AE1920-27 Maryvonne héraut

Oyez ! Oyez, braves gens, la complainte de la guerre contre un ennemi mal connu et sournois !

Nous avons tout de suite su qu'aucune épée, aucune arbalète, ni fusil ni kalachnikov n'en viendrait à bout. Mais des seringues et des respirateurs !

Fallait-il appeler l'infanterie, l'artillerie, la marine ? Le génie ? Oui seulement si c'est celui des médecins et soignants. Quelle armure, quel uniforme sinon des blouses ? Quel grade appeler et utiliser ?

Vous voyez cette fois les militaires ne peuvent pas prendre la route. L'Etat-major est aux arrêts, le train patine et l'aviation ne décolle plus. Mon pays, armé jusqu'aux dents est à la soupe claire. Ses dents ne lui servent à rien.

- Vous allez faire comment alors ?

Nous, les simples, les sans-grade, nous allons être les soldats en restant chez nous et en respectant des gestes simples. On lui fera la guerre des nerfs à l'ennemi.

Pour une fois, cher Brassens, je ne serai pas de votre avis quand vous déclarez : « Moi mon colon celle que je préfère c'est la guerre de 14-18 ». Moi ce que je dis, juste en passant, c'est que la nôtre est plus douce, c'est la guerre des retranchés chez eux avec de la nourriture, du confort, des moyens de communication modernes.

Ça a commencé par un serment dans la salle du jeu de paume : celui de se laver les mains fréquemment. C'est donc la guerre des mains propres, ce que j'essaie de faire le plus souvent possible, je me passe donc un savon toute seule, sorte d'autoflagellation.

Si je sors en plein midi c’est munie d'un heaume en tissu qui me protège, moi et les autres belligérants. Et puis j'éternue dans mon coude. C'est bien moi ça, je ne rate pas une occasion de me pousser du coude pour faire la maline.

Très tôt souvent je me lève pour profiter des matins bleus sans pollution pour quérir la gazette dans ma boite. Ce que je crains c'est d'y découvrir la mort d'un ami parti au front. Ce qu'il y a de commun avec toutes les guerres c'est qu'une personne peut dire à une autre chaque matin : « Si tu ne revenais pas » ? Alors je trouverais la maison vide.

Certains par contre trouvent la maison trop pleine. Les enfants en grappe qui tournent et virent dans un petit espace. « Que c'est long ! » disent certains parents !

Pendant que nous, mains lavées, nez mouché, bouche cousue, nous profitons du temps qui nous est donné, bien que nous soyons les grognards de la consigne, nous attendons avec impatience que notre généralissime Joe Krapov* nous envoie notre feuille de route. Quand nous aurons gagné la guerre et que nous relirons ces quelques mots nous dirons c'était aux premiers jours d'avril 2020 nous avons vaincu car nous avons su rester confinés.

* Général d'une bande armée de stylos. Revenu de la retraite de Russie avec le goût de la vodka qu'il partage virtuellement avec un certain capitaine Haddock en s'échangeant des insultes littéraires.