Grimper aux rideaux / Dominique H.
Depuis peu je fréquente un cours de permaculture. J'ai sur le compostage un point de vue presque philosophique : ne pas gaspiller, transformer ou, comme dirait Ernest, un des élèves du cours, « manger en hachis les restes du gigot ».
Ernest est très sympathique mais encore plus atypique et pas du tout conforme. Son physique déjà est pour le moins singulier avec sa bouille assez ravagée, mi-Gainsbourg mi-Pierre Perret et surtout ses tatouages à faire cascader la vertu . Et que dire de son langage fleuri ! Il prend un malin plaisir à effaroucher Isabelle et Bénédicte, deux bobos-écolos b.c.b.g. La permaculture est très tendance...
Dans l'appentis de jardin où nous déposons notre tenue de ville pour revêtir nos fripes de travail, il s'amuse à provoquer, à les provoquer :
- Ah Isabelle, ce n'est pas encore aujourd'hui que tu verras mon scoubidou de sous-officier de réserve !
La semaine dernière c'était Bénédicte qui était sur le grill :
- Si tu veux , ma belle, en rentrant par le petit chemin, je pourrai te faire résonner ma petite guitare cachée !
Entre ces trois-là c'est vraiment un choc permanent de culture ! Elles essaient de ne pas perdre contenance, parfois de faire leurs yeux de carpes pâmées ou, le plus souvent, de jouer les indifférentes. Mais je les soupçonne de n'en perdre aucune miette et d'aller consulter le dictionnaire en rentrant pour découvrir le sens caché de certains mots.
Quand il s'est présenté au premier cours, Ernest nous a mis d'emblée au parfum. Pour expliquer son attrait pour la permaculture, il nous a dit que sa vraie motivation était d'améliorer sa santé. Il prenait de l'âge et avait décidé de se ressaisir et de mener désormais une vie saine. Il était inquiet pour sa santé :
- Dimanche dernier, comme d'habitude, avec Lulu, ma régulière, nous avons pris le café du pauvre et je me suis endormi sur le rôti. Un vrai choc au réveil, c'était la première fois que je passais du B dur au bémol avec Lulu, la honte ! Alors j'ai décidé de passer du sport en chambre au vélo et au jardinage pour faire de nouveau voler mon dragon.
Nous sommes six au cours de permaculture et Ernest nous fait bien rigoler, mes deux copines et moi. Mais certains jours c'est un peu trop, il faudrait l'arrêter, et puis on est là pour jardiner.
Aujourd'hui c'est décidé nous allons le couper, je veux dire l'interrompre, pour prendre nous aussi la main ! Il commence son numéro comme de coutume :
- Je n'ai pas dormi de la nuit ! Hier soir Lulu avait un frelon dans le module je ne vous dis pas ! Et...
- Pause, Ernest ! Ca suffit tes expressions à la mords-moi le nœud ! Tu vas nous faire une explication de texte, s'il te plaît !
- OK, alors, autrement dit, comme Lulu avait le feu aux fesses, je lui ai déballé le Mon chéri, puis elle a commencé à chanter Ramona pour finir en criant "Maman !". Voilà, c'est plus clair ?
Incorrigible Ernest ! Nous en avons eu pour notre argent. Pendant ce temps Bénédicte et Isabelle désherbaient frénétiquement sans oser lever les yeux.
