Dillon 12 colorée

Dans une école, Marguerite, une toute petite bonne femme aux pommettes rouges, était la directrice d'Anne-Françoise, une institutrice aux méthodes surannées. La preuve elle racontait encore aux enfants des histoires de grenouilles qu'il fallait embrasser sur la bouche. « Beurk ! » disaient les bambins. Et aussi des histoires de prince charmant. « Même pas en rêve !» clamaient les petites filles. Et encore des contes de chevaliers. « N'importe quoi ! » s’esclaffaient les petits garçons. Vous remarquerez que dans cette école démodée tout était genré, très genré.

Un beau jour la maîtresse demande aux enfants de faire une ronde et de chanter en mimant la célébrissime chanson : « Savez-vous planter les choux A la mode, à la mode de chez nous ? ».

Il s'en suivait différents mimes. On les plante avec le doigt, avec le pied, avec l'oreille ainsi de suite. Les enfants qui n'avaient vu les choux qu'à l'étal du super marché étaient perplexes ; d'ailleurs ils n'en mangeaient jamais ou alors de temps en temps, à la cantine, des choux de Bruxelles, et encore en se pinçant le nez.

Une délégation alla se plaindre à Marguerite en disant :

- Nous les enfants nous n'aimons que les patates et nous en avons assez de planter des choux ! ».

La directrice leur conseilla de faire une bonne blague à Anne-Françoise et de changer le légume.

- De plus, dit la directrice, comme votre maîtresse adore les vers de terre, les limaces, les escargots, mettez-en dans vos paroles !

Voilà un excellent exercice de création et de concertation. Quand Anne- Françoise proposa de nouveau la plantation de choux, les enfants entonnèrent leur version :

- Savez-vous planter des patates, à la mode, à la mode ? Savez-vous planter les patates à la mode d'Anne-Françoise ? On les plante avec les limaces, à la mode, à la mode On les plante avec les limaces, à la mode d'Anne-Françoise.

S'ensuivaient des couplets avec des escargots, avec des vers de terre, des lézards et des scolopendres.

Anne-Françoise était un peu vexée mais ravie de voir sa classe frondeuse et inventive.

Elle ne reparla jamais des choux mais un matin quand elle attaqua « A la pêche aux moules, moules, moules ». Les enfants dirent :

-Non, Maîtresse ! Ça existe des chansons plus modernes ! Et si on écrivait du rap ? Rappe les choux, rappe les patates, rappe le poisson !

- Ou alors écrivons des recettes de cuisine ! proposa la maîtresse qui sentait que la situation lui échappait et ne voulait pas perdre la face.

Il faut bien que chacun sorte la tête haute de ce conflit des générations.