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L'Atelier d'écriture de Villejean

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16 avril 2013

W comme Wagon de train ou Une Anglaise et l'incontinent ! / Jean-Paul

 

Gare de Rennes, le 14 avril 2013. C’est dimanche matin. La journée s’annonce belle. Le train pour Nantes est déjà à quai à 9 h 40 pour un départ à 10 heures. Je me suis assis sur un siège isolé à gauche dans le sens de la marche. J’ai sorti de mon sac à dos « Trop humains » de Donald Westlake. Bien qu’il soit publié dans la collection « Rivages poche » ce n’est pas un polar. Mais déjà, trouver le temps de ne rien faire d’autre, pendant une heure, qu’ouvrir un livre et s’adonner à ce vice impuni, la lecture… Ah ! Quel délice !

 

Arrivent quatre jeunes demoiselles. Elles posent dans le compartiment de quatre places à ma droite deux énormes sacs valises roses à roulettes. « Oh la la ! » me dis-je ! Ca va jacasser tout le temps du trajet ! » La perspective de lire en paix était bien trop délicieuse ! Elles échangent quelques mots en anglais puis ressortent sur le quai. La cigarette des condamnées ? O What a delicious moment, ladies ! Ah ! Quel délice !

 

Finalement il n’en remonte qu’une seule. Elle a une robe noire d’été, très courte, qui laisse voir ses jolies jambes et ses bras nus. De longs cheveux noirs et soyeux encadrent son visage doucereux de madone. Un peintre ou un photographe qui seraient là penseraient sans doute devant un tel sujet de sa Majesté en majesté : Ah ! Quel délice !

 

Le train s’ébroue. Non. Le train s’ébranle. Encore moins. Le train se met en marche. Je plonge dans mon roman, jette un œil à la dérobée à ma compagne de voyage. Elle regarde devant elle et contemple de temps en temps par la fenêtre le paysage ensoleillé, vert et humide de la Haute-Bretagne qui défile joyeusement au-dehors en ce premier jour de vrai printemps. Je sens déjà, à regarder le paysage symétrique de mon côté que je me souviendrai longtemps de ce voyage à Nantes. En y songeant plus tard, je me dirai : Ah ! Quel délice !

 

Elle a parfois des sourires pour elle-même. Elle doit songer aux instants passés à rennes avec ses amies. Ses correspondantes ? Fait-elle un tour de France en vue de visiter les gens qui lui écrivent ? Elle n’a rien sorti du grand sac bleu pâle qui est venu s’affaler au pied des valises roses. Ni livre, ni grille de mots fléchés ou revues de sudoku et encore moins de téléphone portable ! Ah ! Quel délice !

 

Nous voici déjà sous le viaduc de Redon avec de l’eau à perte de vue entre Vilaine débordée hors de sa cage et marécages en bordée pas si vilaine qu’on le dit (à vrai dire, on dit « méchante » pour une bordée !). Le soleil éclaire le visage de la petite Anglaise. Elle a posé son visage sur sa main et regarde le paysage. De mon côté j’observe les herbes qui défilent et je m’aperçois soudain que son image se reflète dans ma vitre. Qu’ai-je écrit, plus haut ? « Un peintre ou un photographe qui serait là… » Mais ne suis-je pas photographe moi-même ? Discrètement je sors mon appareil photo de mon sac à dos… et je vole son image de jeune fille romantique à la « travelling lady ». Ah ! Quel délice !

 

 

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9 avril 2013

De ce qui se passe dans un atelier d'écriture / Jean-Paul

 

femme écrivain par Mathilda De Carpentry

23 lignes pour parler de ce qui se passe dans un atelier d’écriture ? Mais on nous demande l’impossible ! Car s’il y a bien une consigne au départ, il n’y a pas de règle générale à l’arrivée ! En tout cas de règle avec laquelle taper sur les doigts de celui qui ne l’a pas respectée ! Vous me direz « C’est bien la peine alors que l’animateur se décarcasse pour lire, en ses nuits d’insomnie, les bouquins d’Odile Pimet, les œuvres complètes de fRIGIDE Barjot ou l’intégrale des discours de Christine Boutin. Eh bien justement, la peine, tout le monde se la donne dans ce club sado-masochiste où des gens forcément différents se retrouvent chaque semaine, reçoivent une mission de pensum plus ou moins tordue et planchent pendant une heure pour pondre quelque chose qui ne ressemble à rien de ce qui était attendu.

 

- J’ai oublié de placer les mots ! » dit l’un
- Je n’ai rien compris ! »dit l’autre
- Ca va pas être terrible ! » dit la troisième avant de nous lire un texte réellement génial.

 

Et puis il y a les obsessionnels, celles et ceux qui prennent avec Jésus le chemin de la Passion pour décrocher le titre d’obsédé textuel de la bande. Nous avons donc eu droit par le passé à l’éloge hebdomadaire de l’usage de la sauge par Yannick, à la vie racontée en épisodes plus ou moins délirants de Mlle Isaure Chassériau, directrice de l’Agence de Flânerie Amoureuse de Rennes – c’était bien avant l’existence de Meetic ! – par votre serviteur, sans oublier le panégyrique à répétition de Laure Manaudou par Anne–Françoise.

 

 

Au-delà de la production littéraire hebdomadaire l’atelier est un lieu de rencontres assez invraisemblables. Entre Eugène qui, depuis qu’il nous a quittés, fait le tour du monde à bicyclette et Jeanine qui vivait en concubinage avec Bernard Tapie à l’époque des débuts désargentés de « La Vie claire » et qui mettait les slips d’icelui à sécher à l’arrière de leur Mercédès, entre la seule Africaine blanche de Villejean et sa voisine poétesse limousine, entre les Finistériens et les Ch’tis, les instits, les infirmières et les bibliothécaires, quel brassage de mots, de cultures, et surtout quel calme pendant cette heure d’écriture. C’est à se demander si le monde continue d’exister au-dehors, s’il est important que Jérôme ait planqué 600 000 euros ou quinze millions en Suisse ou à Singapour ou dans la tirelire à Nestor. On s’en fiche ! Nous, chaque semaine ici on est heureux !

 

Avant que la limite des 23 lignes ne soit atteinte ou dépassée, prenons notre (salle) Mandoline et chantons-le encore une fois : « Y’a d’la joie ! Bonjour, bonjour les hirondelles ! ».

 

« Personne ne se prend pour Arthur
Dans notre atelier d’écriture !
Verlaine, tu peux ranger ton flingue
On est heureux d’être un peu dingues,

On ne fait de mal à personne
Avec les bonheurs qu’on se donne
Et même, lorsque revient l’automne,
Nos écrits n’sont pas monotones ! 

Allez rang' ton Smith et Wesson !»

 

N.B. : Le copyright des illustrations est, pour la une, Mathilda De Carpentry et pour la deux Pietro Paolini

26 mars 2013

Les Pâques du gardien d'immeuble / Dominique

 

Le gardien d'immeuble se plaignait de douleurs aux épaules. Porter son aspirateur dans le dos lui devenait difficile. Le médecin du travail découvrit deux rougeurs légèrement protubérantes en haut des omoplates et nota dans sa fiche de visite : « à surveiller ».

 

Le gardien d'immeuble devenait rêveur, il ne faisait plus beaucoup le ménage et s'arrêtait brusquement en chantonnant, oubliait de porter les colipostes urgents à leurs destinataires. Rosemonde, sa femme s'inquiétait de plus en plus, ce qui la rendait acariâtre. Lui, au contraire, avait perdu son caractère soupe-au-lait. Même les vieilles propriétaires avec lesquelles il s'était fâché, qui surveillaient à longueur de journée son travail, notaient ses retards, se plaignaient de son incapacité à faire le ménage aussi bien qu'elles, n'arrivaient plus à le faire sortir de ses gonds. Il se levait à cinq heures chaque matin, et lisait un psaume dans la traduction d'André Chouraqui. Puis, il sortait les poubelles, faisait le ménage et disparaissait vers onze heures. L'après-midi, il arpentait les rues de Rennes, de la fac de Beaulieu à la prison de Vézin, de la piscine de Bréquigny à celle de Villejean. Il recherchait les quartiers en hauteur, les collines où l'on peut voir de loin et s'élancer.

 

Le soir, quand il se couchait, sur le dos, dans son lit, il sentait les deux petites boules sous les omoplates. Elles grossissaient, c'est sûr, bientôt il serait obligé de dormir sur le côté. Au bout de quelques semaines, il sentit une grosse gibbosité dans son dos. Pâques approchait. Il savait qu'il devrait être bientôt prêt.

 

Rennes n'offrait pas de belles collines. Il se renseigna sur la région. Cela faisait seulement quelques mois qu'il résidait en Bretagne. Il avait fui le Nord et son chômage, il savait que l'amiante de son ancienne usine textile ne lui laisserait pas un long répit.

 

 Un matin de très bonne heure, il prit le train pour Saint-Brieuc. On lui avait dit que du haut du pont d'Armor, on pouvait voir un beau panorama. C'était compliqué d'atteindre ce pont. Il n'avait l'air fait que pour les voitures. Le parapet était surélevé, - à cause des suicides sans doute-. Il fallait beaucoup de courage pour l'escalader, et il était bien vieux. Il enleva sa veste, puis son tee-shirt. Le vent froid le surprit. Il sentit son dos craquer, et entendit le bruit léger et doux des plumes qui éclosaient de dessous sa peau. Puis, il sentit les grandes rémiges s'extraire peu à peu, se tendre. Il s'élança alors. Au début, il tomba de quinze mètres et eut très peur. Il réussit dans un grand effort à se mettre à l'horizontal et à planer. Il lui fallait apprendre à utiliser ses grandes ailes blanches toutes neuves. Il s'y essaya de plusieurs façons. Finalement, il comprit qu'il devait les déplacer très lentement, sans à coup. Son plaisir était immense. Il ouvrit grand les yeux. Le vent froid les faisait pleurer. Il se laissa tranquillement pousser par le vent d'Ouest. Il longeait la côte et comptait les îles. Bientôt, il atteignit le Mont-Saint-Michel.

 

 

19 mars 2013

Le roman de Monsieur Crépinet/Dominique

 

Tous les soirs Marcel Crépinet, écrivain sans grand renom, se mettait à sa table de travail et écrivait quelques pages de son grand roman qui, sûrement , allait le rendre célèbre et lui faire quitter la vie légèrement ennuyeuse de comptable dans l'entreprise « Salaisons et Hosties bio » de Bécon-les-Bruyères. Le début avait été laborieux. Monsieur Crépinet ne connaissait pas toutes les ficelles du métier : comment bâtir une intrigue, où situer l'action, comment enchaîner les chapitres. De jour en jour cependant, le personnage principal, Simon, prenait de la chair, de la réalité. Il le voyait parfaitement maintenant : joufflu, la cinquantaine, avec sa casquette et ses cigarettes, ancien champion régional de judo, mais déjà un peu essoufflé par le tabac.

 

 

Toutes les nuits il se couchait fatigué et fébrile et, dans ses rêves, Simon venait lui rendre visite. Au réveil, sur son calepin, il notait vite quelques idées nouvelles que ses rêves lui avaient suggérées et qu'il développerait le soir même. Puis, il partait en hâte rejoindre son entreprise « Salaisons et hosties bio ».

 

Il en était au quatrième chapitre, celui où le héros devait faire enfin la rencontre amoureuse qui bouleverserait son existence. Serait-ce dans l'autobus, dans un café, ou dans les couloirs de l'entreprise du héros ? L'entreprise du héros ressemblait fort à celle de M. Crépinet, en plus jolie, seul le nom changeait : « Semences de pommes de terre et produits anti-doryphores ».

 

Quand la nuit vint, le sommeil de Marcel Crépinet fut agité. Simon se révoltait contre le rôle de voyageur de commerce que Monsieur Crépinet lui faisait endosser. Il ne voulait pas, non plus, vendre des produits contre les doryphores. Le lendemain, Marcel Crépinet reprit une partie de l'histoire afin qu'elle convienne mieux à son héros.

 

 Mais les nuits suivantes, Simon se manifestait encore, et critiquait de plus en plus violemment son auteur. Monsieur Crépinet arrivait pâle et fatigué à son travail. Un jour, il fit une erreur. Pour un comptable, c'est impardonnable ! Il fut mis à pied une semaine. Son médecin lui conseilla de partir en voyage. Le changement d'air serait sûrement bénéfique à son travail d'écrivain. Effectivement, les premières nuits, il dormit mieux. Un nouveau personnage, Esmeralda, prenait corps dans le chapitre cinq et il se laissait guider par les douces extravagances de l'héroïne. 

 

La quatrième nuit, Simon se manifesta à nouveau. Il était jaloux d'Esmeralda, voulait avoir le premier rôle dans chaque chapitre et n'imaginait pas tomber amoureux de la dulcinée. Le chapitre six était donc sérieusement compromis.

 

Monsieur Crépinet envisagea toutes les issues, et bien que cela lui répugnât, décida qu'il fallait sacrifier le héros. Cette histoire devenait trop difficile et il fallait en finir maintenant. Une mort violente. Accident de voiture ? Empoisonnement à l'arséniate de chaux utilisé contre les doryphores ? Les idées ne lui manquaient pas, il fallait mettre cela en scène.

 

La dernière nuit avant son retour à Bécon-les-Bruyères, il dormit très sereinement et n'eut aucune visite dans ses rêves, ni d'Esmeralda, ni de Simon. Ces deux-là avaient peut-être réussi à se rencontrer et devaient régler leurs comptes. 

 

Il prit le train du matin pour Bécon-les-Bruyères. Finalement, il avait opté pour l'arséniate de chaux. Il se rendit directement au travail en sifflotant. Curieusement, il ne reconnaissait personne sur son chemin, ne rencontrait aucun collègue. L'usine de salaisons avait changé, la couleur rouge de la façade avait disparu, remplacée par deux teintes bistre et gris du plus bel effet. Le logo aussi avait changé. Quand il fut assez près, il put lire l'enseigne qui était bien étrange : « Semence des pommes de terre et produits anti-doryphores ». Je me suis peut-être trompé de rue ? Il était rue des Genêts. Tiens, pensa-t-il, comme dans mon roman !

 

Il voulut rentrer dans son bureau de comptable. Celui-ci était occupé par un homme – il le voyait de dos- qui écrivait allègrement sur de grandes feuilles de papier blanc. L'homme se retourna et le plaqua entre deux feuilles. Il eut à peine le temps de reconnaître Simon.

19 février 2013

Les Chaises : pièce à dormir debout / Jean-Paul

 

Sur la scène du théâtre le plateau est nu. Il y a juste deux chaises qui se font face et un grand écran blanc qui occupe tout le fond. Les deux personnages féminins, Cour et Jardin, arrivent chacune d’un côté différent de la scène. Elles ont chacune un gros dossier plein de feuilles dactylographiées et s’assoient l’une en face de l’autre, ayant vue à la fois sur la salle et sur l’écran. Lorsqu’elles sont en place le technicien projette sur l’écran une photo d’Henri Cartier-Bresson.

 

COUR. – Aujourd’hui, le patron de la P .J. est venu s’asseoir à la terrasse de la brasserie Dauphine. Il aurait bien mangé une choucroute et bu un verre de Riesling bien frais mais il n’y avait personne au comptoir et personne non plus n’est venu prendre sa commande depuis qu’il s’est assis à la terrasse déserte.

 

JARDIN. – Alors il attend. C’est un gros monsieur à l’air placide. Il porte un chapeau melon et un pardessus à col de velours. Il a gardé son parapluie à la main. La pointe du pépin fermé touche le sol, trois doigts du bonhomme serrent le manche recourbé et le pouce et l’index de l’homme pendouillent sur la petite queue du J à l’envers. Sans même tapoter du doigt, il attend.

 

COUR. – Il a une moustache blanche, de faux airs de Pierre Bellemare qui n’est peut-être pas encore né vu que la photo date de 1932. Il est ventru, a le visage massif, la chair flasque au bas des joues, le regard un peu éteint qui fixe le vide. Il attend.

 

JARDIN. – Dehors, sur la place, les vélums du restaurant voisin dessinent dans la lumière du jour hivernal une France stylisée, un hexagone au Sud-Ouest duquel trois types debout sont immobiles. Deux d’entre eux semblent discuter en marchant alors qu’en fait ils n’avancent pas. Le troisième tourne la tête et regarde derrière eux. Lui aussi a l’air d’attendre quelqu’un.

 

 

COUR. – Il y a cinq tables avec des nappes blanches à la terrasse du restaurant et seize chaises mais sur la scène…

 

JARDIN. –… ou dans cette scène…

 

COUR. – … on n’en voit que quinze.

 

JARDIN. - Il y a des chaises mâles et des chaises femelles. Toutes la journée, écrasées sous les culs des humains, elles rêvent du moment où le soir le garçon en long tablier va les empiler sur la table, les unes sur les autres, enfin, tête-bêche.

 

COUR. – Quand le dernier autobus n° 69 sera passé, le loufiat éteindra la lumière et l’orgie commencera. Un air de jazz mystérieux descendra de l’appartement du dessus. Toute la journée les chaises attendent ça.

 

JARDIN. – Elles ont des noms un peu bizarres. Parfois « La tempérance » est montée sur « le diable » et « la justice » sur « le chariot ».

 

COUR. – Hier soir « le pendu » était sur « la maison-Dieu » et « l’étoile » sur « l’amoureux ».

 

JARDIN. – « Le bateleur » s’envoie « l’impératrice » et « le soleil » a enfin rendez-vous avec « la lune ».

 

COUR. – Présentement, c’est « la papesse » qui a attrapé le patron de la P.J.

 

JARDIN. – Par le fond de son pantalon elle a fait pénétrer une pointe de son paillage et la voilà qui aspire l’âme du type qui attend.

 

COUR. – Ça a une âme, un policier ?

 

JARDIN. – A cette époque-là, oui. Dans les trous qu’ont creusés en elle les vers à bois, la chaise niche les différentes parties qu’elle soutire au policier.

 

COUR. – Son aveu d’impuissance devant le gang des tractions avant.

 

JARDIN. – Ses rêves de retraite à Meung-sur-Loire : la pêche, le fricandeau à l’oseille de son épouse, la partie de cartes de l’après-midi au café avec le docteur, le boucher et le cabaretier.

 

COUR. – Bientôt la papesse a tout pompé. La chaise est repue et le commissaire Maigret n’est plus qu’un fantôme creux dans la mémoire de l’auteur de la pièce. Un souvenir lointain.

 

JARDIN. - Fin de la scène 1.

 

COUR. – Malgré son Alzheimer, l’auteur a écrit une scène 2

 

JARDIN. – Tu rigoles ? La pièce est encore inachevée. Elle fait 4208 pages à l’heure d’aujourd’hui.

 

COUR. – Et… on va tout lire ? Je peux aller faire une pause pipi ?

 

JARDIN. – Attends la fin de la scène 2. Cette fois c’est une photo de Jacques Prévert par Robert Doisneau.

 

COUR. – Je crois que j’ai deviné le nom de la chaise !

 

JARDIN. – Allez, va faire pipi au lieu de dire des bêtises.

 

COUR. – Je voudrais bien mais… Je n’arrive pas à me lever… Je me sens vidée d’un seul coup.

 

Elles s’immobilisent toutes les deux. Le rideau tombe. Les spectateurs n’applaudissent pas. Ils ne sortent pas de la salle. Ils ne le peuvent pas. Moi-même j’ai du mal à termin...

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12 février 2013

Là où j'irai / Josiane

Là où j’irai,
Je tiendrai le monde dans la main.
La chanson des enfants perdus
Résonnera jusqu’à la cité maudite.

 

Là où j’irai,
Les mystères de la forêt me seront révélés.
L’ombre de la mort glacera le béton qui coule dans nos veines.


 

femme-en-rouge-dans-la-foret

 

Là où j’irai,
Le poète trempera sa plume dans l’encrier maudit
Et Léna, prunelle de mes yeux,
Retournera à l’état sauvage.
Nous ferons silence, tout seuls,
Dans la forêt des égarés.


 

ROUSSEAU_Henri_La_Charmeuse_de_serpents_1907

 

Là où j’irai,
«Quelques crimes toujours précédent les grands crimes.».
La voix des rois ne pourra rien
Où la révolte gronde.
Il y aura 6000 nuits de feu et de sang.


 

cheval-hd

 

Là où j’irai,
Je rejoindrai le vieillard fourbu,
Aux rives du passage en outre monde.
Et, sans me retourner,
J’entreprendrai ma dernière cavale.

12 février 2013

Anka / Dominique

 

Dans l'encrier de la belle Anka apparurent soudain toutes sortes d'images. L'encre était bleue mais la surface faisait comme une loupe où se formaient et disparaissaient des papillons évanescents, des fourmis peuplant une fourmilière, une forêt peuplée d'oiseaux de paradis, des animaux retournés à l'état sauvage et puis finalement un message en signes cabalistiques qu'elle recopia soigneusement sur un buvard.

 

 Elle alla trouver la voyante Léna afin d'interpréter le message qui, sûrement devait décider de sa vie future. La voyante resta longtemps en silence, comme si le message était non pas difficile à déchiffrer – elle avait été agent secret pendant la dernière guerre et le chiffrement et le déchiffrement étaient pour elle un jeu d'enfant – mais plutôt difficile à faire entendre à cette petite innocente.

 

- Oublie les mille et une nuits, lui dit-elle. Le message ne dit rien dans ce registre-là. Je ne voudrais pas te faire une peur express mais il s'agit d'un passage en outre-monde.

 

- Non ! s'écria Anka qui sentait la révolte la gagner. Ce n'est pas possible. J'en reviens de l'outre-tombe. Ce message parle-t-il du passé ou du futur ? 

 

- Il ne s'agit pas d'outre-tombe, mais d'outre-monde !


Les deux femmes devinrent très pensives. Léna devait-elle traduire la fin du message à Anka ? Anka était-elle capable de le comprendre ? Elles buvaient un café 0405, en fait un expresso avec du Tranxène que Léna réservait à ses clients difficiles.

 

Anka devait s'équiper pour un décollage immédiat vers la Sicile. Elle y rencontrerait l'innocent de Palerme : un jeune homme que la mafia cachait soigneusement. Jeune, il ne l'était peut-être plus, car le message disait – mais, il y avait une petite tache sur le buvard à cet endroit et cela introduisait un peu d'ambiguïté – que cela faisait déjà 6000 nuits qu'il avait disparu ! Cet innocent connaissait semble-t-il le cœur des deux mondes et serait donc capable d'emmener Anka outre-monde. Léna ne put en dire plus, mais à Palerme, Anka aurait d'autres informations sur la suite de son voyage.

 

Anka monta en tremblant dans l'avion. C'était la fin de l'après-midi. La tête calée contre le hublot, elle regardait l'embrasement du ciel avant la nuit. Son esprit était vide. Le soir tombé, elle se reprit. Il me faudrait un petit carnet pour tenir mon journal pensa-t-elle. L'hôtesse de l'air lui fournit gracieusement le carnet de bord de Greg, le commandant de bord, et un stylo aux ailes de la compagnie. Le carnet de bord était déjà bien rempli et contenait d'autres messages cabalistiques ressemblant fort à celui de son encrier. Elle comprit qu'elle n'aurait même pas besoin de rencontrer l'innocent de Palerme. C'est le commandant lui-même qui l'emmènerait outre-monde.

 

L'atmosphère dans l'avion était un peu spéciale. Ils n'étaient que trois passagers, plus l'hôtesse de l'air et le commandant Greg. Un des passagers avait un air de vieux parrain, l'autre était une passagère, habillée en bonne sœur mais pourvue de grosses lunettes qui lui mangeaient les trois-quarts du visage. Elle voulut déchiffrer les nouveaux messages, mais le sommeil la gagnait et elle se sentait sans force.

 

montalcino-italie-2006

Quand elle se réveilla, il faisait tout à fait nuit. Le parrain et la bonne soeur s'étaient assis à ses côtés. Ils firent des mots croisés, en français et en italien, et burent du vin de Montalcino. Tout cela était très joyeux. C'était vraiment une bonne façon de commencer ce voyage ! Après l'atterrissage, ils sortirent sur le tarmac. Il y avait, au pied de l'avion, un petit groupe en guise de comité d'accueil. Il faisait noir. Elle n'y voyait rien, mais l'un du groupe parla. Elle en était sûre, c'était la voix de son père. Elle ne l'avait plus entendue depuis vingt-deux ans. 

12 février 2013

Le Livre sans titre / par Jean-Paul

Le béton qui coule dans nos veines nous rend durs comme des robots. Nous courons dans les rues de la cité maudite et notre cavale qui dure depuis six mille nuits ne nous laisse que rarement tout seuls avec notre silence. Malgré tous ses progrès le monde est toujours à feu et à sang quelque part, à croire que nous subissons, dans la forêt des égarés, le châtiment des hommes-tonnerres.

 

Mais chaque vendredi soir je quitte la fourmilière. C’est l’heure de la révolte, la guerre des boutons : j’éteins tous les écrans, je ferme la radio. 

 

MIC 2013 02 11 Livre sans titre

Sur la couverture du livre, la photo de l’auteur, Rodrick Nosferas, me hèle tranquillement et m’invite à pratiquer le retour à l’état sauvage de l’enfance.

 

Bien calé dans le canapé j’ouvre le livre magique dans lequel Rodrick fait sa loi. La prunelle de mes yeux s’écarquille à ce décollage immédiat : dès que j’ai lu quelques lignes je sais que j’ai ce soir le monde dans la main. Très vite, à suivre l’aventurier, l’innocent de Palerme que j’étais pénètre dans les mystères de la forêt. Les arbres de l’imaginaire laissent tomber des lianes magiques. J’en oublie « Les mille et une nuits » et une peur express monte en moi : arriverons-nous avant la tempête à sortir de la forêt de bouleaux, à regagner le fleuve ? L’ombre de la mort plane et mille dangers nous séparent encore de la demeure d’Anka. Chez elle on est vraiment dans le cœur des deux mondes et les papillons de la Léna nous invitent à l’embrasement.

 

C’est à ce moment-là que mon épouse crie « A table ! ». Je délaisse le clone de Lara Croft à chevelure poil-de-carotte chez qui Rodrick – a-t-il du cœur, cet homme-là ! – m’a amené puis je vais retrouver le silence de Nélio, ma douce cuisinière et la réalité des corps qui se sustentent alors que l’esprit flotte.

 

Lorsqu’après le repas je retourne à mon livre l’intrigue est devenue toute autre. Je suis maintenant dans le journal de Fanny. L’encrier maudit de Rodrick est tellement divergent que son livre contient tous les livres qui n’ont jamais été écrits. Fanny est fantastique. Elle dit en incipit de son carnet de bord de grégaire bavarde : « Ma sœur vit sur la cheminée depuis qu’un mauvais génie l’a transformée en cigogne. Cela n’aurait rien de gênant si nous habitions en Alsace mais ma sœur et moi habitons Plounéour-Menez, en Bretagne, dans les Monts d’Arrée. Cela fait jaser dans le bourg et du bruit jusque dans Landerneau. »

 

Ce conte à dormir debout me tient éveillé jusqu’à ce que Nélio, maintenant allongée dans notre lit, me propose de goûter à d’autres joies.

 

Le samedi matin le livre de Rodrick s’est fait recueil de poèmes. Il a pour titre « La chanson des enfants perdus » et cela me va bien au teint.

 

Dimanche il me fera entendre la voix des rois en me content les légendes de la dynastie des Tout An Café 0405. Ce livre formidable, je ne le lâche plus. Il est l’héritage ou la crypte des âmes que Rodrick Nosferas a dû racheter à Gogol, voler à Jack London ou subtiliser à Shakespeare, allez savoir. Il ne semble exister qu’un seul portrait de cet auteur mythique et le livre que j’ai entre les mains, acheté à un bouquiniste à Lyon, est peut-être un exemplaire unique. Il n’a pas d’achevé d’imprimer et ne figure pas au catalogue BN-OPALE de la Bibliothèque Nationale.

 

Une seule chose est sûre pour moi : chaque lundi matin c’est l’opération gerfaut (comme un vol de… hors du charnier natal !). C’est à nouveau le passage en outre-monde, ce retour vers les liens maudits à surveiller, la soumission aux listes de tâches bureaucratiques et idiotes que la petite terreur de Glimmerdal, mon chef de service, me fait parvenir par courriel alors qu’il est en réunion ou chez lui. Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. Un jour, là où j’irai, j’effacerai tous ces gens avec un revolver, sauf Nélio évidemment. Ce sera Waterloo Nécropolis adieu, dernière station avant le désert. Je ne ferai plus rien alors que lire tout mon soûl comme quand j’étais enfant.

29 janvier 2013

Bref, j'ai grandi dans les années 60 / Jean-Paul

Vu que je suis né la même année que François Fillon, le plus rigolo des clowns blancs de la Sarthe, j’ai grandi dans les années 60.


Le jour où on n’allait pas à l’école était le jeudi.


La veille au soir mes condisciples s’étaient fait peur en regardant « Belphégor » à la télé.


Les postes diffusaient en noir et blanc.


Il n’y avait peut-être bien qu’une seule chaîne.


Le soir gros Nounours souhaitait bonne nuit à Nicolas et Pimprenelle.


Quand il n’y avait pas assez de programmes, on voyait le petit train Interlude avec ses rébus.


Le dimanche après-midi Steve MacQueen interprétait Josh Randall dans « Au nom de la loi ».


Sur le coup de 19 heures 30 il y avait Thierry La Fronde avec ses compagnons dont je sais les prénoms par cœur : Jehan, Pierre, Judas, Bertrand, Martin, Boucicault et Isabelle.


A la maison on lisait « Vaillant le journal de Pif » mais les enfants du boulanger étaient eux abonnés au « Journal de Mickey ».


D’autres feuilletaient « Tintin » ou « Spirou ».


Les voitures en plastique étaient de marque Norev, celles en métal étaient des Dinky toys.


J’ai eu un circuit de voitures de courses Jouef (je l’ai toujours).


D’autres, plus fortunés, jouaient les Michel Vaillant sur Circuit 24 ou sur Scalextric.


J’ai mangé des pommes, des poires et tressé les premiers scoubidous avec Sacha Distel.


J’ai connu l’explosion des yéyés : Johnny Hallyday, Sheila, Sylvie Vartan, Françoise Hardy mais j’aimais plutôt les marrants : Jacques Dutronc, Antoine, les Charlots, Michel Polnareff et j’ai même été fan de Claude François. J’ai honte quand j’y pense… et puis j’oublie.


Au cinéma mes parents nous emmenaient voir les films avec Jerry Lewis et Dean Martin. Sinon c’était Darry Cowl, Bourvil, De Funès, Belmondo dans « Les Tribulations d’un Chinois en Chine »et puis la grande claque de Mary Poppins.


J’ai eu une collection de porte-clés quand cela a été la mode.


J’ai vu sortir en librairie les premiers albums d’Astérix et lu chez le fils du coiffeur les aventures de Tintin. La trouille avec Rascar Capac ! On avait le choix aussi entre Michel, Langelot, Alice, les Trois Mousquetaires, le Club des cinq, les Six compagnons et le Clan des sept !


A la radio on écoutait « La famille Duraton », « L’homme à la voiture rouge » « Quitte ou double ». Fernand Raynaud appelait le 22 à Asnières. Raymond Devos démontait la mer à Caen et Jacques Baudoin donnait des leçons d’anglais à Philibert. Henri Tisot imitait le général de Gaulle et Anquetil et Poulidor animaient le Tour de France.


Puis sont arrivés James Bond, les Beatles, Bob Morane, Le Prisonnier et mai 68.

Bref j’ai grandi dans les années 60. 

29 janvier 2013

Bref ! (3) / par Maryvonne

Bref je suis comme tout le monde.

 

J’ai bien essayé d’être originale mais ça ne me va pas. Je porte des vêtements qui pendent de tous les côtés pour faire bohème alors que je n’ai pas le physique.

 

Je fais semblant d’être décontractée et « je m’en-foutiste » alors que vous me verrez toujours pile à l’heure et à l’heure pile. Je suis organisée, j’ai presque toujours un repas prévu d’avance pour me libérer. Je suis en général gentille même quand j’ai envie de mordre.
Je n’aime pas me regarder dans la glace et je me regarde quand même. J’aime les voyages et j’aime rester chez moi. Je suis pleine de contradictions.
Quand je regarde les autres je les trouve équilibrés, sauf les fadas bien entendu.

 

J’ai essayé d’écrire : mes textes ne durent pas plus d’une minute donc je remballe mon ambition d’écrivaine. Dans ma vie j’ai essayé tous les arts et n’ai réussi que les artichauts.

 

Je passe de la fierté d’une réussite au désespoir d’un ratage quelconque. J’ai des hauts, des bas, des printemps, des étés. Je suis à l’automne de ma vie et me demande quand va commencer l’hiver. J’ai déjà la neige dans les cheveux. Je crains la grosse chute, les glissades, m’interroge sur la fin :

 

Bref je suis comme tout le monde.

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