16 novembre 2021

Consigne d'écriture 2122-09 du 16 novembre 2021 : Récit modianesque

Récit modianesque

 

 

Servez-vous des éléments ci-dessous, extraits du dernier roman de Patrick Modiano, "Chevreuse", pour écrire une nouvelle qui parle d’une période révolue ; vous pouvez aussi utiliser une ou plusieurs des images publiées sous ces éléments.

Incipit du roman :

Bosmans s’était souvenu qu’un mot, X, revenait dans la conversation. [X est le nom d'un lieu de votre choix]

Incipit des chapitres :

X. Ce nom attirerait peut-être à lui d’autres noms, comme un aimant.

À la sortie de X., un tournant, puis une route étroite, bordée d’arbres.

Un début d’après-midi, Bosmans décida de sonner à la porte de l’appartement.

Dans la rue, il déplia le papier qu’elle lui avait tendu. Il y était écrit : Kim 288.15.28.

Il accompagna encore deux ou trois fois Camille à ses rendez-vous de Saint-Lazare avec Michel de Gama.

Il était impossible à Bosmans, après plus de cinquante ans, d’établir la chronologie précise de ces deux événements du passé :

Camille Lucas dite « Tête de mort »
Michel de Gama – Guy Vincent – hôtel Chatham
Martine Hayward Auberge du Moulin-de-Vert-Cœur
(près de Chevreuse)
Maison de la rue du Docteur-Kurzenne
René-Marco Heriford (Appartement d’Auteuil)
AUTEUIL 15.28 (« le réseau »)
Rose-Marie Krawell

À certains moments de la journée, il en riait lui-même et dressait une liste de titres de romans qui traduisaient son état d’esprit :
 – Le Retour des fantômes
– Les Mystères de l’hôtel Chatham
– La Maison hantée de la rue du Docteur-Kurzenne
– Auteuil 15.28
– Les Rendez-vous de Saint-Lazare
– Le Bureau de Guy Vincent
– La Vie secrète de René-Marco Heriford

Dans l’agenda à la couverture de cuir vert, cet agenda dont on ne pouvait pas savoir l’année, la plupart des pages étaient blanches.

Dernière phrase :
Un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche, mais on ne savait pas s’il s’était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait.

Vous pouvez cliquer sur les images pour les agrandir

Agnès de Clairville - La Gacilly 2000-07-14 01

Agnès de Clairville - La Gacilly 2000-07-14 02 morriganes

Bernard Bouin

 Agnès de Clairville - Morriganes 1

 Agnès de Clairville - Morriganes 2

 Bernard Bouin - Sans titre

Berthe Morisot - Intérieur à l'île de Wight

Mathurin Méheut - A l'ombre des platanes

Sylvain Buffile - Galerie Visconti 1989-06-03

 Berthe Moriset - Intérieur à l'île de Wight

 Mathurin Méheut - A l'ombre des platanes

 Sylvain Buffile - Sans titre

Sylvain Buffile - Galerie Visconti 1994-06-03

X - la Dame aux hortensias - Rêverie

Yvon Labarre - Cérémone du souvenir 1986

 Sylvain Buffile - Sans titre

 X - La Dame aux hortensias

 Yvon Labarre - Cérémonie du souvenir

Xavier de Langlais

Christian Lebon - L'Irlande ou Les Musiques de l'âme (livre de Pierre Joanon)

Clairin - Pensées secrètes

 Xavier de Langlais - Visage pensif

 Christian Lebon - L'Irlande  ou les Musiques de l'âme (livre de Pierre Joanon)

 Clairin - pensées secrètes

Clergé - Le Clown (1991)

Renoir - Le Moulin de la galette (détail) 

Elise Rebiffé - La Gacilly 2000-07-14 01

 Clergé - Le Clown

 Renoir - Le Moulin de la Galette (détail)

 Elise Rebiffé - Les fées m'ont dit 1

Elise Rebiffé - La Gacilly 2000-07-14 03

Henri Matisse - Le Goûter (golfe de St-Tropez

Kretz - Autoportrait (1979)

 Elise Rebiffé - Les fées m'ont dit 2

 Henri Matisse - Le Goûter (Golfe de St-Tropez)

 Kretz - Autoportrait (1979)

Jean-Louis Guitard - Arbres (Galerie Visconti 1994 11 30)

Jean-Louis Guitard - Noir et blanc (Galerie Vekava 2000 04 20)

Jean-Louis Guitard - Oeuvres récentes (Galerie Visconti 1998 10 10)

 Jean-Louis Guitard - Arbres

Jean-Louis Guitard - Noir et blanc 

Jean-Louis Guitard - Sans titre 

 

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Regrets / Anne J.

2122-09 Anne J

J'aimerais encore
me réveiller après une longue nuit dans un chalet isolé
écouter de mon lit la neige qui fond du toit et s'égoutte
me lever en frissonnant dans la maison silencieuse
pour allumer le poêle à bois déjà froid
et me recoucher en attendant le soleil

plonger des grandes tartines de pain au miel dans un thé brûlant
avant de sprinter vers la douche dans le couloir gelé
enfiler collant, vieux jogging et pantalon de K-Way
et ouvrir la porte sur un champ de neige immaculée

chausser mes skis de fond avec des amis
pester contre les paquets de neige collante qui s'entassent dessous
glisser laborieusement jusqu'aux traces de la veille
et tituber sur la piste en évitant les bosses
essayer le pas de patineur
et m'éparpiller dans la neige, skis emmêles, sans craindre la fracture

2122-09 Anne J

admirer la neige sur les sapins
m’émerveiller des rayons de soleil
secouer les moufles pleines de neige
pour faire une photo avec un vrai appareil photo
mordre dans un sandwich au saucisson et un morceau de pain d'épices
sans déchausser les skis

rentrer éreintée les joues brûlantes et les fesses trempées
pour boire une Ricoré au lait avec des morceaux de brioche
dormir avant le repas du soir
et la partie de tarot
et m'endormir sur « Libé » ou « le Canard » de mercredi dernier
lire jusqu'au milieu de la nuit un roman policier
et attendre la semaine prochaine pour retourner dans le monde
rien n'est urgent, tout est parenthèse

C'était au siècle dernier
nous mangions du saucisson
nous n'avions pas peur de tomber
d'avoir froid et de nous perdre
de nous lever pleins de courbatures
c'était avant le portable et l’Internet
au temps des dinosaures
quand nous étions jeunes encore...

2122-09 Anne J

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Tiens, voilà du Bosmans ! / Jean-Paul

Bosmans s’était souvenu qu’un mot, «La Madeleine», revenait dans la conversation. Au début il avait cru qu’il s’agissait d’une personne. Il avait pensé à une paysanne parce que cet article défini devant un prénom, ça faisait très campagnard. Une chanson du groupe Les Charlots en témoignait : «Quand La Marie est jalouse, je chante le blues» ainsi que d’autres, pas plus finaudes, de Ricet Barrier.

Mathurin Méheut - A l'ombre des platanes

Ce pouvait être aussi une fille de mauvaise vie, une tapineuse ou une perle de boxon qui aurait rendu fou d’amour et de désir plus d’un des militaires ou marins en rade de sexe à Toulon, comme ceux, par exemple, qu’il voyait attablés en terrasse, la clope au bec, l’ennui porté en bandoulière, les képis étalés sur les tables voisines de la leur. Ou alors une fille au caractère tranché, une maîtresse-femme, une pouliche indomptable. Une féministe avant l'heure, tout droit sortie d’une chanson de Jacques Brel. «La Mathilde est revenue !». Mais «Maudite Madeleine» ça ne le faisait pas du tout.

Aussi quand il avait osé demander à Martine Hayward qui était cette Madeleine dont on parlait tant, celle-ci avait éclaté de rire.

- La Madeleine, c’est une ville du Nord. Explique-lui, Guy !

Ils étaient quatre dans ce café à profiter du beau soleil et de l’ambiance méridionale, à lézarder derrière la balustrade verte. Guy Vincent sirotait un Campari, Martine Hayward un Martini, Michel de Gama une bière et lui un Perrier rondelle.

- Je suis de là-haut, dit Guy. Ma famille résidait près de Lille et mon meilleur ami de l’époque où j’étais étudiant habitait La Madeleine. C’est un peu la banlieue chic. Il s’appelait Réné-Marco Heriford et on écoutait plein de musique chez lui. Un bel appartement bourgeois, au rez-de-chaussée. Pour y aller il suffisait de longer la voie du tramway et on arrivait, en haut de la pente, au carrefour de l’avenue de la République avec la rue du Docteur Kurzenne. Mais je n’ai pas grand-chose à dire sur ces années-là, sinon qu’elles sont loin et que je n’ai pas envie d’y retourner.

- C’est vrai, commenta Michel de Gama, qu’après mai 68, il y a eu juin 69 !

- Ce qui veut dire ? interrogea Martine, s’attendant à voir sortir une allusion à l’année érotique de Serge Gainsbourg, mais cela ne se produisit pas.

- Ça veut dire que la tension est retombée, que tout est rentré plus ou moins dans l’ordre. Un autre ordre.

- Il en faut un minimum, non ? demanda Martine.

- C’est vrai, admit Guy. Et vous, vous faites quoi dans la vie, Monsieur Bosmans ?

- Je vends des lettres.

- Des lettres d’écrivains ? D’hommes politiques ?

- Non, des lettres décoratives. De l’immense et de l’inattendu. Je suis architecte-décoratrice… pardon, architexte-décorateur d’extérieur. Depuis que j’ai décoré le Ciné-Manivel à Redon, ma carrière a décollé. Je pose des enseignes surréalistes partout où on me le demande.

- Intéressant, conclurent les deux compagnons de Martine en retrempant les lèvres dans leur apéritif.

Tout cela n’était que pieux mensonges. Bosmans, quand il les aurait quittés, irait replonger le nez dans son ordinateur à la recherche d’inspiration. Il interrogerait Pagesblanches.fr pour savoir s'il existait des gens nommés Proust à La Madeleine (Nord). S’il y en avait, et même s’il n’y en avait pas, il leur inventerait alors, pour son journal, le Défi du samedi, une existence exceptionnellement drôle.

Tout cela n’était que mascarade. D’ailleurs Bosmans ne s’appelait pas Bosmans et n’était même pas de sexe masculin. Elle s’appelait Isaure Chassériau et n’aimait rien tant que voler des confidences aux gens et leur képi blanc aux militaires flapis des terrasses de Toulon.

2021 11 21 Isaure légionnaire

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Venue d’ailleurs / Josiane

A la sortie de Sainte-Anne, un tournant, puis une route étroite bordée d’arbres. Chaque matin Morisot l’empruntait pour une promenade de santé, accompagné de son fidèle compagnon, un boxer nonchalant qui n’aurait pas fait de mal à une mouche.

Morisot ne sortait qu’en costume, un canotier vissé sur la tête, sa barbe rousse bien taillée et le pli du pantalon soigneusement marqué comme pour se rendre à une cérémonie.

Après sa promenade il s’installait à la terrasse du Vert-Coeur d’où il regardait la mer toujours changeante en sirotant à la paille un sirop d’orgeat bien frais. De là, il regardait passer les chalands qui rentraient du marché chargés de lourds paniers dans lesquels se mêlaient aux fruits et légumes de saison les poissons brillants pêchés la nuit même.

Il aimait cette heure du jour où il apprivoisait sa solitude en rêvant d’une hypothétique rencontre. A quarante ans passés il était toujours célibataire, ce qui ne manquait guère d’alimenter les conversations dans cette bourgade bien pensante.

Ce jour-là Morisot s’installa comme à l’accoutumée devant son sirop d’orgeat, humant l’air iodé venu de la mer. Il sortit de sa poche un petit carnet noir qui ne le quittait jamais et dans lequel il griffonnait les notes qui lui serviraient à construire le roman auquel il travaillait.

Dans ce carnet il lui arrivait aussi parfois d’esquisser des croquis révélant ainsi une autre facette de son talent. Ce petit carnet était une pépite car Morisot savait manier les mots comme personne. Des phrases courtes, incisives, un beau travail d’orfèvre de la littérature.

Ce jour là, donc, avait commencé comme tant d’autres et Morisot croquait l’immense étendue vert émeraude qui s’offrait à ses yeux, n’oubliant aucun détail : bateaux, pêcheurs, passants, quand il resta interloqué.

Il la vit arriver près de la jetée, tenant par la main une fillette aux cheveux roux, belle comme une journée d’automne sous les assauts du soleil. Elle que l’on disait morte et qui déambulait de cette démarche fière qui l’avait toujours bouleversé. Dix ans déjà que son aimée avait disparu, emportant avec elle tous ses espoirs de jeune homme amoureux. Et voila qu’elle réapparaissait et que son coeur se remettait à vibrer.

Berthe Morisot - Intérieur à l'île de Wight

Il restait là, tétanisé, la main suspendue au dessus du carnet noir. Elle passa devant lui, il en eut le souffle coupé, n’osa aucun geste, il était comme pétrifié. Quelques secondes d’un bonheur infini, d’un espoir fou et déjà elle s’éloignait, la fillette trottinant à ses côtés.

A cet instant il leva les yeux, un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche, mais on ne savait pas s’il était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait.

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Récit à la manière de Modiano d'une période révolue : 1967 / Dominique H.

(Ce texte fait suite à "Cinéma étudiant")

FX s'était souvenu que le mot « boudoir » revenait souvent dans la conversation.

Voilà trois mois qu'il était à Rennes, jeune étudiant en médecine. Il avait bien sûr pris quelques repères et pensait même être admis dans quelques cercles. Ceux qui l'avaient accueilli en premier étaient «  les carrés » c'est à dire les redoublants de la paroisse étudiante de la rue Martenot. Leur assurance lui en imposait et le rassurait. De leur côté, la fraîcheur campagnarde de FX pouvait leur être utile. Etant redoublants, il leur fallait transformer l'échec en victoire. Leur stratégie, était toute trouvée, ils devaient être élus au bureau d'amphi, et ce d'autant plus que, en bons catholiques, ils se sentaient investis de la mission de faire barrage aux rares marxistes égarés en faculté de médecine. Pour gagner les élections de bureau, il leur fallait une liste équilibrée : deux ou trois redoublants pour rassurer, deux ou trois bizuths pour la démocratie plus bien sûr une fille, parce que ça peut servir.

2122-09 Dominique - Village d'Astérix_

FX n'avait pas saisi, dans sa candeur rustique, quelles ambitions se cachaient derrière l'apparente chaleur accueillante des carrés. Il s'était senti admis dans leur cercle depuis que l'un d'eux, fan d’Uderzo et Goscinny, l'avait baptisé Effix, pour remplacer François Xavier, trop long et trop connoté catho vieille France. Ce nouveau nom de baptême lui avait plu, il lui rappelait son village gaulois d'origine en Centre Bretagne. Cependant, quoique maintenant des leurs, il ne comprenait pas tout, le sens de certaines allusions lui échappait et il se sentait encore exclu de bien des connivences.

Ainsi, le mot «Boudoir» revenait fréquemment dans les conversations et déclenchait chez tous une ébauche de sourire entendu. Quand Effix rejoignait sa bande au « Puits de Vincennes », leur base, les salutations de bienvenue exprimaient un intérêt réel pour le nouveau membre associé à une interrogation ambiguë. Dans ce groupe, Effix se sentait plus proche de Pol, du moins, il le percevait capable de bienveillance au-delà de l'humour carabin habituel et convenu.

Un soir, Effix traîna pour sortir du bistrot, attendant de trouver un moment d'intimité avec Pol. Il lui fallait s'alléger du malaise qu'il continuait à ressentir.

- Dis-moi, Pol, pourquoi ces ébauches de sourires entendus chaque fois que j'entre au Puits ?

Pol tenta d'esquiver la réponse, mais il aimait bien Effix et lui répondit :

- Ne te fais pas de souci, bientôt tu le sauras.».

- Mais encore ? » insista Effix.

- Bon, puisque tu es pressé de comprendre, je te le dis : tu as encore une sorte de bizutage à passer, le bizutage des «élus». Mais je te rassure, ce rite de passage ne te fera pas souffrir, bien au contraire.

- Ça ne m'éclaire pas beaucoup, tu dois m'en dire plus, Pol ! 

- Ce soir je te dirai seulement que le lieu de cette initiation est « le Boudoir », ce mot que tu nous entends prononcer régulièrement. Bonne nuit Effix !

Le lendemain soir, après les salutations habituelles, Pol glissa discrètement sous la table un papier plié à Effix. Pressé de le lire, il prétexta une surcharge de travail et quitta rapidement le bistrot. Dès qu'il fut sur le trottoir, à la lueur d'un lampadaire, il détailla le papier. C'était un bristol mauve plié en deux. Il le déplia et découvrit, sous une élégante calligraphie, un message bref : «  Vendredi soir à vingt trois heures, je vous recevrai au « Boudoir », au troisième étage du dix rue de la Palestine. Soyez sans crainte.  Dora.»

Nous étions jeudi. La journée du lendemain lui parut interminable bien qu'il fût occupé à se préparer soigneusement. Il lui fallait être à la hauteur… la hauteur de qui ? de quoi ? Il essaya de ne rien oublier, se rasa de près, se cura les ongles et autres recoins, veilla à la fraîcheur de son haleine, cira ses chaussures, se vêtit avec soin. Il monta les trois étages, mentalement déterminé mais physiquement chancelant. Il pressentait qu'il ne sortirait pas de ce Boudoir dans le même état que celui dans lequel il montait les escaliers.

Xavier de Langlais 2

Pas de sonnette . Il frappa trois coups nets. La porte s'ouvrit, des effluves d'encens s'échappèrent, un bain de lumière douce, des pieds nus, une demi-seconde de vertige. Il rouvrit les yeux, les remonta le long d'un élégant sari turquoise et découvrit une femme au sourire tranquille, accueillant, trente, trente-cinq ans, belle, très belle, Dora. Sur sa chevelure brune soyeuse et ondulée était posée une couronne de fleurs. Elle referma doucement la porte.

Il ne racontera pas ce qui se passa dans le Boudoir jusqu'au dimanche midi. Nul ne sut rien de ces trente six heures de délices et divers raffinement à la manière du panneau de gauche du triptyque du Paradis de Jérôme Bosch. Il se retrouva heureux mais étourdi sur le trottoir de la rue de la Palestine, le dimanche midi. Il marcha jusqu'au Thabor, un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche... mais on ne savait pas s'il s'était perdu, s'il venait du passé ou bien s'il y retournait.

Le dimanche soir, ils l'attendaient tous au Puits et c'est un silence quasi religieux qui l'accueillit . Il resta debout, comme sidéré, et tour à tour ils vinrent lui donner l'accolade.

- Allez, Effix, ce soir c'est ta tournée ! » dit Pol.

Il était enfin intronisé. Ils eurent la délicatesse de ne pas le questionner. Cette règle implicite faisait partie du rituel et ils étaient tous déjà passés au Boudoir. Dora les avait tous marqués. Cette figure féministe, avant Mai 68 et le MLF, oeuvrait pour l'humanité dans le secret de son Boudoir. Elle initiait les jeunes hommes aux mystères des extases féminines, les éduquait aux préliminaires durables et raffinés, leur apprenait à réfréner leurs ardeurs pour faire durer un plaisir partagé et, plus prosaïquement, les entraînait à banaliser l'usage du préservatif. Une fortune personnelle lui permettait de répandre avec générosité sa philosophie humaniste et aussi de garder son indépendance et son mystère.

Après Mai 68, elle quitta sans préavis son Boudoir. Certains ont pensé qu'elle poursuivait sous d'autres cieux la mission qu'elle s'était donnée. Peut-être jouissait-elle d'un repos bien mérité, son œuvre se perpétuant d'elle-même, la génération qu'elle avait éduquée, reconnaissante, ayant pris le relais. Effix n'oublia jamais Dora, et maintenant encore le passé le surprend quand la traînée blanche d'un avion dans un ciel bleu le met en érection. 

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Récit modianesque / Adrienne

AEV 2122-09 Adrienne - bruges-damme-canal

canal Bruges-Damme – source ici

Bosmans s’était souvenu qu’un mot, Rodenbach, revenait dans la conversation.

Rodenbach. Ce nom attirerait peut-être à lui d’autres noms, comme un aimant. Des images, aussi. Même s’il n’avait qu’une seule photo de cette époque, un cliché fort abîmé, en noir et blanc, aux bords dentelés. Il datait de juste après la guerre, au dos quelqu’un avait inscrit au crayon : "1947".

À la sortie de Rodenbach, un tournant, puis une route étroite, bordée d’arbres. Ils devaient avoir bien grandi, depuis tout ce temps. Ou peut-être avaient-ils été abattus. Pour élargir la route. C’était probable.

Un début d’après-midi, Bosmans décida de sonner à la porte de l’appartement de Camille. Il voulait lui demander si elle avait gardé quelque chose de cette époque. Un quelconque document, qui lui permettrait d’avancer dans ses recherches.

Dans la rue, il déplia le papier qu’elle lui avait tendu. Il y était écrit : Kim 288.15.28. Qu’est-ce qui lui avait pris de téléphoner à cette gamine qui n’avait jamais entendu parler de lui !

Il accompagna encore deux ou trois fois Camille à ses rendez-vous de Saint-Lazare avec Michel de Gama. Ce type lui semblait de plus en plus louche, sans qu’il fût capable d’expliquer clairement pourquoi.

Il était impossible à Bosmans, après plus de cinquante ans, d’établir la chronologie précise de ces deux événements du passé : comment était-il arrivé à Rodenbach ? Avec qui, puisqu’il n’était qu’un enfant? Et comment s’était faite la rencontre avec la mère de Camille ? Était-ce une amie de sa propre mère ? Camille ne le savait pas non plus et s’en moquait totalement.

Michel de Gama, était-ce le même homme que ce Guy Vincent qui lui avait offert un verre au bar de l’hôtel Chatham ? Qui lui avait fait rencontrer Martine Hayward à l’Auberge du Moulin-de-Vert-Cœur, près de Chevreuse ? Était-ce sa tante qui habitait la maison de la rue du Docteur-Kurzenne ? Celle qui avait vécu un temps avec René-Marco Heriford dans un appartement à Auteuil ? AUTEUIL 15.28, il se souvenait bêtement de ce numéro sans pouvoir vérifier s’il était correct. Sans qu’il fût utile à son enquête. Et qui était Rose-Marie Krawell ? Quel rôle avait-elle joué là-dedans ?

À certains moments de la journée, il en riait lui-même, de passer tout son temps à un tel imbroglio, et dressait une liste de titres de romans qui traduisaient son état d’esprit :

– Le Retour des fantômes
– Les Mystères de l’hôtel Chatham
– La Maison hantée de la rue du Docteur-Kurzenne
– Auteuil 15.28
– Les Rendez-vous de Saint-Lazare
– Le Bureau de Guy Vincent
– La Vie secrète de René-Marco Heriford

Dans l’agenda à la couverture de cuir vert que Camille lui avait remis, cet agenda dont on ne pouvait pas savoir l’année, la plupart des pages étaient blanches. Encore une piste qui tournait court, il allait devoir s’en faire une raison.

Il s’en retourna lentement chez lui en passant à pied sous le périphérique.

Un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche, mais on ne savait pas s’il s’était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait.

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Trateau-Scain / Laura

Bosmans s’était souvenu qu’un mot, «Trateau-Scain » [1] revenait dans la conversation. Ce nom attirerait peut-être à lui d’autres noms, comme un aimant. A la sortie de Trateau -Scain, un tournant, puis une route étroite, bordée d’arbres, menait à Ajar.

 Sylvain Buffile - Galerie Visconti 1989-06-03

Dans ce village se trouvait la maison de campagne de ses parents.

Il n’aimait pas aller à Ajar depuis son enfance, sans doute parce qu’il préférait déjà la ville où résidait sa vieille maîtresse, Vellin [2]. 

 Mathurin Méheut - A l'ombre des platanes

 La seule chose qu’il supportait à la campagne, c’est la réunion de militaires au bar du lac qui ressemblait à un tableau de Mathurin Méheut dont il avait vu une exposition des œuvres au Musée de la Marine[3], il y a quelques années.

 Un début d’après-midi où il était seul à Trateau-Scain, Bosmans décida de sonner à la porte de l’appartement de Vellin.

Il la trouva à côté d’un bouquet d’hortensias, en proie à une rêverie dont il se sentit d’abord exclu.

 X - la Dame aux hortensias - Rêverie

 Agnès de Clairville - La Gacilly 2000-07-14 01

 Rapidement, les hortensias le ramenèrent en Bretagne où ils s’étaient tous deux étendus pour batifoler près d’un rocher magique.

Camille, l’amie intime de Vellin interrompit leurs rêveries érotiques à tous deux en se glissant autour de son cou à lui, tout en glissant discrètement sa main dans sa braguette même si Vellin connaissait les petits jeux de ses deux amants et d’ailleurs s’en excitait.

Il se demandait pourquoi Camille Lucas était surnommée «Tête de mort» car pour lui, sa main dans son pantalon était plutôt reliée à la vie.

Dans la rue, il déplia le papier qu’elle lui avait tendu sous couvert de caresse coquine. Il y était écrit : Kim 288.15.28.

 Kim était la destination imaginaire du train 288 qui partait de Saint-Lazare à 15 h 28. Le rendez-vous était lui réel et Bosmans accompagna encore deux ou trois fois Camille à ses rendez-vous avec Michel de Gama.

 Bernard Bouin

K pour la Maison de la rue du Docteur-Kurzenne

I comme Interdiction d’interdire

M pour Martine Hayward, Auberge du Moulin-de-Vert-Cœur (près de Chevreuse) où se tenaient aussi « Les Rendez-vous de Saint-Lazare », succès de librairie plus sulfureux que les « 50 nuances de Grey. »

Main dans la main, Camille et Michel rejoignaient Guy Vincent à l’hôtel Chatham. Ils y jouaient aux mêmes liaisons dangereuses qui se tissaient chez Vellin. Guy Vincent avait gagné de l’argent en relatant dans un livre « Les Mystères de l’hôtel Chatham. » Il était impossible à Bosmans, après plus de cinquante ans, d’établir la chronologie précise de ces deux événements du passé : qui avait publié en premier sa vérité entre Guy et l’anonyme caché derrière « Les Rendez-vous de Saint-Lazare» ?

Agnès de Clairville - La Gacilly 2000-07-14 02 morriganes

 Il avait lui aussi commencé une intrigue qui se déroulait dans «Le bureau de Guy Vincent» et lui avait donné son titre. Le problème était que dans l’agenda à la couverture de cuir vert, cet agenda dont on ne pouvait pas savoir l’année, la plupart des pages étaient blanches. Ses repères étaient plutôt spatiaux comme le train pour Auteuil » de 15 h 28 qu’il prenait avec Michel pour rejoindre « René-Marco Heriford » où ils commençaient à se caresser. Alors le rocher dressé apparaissait dans son esprit.

 Quand, le visage pensif, il repensait la «cérémonie du souvenir», un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche mais on ne savait pas s’il s’était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait.

 Yvon Labarre - Cérémone du souvenir 1986

 Xavier de Langlais 2



[1] Ville imaginaire formé avec quelques lettres de lieux où nous avons vécu, comme les autres lieux du texte.

 

[2] https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=55720.html

 

[3] http://www.lauravanel-coytte.com/archive/2013/05/12/j-ai-aime-voir-jeudi-mathurin-meheut-au-musee-de-la-marine.html

 

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