Bal populaire intellectuel spécialement destiné aux gens qui sont sortis de Saint-Cyr Coëtquidan et peuvent compter « un, deux, trois, quatre » en faisant des mouvements latéraux avec leurs pieds et « un, deux, douze » avec les coudes d’avant en arrière sans se désarrimer des auriculaires des voisins tout en se calant, avec les oreilles qui elles ne doivent pas bouger, sur le rythme et les sonorités aigrelettes de la sainte bombarde et du saint biniou coz.
Si en plus de tout ça ils portent des tongs, ils sont bons pour être sélectionnés à l’émission-jeu «Questions pour un champion» ou pour passer à « Vidéo-gag ». Le hic, c’est que c’est enregistré en France, un pays voisin qui ne comprend rien à la danse.
Dans le langage journalistique actuel on peut relever des tics de langages. Ils ont été listés ici :
Jeunes loups - voilà - enfin un vrai - j’adore - on vient de l’apprendre - ça vient de tomber - merci infiniment - très attendu - en effet - tout à fait - j’ai envie de vous demander - surréaliste - et en même temps - j’ai le sentiment que - revisiter - le difficile quotidien - vous êtes en train de me dire que - plutôt d’accord - ne bougez pas ! - ou pas - pianissimo - donner le la - chef d’orchestre - énorme - Le dernier des grands - reprendre la main - à la maison - rebondir - une jeune femme - incontournable - improbable - que du bonheur - j’hallucine - la grogne - du grand n’importe quoi - c’est dans son ADN - pleine de fraîcheur . - Faut-il avoir peur de - le fameux - dans l’entourage de - un coup de (chaud, …) - au chevet de - décalé - couac - revoir sa copie - comme vous le savez - c’est clair - monter au créneau
Insérez les dans un texte qui utilisera la structure ou des morceaux de phrases des textes littéraires suivant :
J’ai passé une excellente soirée mais ce n’était pas celle-ci. Et pour cause !
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Je vais vous dire : c’était que du bonheur ! C’était comme de gagner un match à la maison. En effet, parfois, à peine ma bougie éteinte, - merci infiniment, Mââm Bougie ! - mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de rebondir et de me dire : « On vient de l’apprendre, les paupières du petit Marcel étaient lourdes, j’ai le sentiment que ça vient de tomber et même que, trop fort, ne bougez pas, le voilà qui s’endort ! ».
Et, une demi-heure après, vraiment du grand n’importe quoi, la pensée improbable qu'il était temps de chercher le sommeil, ou pas, m'éveillait. Surréaliste de chez surréaliste.
Je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et j’étais plutôt d’accord pour souffler ma lumière. Voilà, quoi. Mais c’était énorme comme je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, trop de la balle, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier, tout à fait même. Enfin un vrai couac, le fameux truc décalé qui permet de revisiter grave le difficile quotidien, ou pas.
J’hallucinais. Il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : le très attendu jeune loup de la politique qui viendrait à bout du vieux lion, ou pas, l’église incontournable qui nécessitait l’arrêt sur la route des vacances car c’est dans l’ADN du photographe, c’est clair, de ne pas respecter la moyenne, le dernier des grands quatuors d’Arnold Schönberg, la rivalité au bras de fer de François Ier et de Charles-Quint. Fallait-il avoir peur de ce coup de calcaire ?
Cette croyance improbable survivait pendant quelques secondes à mon réveil. Elle était comme une jeune femme pleine de fraîcheur qui donnait le la aux musiciens et au chef d’orchestre du très attendu sommeil. Elle ne choquait pas ma raison, mais voilà, quoi : elle pesait comme des écailles sur mes yeux. C’était trop too much. Elle les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis dans l’entourage du metteur en scène de « Revoir sa copie » elle commençait à me devenir tout à fait inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure se posent là où j’ai mon doigt, ou pas.
Au chevet de Bouddha où une foule anonyme, on vient de l’apprendre, se pressait, le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non, ou pas. J’adorais ce côté décalé et en même temps je sentais monter la grogne au créneau. Aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi la fameuse obscurité qui reprenait la main, douce et reposante, c’est clair, pour mes yeux, mais voilà quoi, peut-être plus encore, j’ai envie de vous demander si vous vous en doutiez, pour mon esprit.
Faut-il avoir peur de l’écrire ? L’obscurité apparaissait pianissimo comme une chose sans cause, incompréhensible, surréaliste, du grand n’importe quoi, voilà, en effet, comme une chose vraiment obscure. Bref, un vrai no man’s land.
Je me demandais quelle heure il pouvait être, ou pas. J'entendais grave le sifflement des trains – Merci infiniment, le sifflement ! - qui, plus ou moins éloigné, - c’est dans son ADN, ne bougez pas ! - comme le chant d'un oiseau dans une forêt tout à fait revisitée à la maison, relevant les distances, me décrivait l'étendue incontournable de la campagne trop déserte de chez Yapersonne où le très attendu voyageur se hâte comme le dernier des grands explorateurs vers la station prochaine, pleine de fraîcheur et le petit chemin qu'il suit va être gravé grave dans son souvenir par l'excitation qu'il doit, comme vous le savez, à des lieux nouveaux – enfin un vrai endroit qui me botte depuis Sète !- , à des actes, voilà quoi, c’est clair, inaccoutumés, j’ai envie de dire aussi à la causerie récente et aux adieux trop glauques sous la fameuse lampe étrangère qui le suivent encore dans l’entourage de la lune et dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du très attendu retour qui, on vient de l’apprendre, est éternel, ou pas.
J'appuyais tendrement mes joues incontournables contre les belles joues improbables de l'oreiller qui, pleines et fraîches, que du bonheur, sont comme les joues de notre enfance, c’est énorme, à la maison. J’avais envie de demander l’heure, mais j’avais le sentiment que vous n’étiez pas là alors voilà quoi, je frottais une allumette pour reprendre la main et regarder ma montre.
Ne bougez-pas ! Trop nul ! Gravosse de chez gravosse ! J’hallucinais béton ! C’était bientôt juste minuit.
C'était l'instant où le dernier des grands malades, qui a été tout à fait obligé de partir en voyage sur un coup de tête et a dû coucher dans un hôtel inconnu de New-York, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. C’est trop de la balle ! Que du bonheur ! C'est déjà, merci infiniment, énorme, le matin !
Dans un moment les domestiques seront levés, c’est clair et il a le sentiment qu’il pourra sonner, et qu’une jeune femme noire viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé fait qu’il va reprendre la main, lui sauter dessus, ce sera du grand n’importe quoi mais c’est dans son ADN, un coup de sang incontournable.
Faut-il avoir peur de l’improbable ? Bien sûr que non sinon on reverrait tout le temps sa copie et on ne monterait jamais au créneau, c’est clair. Après que j’ai eu rêvé, ou pas, cela, les flics m’ont arrêté à l’aéroport. Trop énorme !
J’ai passé une excellente soirée mais ce n’était pas celle-ci. Là c’est trop un cauchemar sur toute la ligne, foi de Marcel Stroskane ! Proust alors !
On était au mois d'avril, c'était le début du printemps : un printemps un peu froid, où les cerisiers et les pruniers avaient fleuri malgré le gel.
Il y avait encore de la glace, le matin, dans le bassin du jardin, pourtant la source coulait toujours. Les carpes dorées restaient cachées au plus profond de l'eau.
Chaque matin, Yushi sortait sur la terrasse en bois, frottait soigneusement le plancher. Puis, elle s'arrêtait et attendait un moment, appuyée légèrement sur son balai. Elle observait son souffle devenir un léger brouillard dans l'air froid du matin. On n'entendait que la rivière, en bas de la colline, et parfois les craquements de la glace. Hormis le cri des corbeaux, il n'y avait pas encore de chants d'oiseaux.
Ce matin là, elle portait son kimono jaune. L'an dernier, à la même époque, elle portait un kimono bleu avec des papillons brodés, et l'année précédente, le kimono vert avec des fleurs de pivoine rouge.
Le voisin qui l'observait, aurait pu décrire chaque détail du kimono, et les petites perles de ses épingles à cheveux, la couleur de ses sabots en bois, et même les fils d'argent, qui, chaque année davantage, irisaient son chignon.
Il ne l'observait pas directement. Il avait mis au point un stratagème. Chaque matin, en se rasant devant son petit miroir, il observait sa joue couverte de mousse blanche, et, en même temps volait quelques reflets de la belle Yushi.
Ils ne se parlaient pas. Ils ne s'étaient jamais parlé. Lui ne connaissait pas le son de sa voix. Autrefois, quand il était venu habiter dans cette maison, loin de la ville, il avait entendu le rire de la petite Yushi, comme un grelot, il avait entendu les appels de sa mère, et le bégaiement d'une petite chèvre noire et blanche. La mère avait dû mourir, la petite chèvre s'était enfuie, ne restait plus que Yushi dans ses beaux kimonos. Yushi qui attendait.
Une nuit, il y eut de la tempête et du vent. La rivière charriait des glaçons qui s'entrechoquaient. Le voisin fit un rêve, il y avait un orchestre qui jouait, des flûtes et des tambours. Quelques crapauds sonneurs et même des grillons étaient de la partie. Lui-même avait rajeuni. Il dansait. Il n'était pas seul. Il y avait une femme près de lui.
Le lendemain matin, il alla dans sa réserve, une cabane en bois derrière les forsythias, et remplit un petit panier en osier. Puis, il traversa le jardin, et se présenta à la porte de la véranda de Yushi. D'où lui venait soudain cette nécessité de lui rendre visite ? Il n'en savait rien.
Elle ouvrit la porte et s'effaça pour le laissez entrer.
- Asseyez vous, dit-elle. Je vais faire du thé.
Elle disparut, dans le bruissement de son vêtement. Même, en rêve, il n'avait jamais entendu une telle voix : c'était le bruit de la cascade, le bruit du vent dans les branches de pin, le chant des alouettes et celui des grives tout à la fois. Elle revint bientôt, et s'assit en face de lui. Personne n'entendit ce qu'ils se sont dit. Mais il revint, le lendemain, le surlendemain et tous les jours suivants.
Quand on brise la glace à l’heure de l’apéro on entend CRAC on entend KLING et on entend TCHIN ! Mais on entend d’abord le PLOP du caoutchouc du réfrigérateur puis le CLAC de la porte du freezer et le VROM VROM du bac à glaçons qui traîne pour sortir, s’accrochant à la banquise ou s’accolant au sac plastique des petits pois ou au carton des petits-pois-sons panés.
S’il y a bien dans nos logis une image du luxe que nous envient les gens du Sud, bien souvent noirs, c’est celle de ce gros monstre blanc à l’extérieur comme à l’intérieur qui contient le produit de notre chasse, de notre pêche, l’huile de foie de morue ou la graisse de phoque dont notre corps a besoin pour dire « Fuck ! ». Le réfrigérateur ! Le Frigidaire ! Le congélateur !
Se peut-il aujourd’hui qu’on puisse aller chercher dans ses profonds tréfonds le vocable à dégeler et le mot qui, con, fond ? Pardon : le vocable à dégelées et le mot qui confond ? Ferons-nous le pari qu’en ses blanches entrailles on trouve de quoi alimenter notre pyromanie ? Prenons le risque ! Faisons appel à nos mémoires. Allons râcler dans le râblé, Rabelais ! Allez, Pantagruel à deux mains, mon cousin et creuse, cimente, maçonne !
Extrayons tout d’abord de l’océan de boustifaille la boîte de rillettes de thon. « On nous prend pour des quiches ! » s’exclament les lardons. « On nous prend pour des thons ! » s’exclament les routiers qui ont de la rillette sous les bras et un klaxon deux tons pour montrer que le transporteur de porcs tique au portique Ecotaxe.
Puis brandissons le surimi comme un étendard orange et blanc ! Celui-là vient du Japon pour dire sa colère contre Fukushima. Pour éviter la catastrophe il eût mieux valu certes que la citoyenneté surimisçât un peu plus dans l’impudence des technocrates et l’incurie Pierre et Marie des politiques.
Pour réchauffer l’ambiance, convoquons le chorizo. Dégelons ce vocable espagnol, pimentons la conversation qui ne manquait déjà pas de sel. Mais comme tout bâton merdeux celui-là est une arme à double tranchant et je le vois plutôt servir au pouvoir en place, aux technocrates du libre-échange, qu’ils aient ou non leur rond de serviette à l’Europe. Je les imagine très bien nous servant, les collets montés, les collets austères du « Il faut mettre un chorizoterme à la gabegie des déficits ! ». « Oxymore aux vaches ! » répondit l’Espagnol féru de corrida !
Qu’avons-nous encore qui nous revigore en venant du froid ? Dans sa petite boîte jaune, il y a bien Youri Margarine, l’homme idéal pour les révolutions. Dans le bac à légumes les betteraves sont rouges, les carottes promettent qu’elles ne seront pas cuites de sitôt et les poireaux gueulent à tue-tête qu’ils n’attendront pas bien longtemps avant de crier Poireau sur le baudet ! D’ailleurs, ils appuient déjà sur les champignons.
Il y a aussi suffisamment, à droite, de moutarde pour qu’elle vous monte au nez, de mayonnaise pour que tous les problèmes y montent et de vinaigrette pour que la moindre situation y tourne. Mais le bocal de cornichons sème le doute. Ne nous prévient-il pas contre le Panurgisme ? Serrés en rangs d’oignons dans la manif comme eux dans le bocal, on fait masse mais on fait masse ! L’individu marche mais le courant ne passe plus, tout est confus, on a du mal à s’en sortir et on se doute bien qu’on ne fait qu’accompagner le plat de résistance, la viande du despote au feu, le roi de l’entrefilet mignon, le lièvre qui court deux pogroms à la fois, le manipulateur boosté caché, le stratège qui va nous rôtiboiser.
Alors on touche le fond, on voit bien qu’on nous embobine, qu’on nous promène, qu’on nous embouteille. Dans « jus d’orange » il y a « Dors, ange ». Dans le vin blanc il y a plus de « vain d’espérer » que de « vindicatif ». Le dégel de la situation de crise est bien le muscadet de leurs soucis. Nous voici bel et bien muselés ô Muse-lait dont le sein doux est interdit pour cause de cholestérol et de mises en garde contre les graisses animales.
Je ne sais pas, au bout du compte, s’il est sérieux d’espérer, comme dans le « Quart livre » de François Rabelais, que les mots se dégèleront un jour. Une seule chose est sûre c’est qu’à tenir si longtemps, même en pensée, la porte du frigo ouverte, quelqu’un dira bientôt, sur un ton acerbe ou pas, que l’on chauffe les mouettes. Mais c’est ça aussi, le luxe.
Pourtant, nous-mêmes, ayant trouvé ou pas, nous sortirons le visage du freezer avec, en son milieu, - l’eusses-tu cru, bonne pâte de Panurge ? – non pas un bonnet rouge mais… un beau nez rouge !
« Ils ont des chapeaux ronds
Vive la Bretagne
Ils ont des bonnets rouges
Vive le monde qui bouge ! »
Allez, tant qu’à faire de trinquer, levons nos verres ! Tchin quand même !
C'est l'histoire d'un type, un malfrat, qui tuait le temps tout seul dans une grande prison. Tout seul, non ! Il était gardé par l'unique gardien de cette grande prison. Peu à peu, tous les prisonniers avaient été libérés ou transférés, les gardiens mutés, mais, eux deux, avaient été oubliés.
Le malfrat regardait le bout de ciel au sommet de sa cellule. Le maton regardait le prisonnier par le trou de la serrure.( L'oeilleton peu à peu avait rouillé, s'était enrayé, et l'on n'avait pas trouvé de pièces pour le remplacer.)
Le truand aurait bien aimé travailler. Mais, il n'y avait rien à faire dans cette prison. Le travail du maton, c'était de mater le malfrat : à travers le trou de la serrure, il n'en voyait que de petites parcelles : la tête, les yeux, les mains, les fesses, les mollets. Parfois, il voyait même sa langue quand il léchait la marmelade des tartines du petit-déjeuner. A travers le trou de la serrure, tout paraissait en ordre. Chaque soir, le gardien faisait tranquillement un rapport.
Le truand s'ennuyait fort dans sa petite cellule. Pour résister à la misère de l'enfermement, de la solitude, pour résister à ce néant qui venait, il se racontait des histoires, il réinventait son passé. Non, il n'avait pas volé de perruque au coiffeur, non, le cadavre, il n'y était pour rien, c'est le marin qui avait tout fait. C'était la faute au chat noir, si on l'avait pris ! Un jour, il décida d'imaginer l'avenir. Soyons positif, soyons dans le futur, se dit-il. Le futur, ce serait une femme, forte en tête et forte en lutte qui surgirait sur une moto, énorme comme un mammouth, lui ouvrirait les portes, les grilles, les barrières. Avec des explosifs ! Une meuf, qui attacherait le maton avec une queue de marsupilami. Pas de macchabées, cette fois-ci ! Du travail bien propre !
Une femme qui l'emmènerait dans un pays de rêves avec mimosas et hammam ! Une mousmé sans marmaille, une môme que pour lui. Une meuf qui ne ferait pas le service minimum, capable de réciter Mallarmé, et de chanter la Thérèse, dans les Mamelles de Tirésias, avec une belle voix de soprano, une femme qui le réveillerait, le malmènerait un peu, pour qu'il cesse de moisir, qu'il mûrisse un peu, qu'il sorte du vertige du rien et de l'abandon.
Le malfrat rêvait, il en avait les larmes aux yeux. Le maton, qui surveillait le truand qui pleurait, en avait le regard humide. Lui, pensait à sa femme qu'il ne voyait plus, depuis qu'il était devenu l'unique gardien chef, de l'unique prison de cette île déserte. Il pensait à sa marmaille, à ses mômes qu'il ne voyait plus grandir.
Les années passaient. Le malfrat blanchissait dans sa cellule. Le maton blanchissait derrière la porte de la cellule. Ils étaient devenus proches, très proches, comme deux jumeaux. Chacun savait, à la minute même, ce que pensait l'autre. D'ailleurs, ils pensaient la même chose au même moment. Le maton n'avait plus besoin de regarder par le trou de la serrure, il imaginait le malfrat, il l'entendait respirer, il le sentait. Le 31 décembre, il décida de réveillonner avec lui. La clef de la cellule, qui n'avait pas servi depuis si longtemps, tourna dans la serrure, comme dans du beurre. Derrière la porte, il trouva un mot : « Excusez-moi, j'étais pressé, je n'ai pas pu vous dire au-revoir. »
Dès ma naissance je ne supportais pas l’incertitude du lendemain. C’est pourquoi je suis née un vendredi, une fin de semaine, pour mes parents, c’était plus confortable. Pas besoin de trouver une garde pour mon frère d’un an mon aîné : papa ne travaillant pas, il pourrait le garder. Et puis Maman était censée avoir fini toutes les tâches de la semaine : lessive et repassage, le WE on se repose. Pour une fois elle serait dispensée de la messe du dimanche. Papa ira accompagné de mon frère. Ce sera aussi l’occasion d’annoncer ma naissance au plus grand nombre, point besoin de faire part. Si ce n’est pas de l’organisation … !
Ensuite j’ai rencontré un vilain microbe qui m’a empêché de courir et grimper aux arbres comme mes copains et copines, qu’à cela ne tienne, j’ai inventé des jeux plus calmes où sur la place du village on retraçait à la craie des plans de maisons, on sortait nos poupées de chiffons, on les faisait dormir dans des chambres fictives, on jouait à la marchande, j’étais bien souvent le « metteur en scène », on reconnaissait mon sens de l’organisation et chacun se laissait guider.
Plus tard, je suis devenue secrétaire, la principale qualité d’une secrétaire n’est-ce pas l’organisation ? : d’un bureau, d’un classeur, d’un agenda de chirurgien et que sais-je ?
Puis je me suis mariée, c’était dans l’ordre des choses, nous avions organisé l’avenir : une maison, des enfants ; chacun aurait sa chambre, son lit, son bureau son armoire pour ranger ses affaires. J’aimais leur répéter : chaque chose à sa place et vous aurez l’esprit plus libre.
L’esprit libre, je ne l’avais guère, il fallait tout gérer, tout organiser, tout penser, les autres trouvaient ça bien confortable : « Dis Maman t’as pas vu mon cahier de texte, dis chérie t’as pas trouvé mes clés, où sont mes lunettes » ? C’était fatigant à la longue, je n’avais plus beaucoup de temps pour organiser Ma vie, je passais mon temps à planifier les activités de tous.
Et puis un jour je me suis dit que tout cela ne pouvait pas continuer : j’ai voulu balayer ce passé, oublier, je me foutais du passé. Avec mes souvenirs j’ai allumé le feu, mes chagrins, mes plaisirs je n’avais plus besoin d’eux.
Un matin je me suis donc réveillée, sans réveil, sans programme pour la journée, un instant j’ai cru que le cafard allait m’envahir, mais non :
J’ai pris le temps d’un petit déjeuner en terrasse, d’une douche en musique, d’une balade à vélo, d’une halte dans une salle obscure.
La journée s’est écoulée au rythme de mes envies, j’étais devenue complètement inorganisée et heureuse de l’être.
Non je ne regrettais rien, rien de rien.
Ni le mal qu’on m’avait fait, ni le bien, ni mes plaisirs, ni mes chagrins. Tout cela m’était bien égal. Du passé je venais de faire table rase et je repartais à zéro…
Et malgré ma désorganisation, je me sentais libre à présent.
Observé peut-être par un vieillard impotent à sa fenêtre en haut de l’hôtel de la Noue, je me bats pour ouvrir le sachet de plastique dans lequel je mettrai quatre poires. Sous la halle Martenot j’ai acheté un filet mignon à Max qui ne quitte pas son bonnet rouge ni son air d’homme sage, débonnaire et bavard.
Je photographie les araignées du poissonnier, j’achète une livre d’épinards et de la salade de mâche en bas de la place. Parfois, s’il n’y a pas trop de monde et si ma balance ne joue pas les accusatrices, j’achète des pâtisseries orientales à la dame du Maghreb qui a un beau chapeau et un bagou terrible.
Depuis quinze ans que je viens ici, je n’y ai jamais mangé une galette-saucisse. Ca ne m’empêche pas pour autant de penser que le samedi matin, à Rennes… Ah ! Quel (marché des) Lices !