La Belle Angèle / Marie-France
Le petit Paul, enfant craintif et rêveur, venait d'embarquer pour le Pérou. Sur le pont du bateau il regardait s'éloigner le bleu de l'océan avec nostalgie et appréhendait le climat de ce nouveau pays où il allait vivre désormais près d'une famille qu'il ne connaissait guère. Ce n'est pas la photo de sa grand-mère maternelle « La Belle Angèle » qui pouvait le rassurer. Elle ressemblait étrangement à ces bretonnes portant une coiffe mais son visage lui paraissait bien hostile.
Depuis 8 ans déjà il vivait au gré des vents sur le bord de l'océan entre la pointe du Chay et la pointe des Minimes, près de La Rochelle. Ce long voyage en bateau l'ennuyait au plus haut point : plus de balades pieds nus sur le sable à la recherche de quelques crustacés ni de déjeuners sur la plage près des parcs à huîtres. Il devait se tenir en petit gentleman parmi les gens de la «haute»
Alors pour passer le temps il se plaisait à courir d'un pont à l'autre et à jouer les apprentis corsaires ; il s'imaginait grimper en haut du mat à l'attaque d'un bateau de croisière venu occuper son coin de l'océan.
Les journées passaient lentement entre les jeux imaginaires et l’ennui le plus total. Jusqu'à ce jour de grande tempête où l'animation sur le bateau prit une autre tournure. Cette nuit-là son père fut pris de malaises que l'on attribua au mal de mer. Le médecin du bord lui prodigua tous les soins nécessaires mais au petit matin le petit Paul se retrouva orphelin : son papa venait de mourir.
Le voyage touchait à sa fin et très vite il débarqua à Lima où l'attendait la famille de sa mère. Tout de suite il reconnut la «Belle Angèle». Comme sur la photo elle n'était pas très belle à ses yeux et ressemblait davantage à une jeune vache plutôt qu'à la plus belle femme de Lima. La politesse fit qu'il accepta ses bras chaleureux.
De ce jour, il ne quitta plus sa grand-mère. Son air sévère et triste cachait une femme douce, attentive et très aimante vis-à-vis du petit Paul. Avec elle il parcourait les rues de la ville en tongs et en short comme sur le port de La Rochelle. Mais le climat océanique lui manquait beaucoup, un petit coup de vent lui aurait permis de mieux respirer, il ne rêvait que de reprendre le bateau pour retrouver «sa France».
C'est ainsi qu'à la fin de sa scolarité il s'embarqua sur un cargo et s’engagea dans la marine.
Tout cela pour oublier très vite son «pied marin» et revenir sur la terre ferme. Là il se mit à peindre. Il n'avait de cesse de se retrouver son petit atelier du bord de mer où il pouvait admirer les plus beaux payasages et les coucher sur la toile.
Il envoyait ses esquisses à la Belle Angèle qui elle se languissait de son absence.
Cet hiver là aucune couleur ne troublait le gris du ciel. Paul se plongea dans ses souvenirs et retraça les traits de cette grand-mère tant aimée : son visage était tout illuminé d'un large sourire et le rose de ses joues contrastait avec le bleu du ciel, c'était le souvenir qu'il en gardait.
