie de luxe. Elle m'avait quitté d'un semblant de rapide câlin ponctué de l'injonction habituelle de n' ouvrir à personne.
Je me souviens bien de ce coup de sonnette qui me tira presque définitivement de ma mélancolie. L'écran du visiophone me révéla un personnage étrange : un chapeau vert, une pipe, un nœud papillon, surtout une tête montée sur roulement à billes avec un périmètre de rotation de près de trois cents degrés. En appuyant sur « mode grand angle », je découvris son allure générale : grand, très grand, un imperméable mastic trop court, de même que son pantalon qui laissait voir des chaussettes rayées, des bras trop longs, des jambes trop longues. Le tout donnait à cet individu bizarre un air de grand échalas, un peu penché en avant, en appui sur le guidon de son solex et pour compléter cette vision surréaliste, un perroquet en cage trônait sur le porte-bagages.

- Monsieur Hulot ! » s'annonça-t-il. Ce nom ne m'évoquait personne. Il semblait décidé à attendre qu'on lui ouvre. Il tournait la tête à droite, la retournait à gauche, tirait sur sa pipe, en expirait des bulles, parlait à son perroquet. C'en était trop, il m'intriguait et malgré l'interdiction de mes parents, je ne résistai pas à l'envie de lui ouvrir, d'autant plus que cette étrange personne me semblait justement être quelqu'un ! Il pénétra dans la propriété sous la surveillance des diverses caméras à micros directionnels disposées dans tous les coins. Il béquilla son solex avant de libérer son perroquet qui se posa aussitôt sur son épaule gauche. Le mécanisme de bienvenue du faux dauphin de notre bassin les salua en crachant son jet d'eau turquoise parfumé aux algues. Monsieur Hulot sursauta, s'arrêta, hocha la tête, leva les yeux au ciel en vissant son index sur sa tempe droite et déclara, en s'adressant à l'oiseau :
- Tu vois, Jacquot, il paraît que ce signe extérieur de richesse symboliserait le progrès ! Les propriétaires de la Villa Arpel, ma sœur et son mari, sont des adorateurs du dieu « Moderne ». Ce nouveau dieu, né outre-Atlantique, nous contamine à vitesse V, mais, comme tu le sais, Jacquot, je suis entré en résistance ».
- Okay Man ! » répondit le volatile.

C'est alors que je me risquai à ouvrir la porte d'entrée. S'attendant à voir sa sœur, Monsieur Hulot fut surpris de me découvrir.
- Tiens, Jacquot, je te présente mon neveu ! Je connaissais son existence, mais c'est la première fois que je le vois, c'est un événement pour moi. Mon neveu, je te présente Jacquot, mon agréable compagnon anglophone, et je suis ravi de découvrir enfin ta bobine.».
Je me souviens que j'étais sans voix, sous le choc de découvrir que j'avais un oncle et quel oncle ! Les codes sociaux que mes parents m'avaient inculqués ne me semblaient pas du tout adaptés à un échange avec cet extra-terrestre dégingandé, à des années lumières de mon microcosme. Monsieur Hulot vint alors à mon secours :
- Serais-tu muet, mon neveu? Ou serait-ce simplement que je te mets dans l'embarras ? Nous allons en rester là pour aujourd'hui, mais j'ai vraiment envie de te revoir, ne serait-ce que pour te faire sortir de ce bunker. Je te propose un code secret : je vais revenir bientôt, mais je ne tiens pas à tomber sur tes parents. Alors quand tu seras seul chez toi, désormais, tu mettras un tissu vert à la fenêtre de ta chambre à l'étage. Je passerai régulièrement et lorsque je le verrai de la rue je saurai que je peux sonner.»
La parole me revint un peu :
«C'est entendu, Monsieur Hulot. Je ferai ainsi. J'ai été ravi de faire votre connaissance et j'espère vous revoir bientôt !».
- Ah enfin j'entends le son de ta voix et je décèle dans ton intonation le formatage avancé d'une pseudo bonne éducation ! Il est grand temps que je m'en mêle ! Tu vas me revoir, je te le dis !». Et après avoir tiré la langue au dauphin cracheur automatique, le voilà reparti sur son solex, Jacquot dans sa cage sur le porte-bagages.
J'étais sidéré mais j'ai eu la présence d'esprit d'effacer l'historique du visiophone, pressentant que mes parents s'opposeraient à la poursuite de cette aventure débutante et déjà grisante pour l'enfant BCBG que j'étais. Quand ma mère revint, je faisais tranquillement mes devoirs dans ma chambre.
Ma double vie commença et mes résultats scolaires s'en ressentirent, dans le mauvais sens évidemment. Mes parents furent convoqués et je laissai les adultes se dépatouiller avec cette situation déshonorante pour eux. Ils eurent l'idée d'embaucher un professeur particulier mais je m'enfermai dans ma chambre, refusant de le voir. La semaine suivante je montai d'un cran en affublant l'homme de noms d'oiseaux. J'entendis ma mère se confondre en excuses auprès de lui puis proférer la menace suprême à mon égard :
- J'en parle à ton père ce soir ! ».
Le conseil de famille se passa sans moi et le lendemain matin mon père m'attendait au petit déjeuner pour m'annoncer solennellement la sentence :
- Nous avons décidé, ta mère et moi, de te faire consulter un psychologue.».
Chose dite, chose faite et un rendez-vous fut pris dans la semaine auprès d'une psychologue réputée de Neuilly.
Elle me reçut seul, déclarant à ma mère dépitée mais néanmoins souriante que « à dix ans on est grand » ! La porte refermée, elle m'assura sans attendre de la confidentialité de nos échanges. Cette entrée en matière favorisa bien entendu la magie du transfert. Rapidement je compris que je pouvais faire alliance avec elle et je m'ouvris sans détours de ma tristesse de fils unique élevé dans une prison dorée et de ma vie scolaire bien rangée dans une école d'enfants de riches. Je lui révélai bien sûr le secret de famille entourant mon oncle sulfureux. Elle m'écouta et grâce à la bouffée d'oxygène mental de ces séances hebdomadaires, mes résultats scolaires s'améliorèrent, ma mère reprit ses virées dépensières et ma fenêtre de chambre s'orna dès que possible du tissu vert.
Alors ma double vie commença en compagnie de Monsieur Hulot que j’appellerais bientôt «Mon oncle» autant par respect que par affection et aussi par logique puisqu'il persista à m'appeler «Mon neveu». Selon notre code, il arrêtait son solex dès qu'il repérait le signal vert, boycottait le visiophone mouchard, lui préférant sa trompette ; je me précipitais alors pour m’installer sur le porte-bagages et nous démarrions en trombe avec un « Roulez, jeunesse !» qui deviendrait rituel.
A notre première fugue, il me fit les honneurs de son appartement de banlieue ou plus exactement de sa maison sur les toits. Il louait une sorte d'atelier d'artiste au dernier niveau d'un immeuble de trois étages, à Clamart. A peine arrivés au bas de l'immeuble, le solex béquillé, je vois mon oncle lever les bras pour atteindre la rambarde d'escalier du premier étage. Il en décrocha deux mousquetons attachés chacun à une corde d'escalade, puis arrima le premier crochet au guidon du vélosolex et le second au porte-bagages. Les deux cordages libres sur deux mètres se réunissaient ensuite en un seul relié à une poulie, elle-même fixée solidement sur la balustrade de la terrasse du dernier étage. C'est avec émerveillement que je vis le solex s'élever dans les airs et s'arrêter au dernier étage. Mon oncle se contenta alors de lever les bras pour accrocher l'anneau terminal du cordage dans un troisième mousqueton fixé à un barreau de l'escalier au premier étage. Quel choc de culture pour moi qui n'avais connu depuis ma naissance que high- tech et automatismes !

Après avoir monté les marches quatre à quatre et avoir ouvert la porte de son royaume, mon oncle se courba cérémonieusement devant moi et m'invita à entrer dans sa pièce unique. Rien à voir avec une caverne d'Ali Baba : la lumière entrait par la verrière qui ouvrait sur une terrasse, la vue dégagée plongeait sur les toits et aussi sur une fête foraine, la pente lambrissée des toits donnait à la pièce une ambiance cosy, les meubles se réduisaient à l'essentiel ; le lit semblait trop petit pour le grand homme, une cafetière émaillée à pois décorait la table centrale, sur une étagère quelques livres, au sol un arrosoir près de deux plantes vertes, à côté une trompette, au mur un tableau représentant un joyeux facteur dégingandé tenant son vélo un jour de fête, sous le lit une valise et un crocodile à roulettes, près du lit un dé rouge à quatorze faces, gros comme un ballon. Deuxième choc de culture : pas de robot, pas de formica, pas de télévision mais une fantaisie spartiate qui m'était totalement inconnue et qui me ravissait. J'en avais plein les yeux ! Mon oncle coupa court à mon étonnement émerveillé :
- Bon, c'est tout pour aujourd'hui, je te ramène vite fait, en espérant que ta mère traîne encore dans les boutiques. ».
« Bis repetita placent », le solex entreprit sa descente puis, à peine installé à califourchon sur le porte-bagages, j'eus juste le temps de m'accrocher à la selle avant le démarrage en trombe et le « Roulez, jeunesse !» direction Villa Arpel.
Dépose brève :
- Salut, mon neveu, au prochain signal vert ! ».
Ouf, ma mère n'était pas encore rentrée ! Je montai aussitôt dans ma chambre pour ouvrir mon livre de physique avec l'idée de confronter la poétique de la poulie aux lois de la mécanique. Ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ?
Ce jour-là j'avais visité un petit coin de banlieue et découvert le monde stupéfiant de mon oncle extraordinaire, un monde qui me faisait rêver. De surcroit, chaque semaine, j'avais le plaisir de faire le récit joyeux de mes escapades clandestines à ma psychologue complice. Ces séances neutralisaient ma culpabilité d'enfant sage. Mes parents payaient, mes professeurs me félicitaient et je sentais chez mon oncle une vraie jubilation. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ce qui devait arriver arriva : un jour ma mère rentra avant moi. Evidemment, avec mon oncle, nous nous étions préparés à cette éventualité : quand je partais, je laissais un mot d'excuse sur la commode de l'entrée : « Ne t’inquiète pas, Maman, je vais à la bibliothèque municipale chercher un livre pour un exposé que j'ai à faire sur l'époque paléolithique » et j'avais toujours dans mon petit sac à dos un livre que mon oncle m'avait offert sur « Homo Sapiens, notre ancêtre », un vaste sujet qui pourrait servir plusieurs fois si besoin. Nous avions répété la scène tous les deux et j'étais au point. Ce fut d'ailleurs très simple : ma mère, satisfaite de mes résultats scolaires, jeta un œil distrait à l'ouvrage, passa sa main manucurée dans mes cheveux avant de m'expédier dans ma chambre :
- Ah mon grand garçon studieux ! Allez, file travailler ! Tu nous feras la lecture quand tu auras fini, ton père sera fier !».
Evidemment, l'exposé sur la chasse aux mammouths laineux était déjà prêt mais j'étais certain que mes parents oublieraient vite cette histoire d'exposé, rassurés qu'ils étaient par ma brillante scolarité retrouvée.
Ma belle vie de neveu heureux continua, mon oncle m'apprit à prendre le bus 189 qui m'amenait de Neuilly à Clamart pour rejoindre ses combles enchantés et enchanteurs. Grâce à lui j'étais devenu expert en excuses vraisemblables. Nous ridiculisions en secret mes parents et je racontais ensuite tout ça à mon autre amie, ma psychologue préférée que mes parents continuaient à bien payer pour leur plus grand soulagement. Tout lunaire qu'il fût, mon oncle était un bricoleur de première et il se délectait à me révéler les secrets de ses systèmes divers et variés. Il était passionné par les gorges des poulies et la démultiplication des forces : va-et-vient de fil à linge, treuil pour monter les courses. Il m'avait même fabriqué une tyrolienne pour rejoindre le trottoir d'en face ! Son monde me grisait !
Je l'aimais, il m'étonnait, il faisait sérieusement des choses pas sérieuses, il éclairait ma vie. Je l'adorais tellement que je me mis à avoir peur de le perdre. Le succès de ses poulies magiques lui tournait parfois la tête, son cerveau était souvent en ébullition et je sentis comme une escalade dangereuse. Il se persuada de pouvoir régler tous les problèmes de sa vie grâce aux poulies et je le trouvais trop bizarre quand, me prenant à témoin, il répétait sans cesse :
- Tu vois, j'ai le génie des systèmes ! ».
Ainsi, un jour de trafic intense, une situation qui le stressait beaucoup et qu'il ressentait comme une entrave à sa liberté, il me proposa un raccourci dont le risque fatal m'apparut aussitôt : il projetait de nous élancer du troisième étage avec son «solambule», à toute vitesse sur son fil à linge, pour rejoindre l'autre côté de la rue ! Je refusai tout net, je n'avais pas du tout envie de mourir maintenant que ma vie était devenue intéressante ! Que pouvais-je faire pour le détourner de ce projet délirant ? J'étais désemparé, désespéré, il fallait absolument le dérouter et vite ! Il s'agissait d'une urgence vitale ! Je m'entendis débiter :
- Mon oncle ! C'est grave, j'ai oublié mon rendez-vous chez ma psychologue, c'est dans quarante-cinq minutes, il faut absolument que vous m'accompagniez, dix kilomètres à solex en prenant les trottoirs c'est jouable ! »
Et je dévalai les escaliers sans attendre la réponse. Le solex suspendu dans les airs descendit aussi vite que moi. J'avais tenté le pari qu'une virée transgressive sur les trottoirs amuserait le grand homme. Pari gagné, le solex toucha le macadam avant moi, je sautai sur le porte-bagages et bientôt le moteur vrombit accompagné du familier « Roulez, jeunesse !».
Toute ma vie je me souviendrai de ce trajet trépidant Clamart-Neuilly. Secoué sur le porte-bagages, agrippé à mon oncle, je me voyais déjà faire les présentations et confier mon grand souci à ma bonne fée, j'étais certain qu'elle saurait que faire, qu'elle trouverait un système à elle.
Voilà, nous sommes arrivés, le solex se gare devant la plaque en cuivre de ma psychologue, je donne la main à mon oncle, je sonne... C'est maintenant une histoire de grands et moi je n'ai que dix ans.